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– Je n’aurais pas perdu un instant, madame, à vous dire ce que je pense, répondit Cardénio, si j’étais sûr de ne pas me tromper dans mes suppositions; mais l’occasion de les dire n’est pas venue, et il ne vous importe nullement encore de les connaître.

– Comme il vous plaira, reprit Dorothée; je reviens à mon histoire.

«Don Fernand, saisissant une image de la Vierge, qui se trouvait dans ma chambre, la plaça devant nous pour témoin de nos fiançailles, et m’engagea, sous les serments les plus solennels et les plus formidables, sa parole d’être mon mari. Cependant, avant qu’il achevât de les prononcer, je lui dis qu’il prît bien garde à ce qu’il allait faire; qu’il considérât le courroux que son père ne manquerait pas de ressentir en le voyant épouser une paysanne, sa vassale; qu’il ne se laissât point aveugler par la beauté que je pouvais avoir, puisqu’il n’y trouverait pas une excuse suffisante de sa faute, et que, si son amour le portait à me vouloir quelque bien, il laissât plutôt mon sort se modeler sur ma naissance: car jamais des unions si disproportionnées ne réussissent, et le bonheur qu’elles donnent au commencement n’est pas de longue durée. Je lui exposai toutes ces raisons que vous venez d’entendre, et bien d’autres encore dont je ne me souviens plus; mais elles ne purent l’empêcher de poursuivre son dessein, de la même manière que celui qui emprunte, pensant ne pas payer, ne regarde guère aux conditions du contrat. Dans ce moment, je fis, à part moi, un rapide discours, et je me dis à moi-même: «Non, je ne serai pas la première que le mariage élève d’une humble à une haute condition; et don Fernand ne sera pas le premier auquel les charmes de la beauté, ou plutôt une aveugle passion, aient fait prendre une compagne disproportionnée à la grandeur de sa naissance.

Puisque je ne veux ni changer le monde, ni faire de nouveaux usages, j’aurai raison de saisir cet honneur que m’offre la fortune: car, dût l’affection qu’il me témoigne ne pas durer au delà de l’accomplissement de ses désirs, enfin je serai son épouse devant Dieu. Au contraire, si je veux l’éloigner par mes dédains et mes rigueurs, je le vois en un tel état, qu’oubliant toute espèce de devoir, il usera de violence, et je resterai, non-seulement sans honneur, mais sans excuse de la faute que pourra me reprocher quiconque ne saura pas combien j’en suis exempte. Quelles raisons auraient, en effet, le pouvoir de persuader à mes parents et aux autres que ce gentilhomme est entré dans ma chambre sans mon consentement?» Toutes ces demandes et ces réponses, mon imagination se les fit en un instant; mais ce qui commença surtout à m’ébranler et à me pousser, sans que je le susse, à ma perdition, ce furent les serments et les imprécations de don Fernand, les témoins qu’il invoquait, les larmes qu’il répandait en abondance, et finalement les charmes de sa bonne mine, qui, soutenus par tant de véritable amour, auraient pu vaincre tout autre cœur aussi libre, aussi sage que le mien. J’appelai la fille qui me servait, pour qu’elle se joignît sur la terre aux témoins invoqués dans le ciel; don Fernand renouvela et confirma ses premiers serments; il prit de nouveaux saints à témoin; il se donna mille malédictions s’il ne remplissait point sa promesse; ses yeux se mouillèrent encore de larmes, sa bouche s’enflamma de soupirs; il me serra davantage entre ses bras, dont je n’avais pu me dégager un seul instant; enfin, quand ma servante eut de nouveau quitté l’appartement, il mit le comble à mon déshonneur et à sa trahison.

«Le jour qui succéda à la nuit de ma perte ne venait point, à ce que je crois, aussi vite que le souhaitait don Fernand: car, après avoir assouvi un désir criminel, il n’en est pas de plus vif que celui de s’éloigner des lieux où on l’a satisfait. C’est du moins ce que je pensai quand je vis don Fernand mettre tant de hâte à partir. Cette même servante qui l’avait amené jusqu’en ma chambre le conduisit hors de la maison avant que le jour parut. Quand il me fit ses adieux, il me répéta, quoique avec moins d’empressement et d’ardeur qu’à son arrivée, que je fusse tranquille sur sa foi, que je crusse ses serments aussi valables que sincères; et, pour donner plus de poids à ses paroles, il tira de son doigt un riche anneau qu’il mit au mien. Enfin, il me quitta, et moi, je restai, je ne sais trop si ce fut triste ou gaie. Ce que je puis dire, c’est que je demeurai confuse et rêveuse, et presque hors de moi d’un tel événement, sans avoir le courage ou même la pensée de gronder ma fille de compagnie pour la trahison qu’elle avait commise en cachant don Fernand dans ma propre chambre; car je ne pouvais encore décider si ce qui venait de m’arriver était un bien ou un mal. J’avais dit à don Fernand, au moment de son départ, qu’il pourrait employer la même voie pour me visiter d’autres nuits secrètement, puisque j’étais à lui, jusqu’à ce qu’il lui convînt de publier notre mariage. Mais il ne revint plus, si ce n’est la nuit suivante, et je ne pus plus le voir, ni dans la rue, ni à l’église, pendant tout un mois que je me fatiguai vainement à le chercher, bien que je susse qu’il n’avait pas quitté la ville, et qu’il se livrait la plupart du temps à l’exercice de la chasse, qu’il aimait avec passion. Je sais, hélas! combien ces jours me parurent longs et ces heures amères; je sais que je commençai à douter de sa bonne foi, et même à cesser d’y croire; je sais aussi que ma servante entendit alors les reproches que je ne lui avais pas faits auparavant pour me plaindre de son audace; je sais enfin qu’il me fallut me faire violence pour retenir mes pleurs et composer mon visage, afin de ne pas obliger mes parents à me demander le sujet de mon affliction, et de ne pas être obligée moi-même de recourir avec eux au mensonge. Mais cet état forcé dura peu. Le moment vint bientôt où je perdis toute patience, où je foulai aux pieds toute considération et toute retenue, où je fis enfin éclater mon courroux au grand jour. Ce fut lorsque, au bout de quelque temps, on répandit chez nous la nouvelle que, dans une ville voisine, don Fernand s’était marié avec une jeune personne d’une beauté merveilleuse et de noble famille, mais pas assez riche, néanmoins, pour avoir pu prétendre, avec sa seule dot, à si haute union. On disait qu’elle se nommait Luscinde, et l’on racontait aussi des choses étranges arrivées pendant la cérémonie des fiançailles.»

Quand il entendit le nom de Luscinde, Cardénio ne fit autre chose que de plier les épaules, froncer le sourcil, se mordre les lèvres, et laisser bientôt couler sur ses joues deux ruisseaux de larmes. Dorothée n’interrompit point pour cela le fil de son histoire, et continua de la sorte:

«Cette triste nouvelle arriva promptement jusqu’à moi; mais, au lieu de se glacer en l’apprenant, mon cœur s’enflamma d’une telle rage, qu’il s’en fallut peu que je ne sortisse de la maison, et ne parcourusse à grands cris les rues de la ville pour publier l’infâme trahison dont j’étais victime. Mais cette fureur se calma par la pensée qui me vint d’un projet que je mis en œuvre dès la nuit suivante. Je m’habillai de ces vêtements, que me donna un domestique de mon père, de ceux qu’on appelle zagals chez les laboureurs, auquel j’avais découvert toute ma funeste aventure, et que j’avais prié de m’accompagner jusqu’à la ville, où j’espérais rencontrer mon ennemi. Ce zagal, après m’avoir fait des remontrances sur l’audace et l’inconvenance de ma résolution, m’y voyant bien déterminée, s’offrit, comme il le dit, à me tenir compagnie jusqu’au bout du monde. Aussitôt j’enfermai dans un sac de toile un habillement de femme, ainsi que de l’argent et des bijoux pour me servir au besoin, et, dans le silence de la nuit, sans rien dire de mon départ à la perfide servante, je quittai la maison, accompagnée du zagal, et assaillie de mille pensées confuses. Je pris à pied le chemin de la ville; mais le désir d’arriver me donnait des ailes, afin de pouvoir, sinon empêcher ce que je croyais achevé sans retour, au moins demander à don Fernand de quel front il en avait agi de la sorte. J’arrivai en deux jours et demi au but de mon voyage, et, tout en entrant dans la ville, je m’informai de la maison des parents de Luscinde. Le premier auquel j’adressai cette question me répondit plus que je n’aurais voulu en apprendre. Il m’indiqua leur maison, et me raconta tout ce qui s’était passé aux fiançailles de leur fille, chose tellement publique dans la ville, qu’elle faisait la matière de tous les entretiens et de tous les caquets. Il me dit que la nuit où fut célébré le mariage de don Fernand avec Luscinde, celle-ci, après avoir prononcé le oui de le prendre pour époux, avait été saisie d’un long évanouissement, et que son époux, l’ayant voulu délacer pour lui donner de l’air, trouva un billet écrit de la main même de Luscinde, où elle déclarait qu’elle ne pouvait être l’épouse de don Fernand, parce qu’elle était celle de Cardénio (un noble cavalier de la même ville, à ce que me dit cet homme), et que, si elle avait donné à don Fernand le oui conjugal, c’était pour ne point désobéir à ses parents. Enfin, ce billet faisait entendre, dans le reste de son contenu, qu’elle avait pris la résolution de se tuer à la fin des épousailles, et donnait les raisons qui l’obligeaient à s’ôter la vie. Cette intention était, dit-on, clairement confirmée d’ailleurs par un poignard qu’on trouva caché sous ses habits de noce. À cette vue, don Fernand, se croyant joué et outragé par Luscinde, se jeta sur elle avant qu’elle fût revenue de son évanouissement, et voulut la percer de ce même poignard qu’on avait trouvé dans son sein; ce qu’il aurait fait, si les parents et les assistants ne l’eussent retenu. On ajoute que don Fernand sortit aussitôt, et que Luscinde ne revint à elle que le lendemain; qu’alors elle conta à ses parents comment elle était la véritable épouse de ce Cardénio dont je viens de parler. J’appris encore, d’après les bruits qui couraient, que Cardénio s’était trouvé présent aux fiançailles, et que, voyant sa maîtresse mariée, ce qu’il n’avait jamais cru possible, il avait quitté la ville en désespéré, après avoir écrit une lettre où, se plaignant de l’affront que Luscinde lui faisait, il annonçait qu’on ne le verrait plus. Tout cela était de notoriété publique dans la ville, et l’on n’y parlait pas d’autre chose. Mais on parla bien davantage encore, quand on sut que Luscinde avait disparu de la maison de son père, et même de la ville, car on l’y chercha vainement; et ses malheureux parents en perdaient l’esprit, ne sachant quel moyen prendre pour la retrouver. Toutes ces nouvelles ranimèrent un peu mes espérances, et je me crus plus heureuse de n’avoir pas trouvé don Fernand que de l’avoir trouvé marié. Il me sembla, en effet, que mon malheur n’était pas sans remède, et je m’efforçais de me persuader que peut-être le ciel avait mis cet obstacle imprévu au second mariage pour lui rappeler les engagements pris au premier, pour le faire réfléchir à ce qu’il était chrétien, et plus intéressé au salut de son âme qu’à toutes les considérations humaines. Je roulais toutes ces pensées dans ma tête, me consolant sans sujet de consolation, et rêvant de lointaines espérances, pour soutenir une vie que j’ai prise en haine à présent.