– Oh! je le jure, sur ma foi, s’écria le curé, et je me serais plutôt arraché la moustache.
– Je me tairai donc, madame, répondit don Quichotte; je réprimerai la juste colère qui s’était allumée dans mon âme, et me tiendrai tranquille et pacifique, jusqu’à ce que j’aie satisfait à la promesse que vous avez reçue de moi. Mais, en échange de ces bonnes intentions, je vous supplie de me dire, si toutefois vous n’y trouvez nul déplaisir, quel est le sujet de votre affliction, quels et combien sont les gens de qui je dois vous donner une légitime, satisfaisante et complète vengeance.
– C’est ce que je ferai de bien bon cœur, répondit Dorothée, s’il ne vous déplaît pas d’entendre des malheurs et des plaintes.
– Non, sans doute, répliqua don Quichotte.
– En ce cas, reprit Dorothée, que Vos Grâces me prêtent leur attention.»
À peine eut-elle ainsi parlé, que Cardénio et le barbier se placèrent à côté d’elle, désireux de voir comment la discrète Dorothée conterait sa feinte histoire; et Sancho fit de même, aussi abusé que son maître sur le compte de la princesse. Pour elle, après s’être bien affermie sur sa selle, après avoir toussé et pris les précautions d’un orateur à son début, elle commença de la sorte, avec beaucoup d’aisance et de grâce:
«Avant tout, mes seigneurs, je veux faire savoir à Vos Grâces qu’on m’appelle…»
Ici, elle hésita un moment, ne se souvenant plus du nom que le curé lui avait donné; mais celui-ci, comprenant d’où partait cette hésitation, vint à son aide et lui dit:
«Il n’est pas étrange, madame, que Votre Grandeur se trouble et s’embarrasse dans le récit de ses infortunes. C’est l’effet ordinaire du malheur d’ôter parfois la mémoire à ceux qu’il a frappés, tellement qu’ils oublient jusqu’à leurs propres noms, comme il vient d’arriver à Votre Seigneurie, qui semble ne plus se souvenir qu’elle s’appelle la princesse Micomicona, légitime héritière du grand royaume de Micomicon. Avec cette simple indication, Votre Grandeur peut maintenant rappeler à sa triste mémoire tout ce qu’il lui plaira de nous raconter.
– Ce que vous dites est bien vrai, répondit la damoiselle; mais je crois qu’il ne sera plus désormais nécessaire de me rien indiquer ni souffler, et que je mènerai à bon port ma véridique histoire. La voici donc:
«Le roi mon père, qui se nommait Tinacrio le Sage, fut très-versé dans la science qu’on appelle magie. Il découvrit, à l’aide de son art, que ma mère, nommée la reine Xaramilla, devait mourir avant lui, et que lui-même, peu de temps après, passerait de cette vie dans l’autre, de sorte que je resterais orpheline de père et de mère. Il disait toutefois que cette pensée ne l’affligeait pas autant que de savoir, de science certaine, qu’un effroyable géant, seigneur d’une grande île qui touche presque à notre royaume, nommé Pantafilando de la Sombre-Vue (car il est avéré que, bien qu’il ait les yeux à leur place, et droits l’un et l’autre, il regarde toujours de travers, comme s’il était louche, ce qu’il fait par malice, pour faire peur à ceux qu’il regarde); mon père, dis-je, sut que ce géant, dès qu’il apprendrait que j’étais orpheline, devait venir fondre avec une grande armée sur mon royaume, et me l’enlever tout entier pièce à pièce, sans me laisser le moindre village où je pusse trouver asile; mais que je pourrais éviter ce malheur et cette ruine si je consentais à me marier avec lui. Du reste, mon père voyait bien que jamais je ne pourrais me résoudre à un mariage si disproportionné; et c’était bien la vérité qu’il annonçait: car jamais il ne m’est venu dans la pensée d’épouser ce géant, ni aucun autre, si grand et si colossal qu’il pût être. Mon père dit aussi qu’après qu’il serait mort, et que je verrais Pantafilando commencer à envahir mon royaume, je ne songeasse aucunement à me mettre en défense, ce qui serait courir à ma perte; mais que je lui abandonnasse librement la possession du royaume, si je voulais éviter la mort et la destruction totale de mes bons et fidèles vassaux, puisqu’il m’était impossible de résister à la force diabolique de ce géant. Il ajouta que je devais sur-le-champ prendre avec quelques-uns des miens le chemin des Espagnes, où je trouverais le remède à mes maux dans la personne d’un chevalier errant, dont la renommée s’étendrait alors dans tout ce royaume, et qui s’appellerait, si j’ai bonne mémoire, don Fricote, ou don Gigote…
– C’est don Quichotte qu’il aura dit, madame, interrompit en ce moment Sancho Panza, autrement dit le chevalier de la Triste-Figure.
– Justement, reprit Dorothée; il ajouta qu’il devait être haut de stature, sec de visage, et que, du côté droit, sous l’épaule gauche, ou près de là, il devait avoir une envie de couleur brune, avec quelques poils en manière de soies de sanglier.
– Approche ici, mon fils Sancho, dit aussitôt don Quichotte à son écuyer; viens m’aider à me déshabiller, car je veux voir si je suis le chevalier qu’annonce la prophétie de ce sage roi.
– Et pourquoi Votre Grâce veut-elle se déshabiller ainsi? demanda Dorothée.
– Pour voir si j’ai bien cette envie dont votre père a parlé, répondit don Quichotte.
– Il n’est pas besoin de vous déshabiller pour cela, interrompit Sancho; je sais que Votre Grâce a justement une envie de cette espèce au beau milieu de l’épine du dos, ce qui est un signe de force dans l’homme.
– Cela suffit, reprit Dorothée; entre amis, il ne faut pas y regarder de si près. Qu’elle soit sur l’épaule, qu’elle soit sur l’échine, qu’elle soit où bon lui semble, qu’importe, pourvu que l’envie s’y trouve? après tout, c’est la même chair. Sans aucun doute, mon bon père a rencontré juste; et moi aussi, j’ai bien rencontré en m’adressant au seigneur don Quichotte, qui est celui dont mon père a parlé, car le signalement de son visage concorde avec celui de la grande renommée dont jouit ce chevalier, non-seulement en Espagne, mais dans toute la Manche. En effet, j’étais à peine débarquée à Osuna, que j’entendis raconter de lui tant de prouesses, qu’aussitôt le cœur me dit que c’était bien celui que je venais chercher.
– Mais comment Votre Grâce est-elle débarquée à Osuna, interrompit don Quichotte, puisque cette ville n’est pas un port de mer?»
Avant que Dorothée répondît, le curé prit la parole:
«Madame la princesse, dit-il, a sûrement voulu dire qu’après être débarquée à Malaga, le premier endroit où elle entendit raconter de vos nouvelles, ce fut Osuna.
– C’est bien cela que j’ai voulu dire, reprit Dorothée.
– Et maintenant rien n’est plus clair, ajouta le curé. Votre Majesté peut poursuivre son récit.
– Je n’ai plus rien à poursuivre, répondit Dorothée, sinon qu’à la fin ç’a été une si bonne fortune de rencontrer le seigneur don Quichotte, que déjà je me regarde et me tiens pour reine et maîtresse de tout mon royaume; car, dans sa courtoisie et sa munificence, il m’a octroyé le don de me suivre où il me plairait de le mener, ce qui ne sera pas ailleurs qu’en face de Pantafilando de la Sombre-Vue, pour qu’il lui ôte la vie et me fasse restituer ce que ce traître a usurpé contre tout droit et toute raison. Tout cela doit arriver au pied de la lettre, comme l’a prophétisé Tinacrio le Sage, mon bon père, lequel a également laissé par écrit, en lettres grecques ou chaldéennes (je n’y sais pas lire), que si le chevalier de la prophétie, après avoir coupé la tête au géant, voulait se marier avec moi, je devais, sans réplique, me livrer à lui pour sa légitime épouse, et lui donner la possession de mon royaume en même temps que celle de ma personne.