– Eh bien! que t’en semble, ami Sancho! dit à cet instant don Quichotte; ne vois-tu pas ce qui se passe? ne te l’avais-je pas dit? Regarde si nous n’avons pas maintenant royaume à gouverner et reine à épouser?
– J’en jure par ma barbe, s’écria Sancho, et nargue du bâtard qui ne se marierait pas dès qu’il aurait ouvert le gosier au seigneur Pend-au-fil-en-dos. La reine est peut-être un laideron, hein! Que toutes les puces de mon lit ne sont-elles ainsi faites!»
En disant cela, il fit en l’air deux gambades, se frappant le derrière du talon, avec tous les signes d’une grande joie; puis il s’en fut prendre par la bride la mule de Dorothée, la fit arrêter, et se mettant à genoux devant la princesse, il la supplia de lui donner ses mains à baiser, en signe qu’il la prenait pour sa reine et maîtresse.
Qui des assistants aurait pu s’empêcher de rire, en voyant la folie du maître et la simplicité du valet? Dorothée, en effet, présenta sa main à Sancho, et lui promit de le faire grand seigneur dans son royaume, dès que le ciel lui aurait accordé la grâce d’en recouvrer la paisible possession. Sancho lui offrit ses remercîments en termes tels qu’il fit éclater de nouveaux rires.
«Voilà, seigneur, poursuivit Dorothée, ma fidèle histoire. Je n’ai plus rien à vous dire, si ce n’est que de tous les gens venus de mon royaume à ma suite, il ne me reste que ce bon écuyer barbu: tous les autres se sont noyés dans une grande tempête que nous essuyâmes en vue du port. Lui et moi, nous arrivâmes à terre sur deux planches, et comme par miracle, car tout est miracle et mystère dans le cours de ma vie, ainsi que vous l’aurez observé. Si j’ai dit des choses superflues, si je n’ai pas toujours rencontré aussi juste que je le devais, il faut vous en prendre à ce qu’a dit le seigneur licencié au commencement de mon récit, que les peines extraordinaires et continuelles ôtent la mémoire à ceux qui les endurent.
– Elles ne me l’ôteront point à moi, haute et valeureuse princesse, s’écria don Quichotte, quelque grandes et inouïes que soient celles que je doive endurer à votre service. Ainsi, je confirme de nouveau le don que je vous ai octroyé, et je jure de vous suivre au bout du monde, jusqu’à ce que je me voie en face de votre farouche ennemi, auquel j’espère bien, avec l’aide de Dieu et de mon bras, trancher la tête orgueilleuse sous le fil de cette… je n’ose dire bonne épée, grâce à Ginès de Passamont, qui m’a emporté la mienne.»
Don Quichotte dit ces derniers mots entre ses dents, et continua de la sorte:
«Après que je lui aurai tranché la tête, et que je vous aurai remise en paisible possession de vos États, vous resterez avec pleine liberté de faire de votre personne tout ce que bon vous semblera; car, tant que j’aurai la mémoire occupée, la volonté captive et l’entendement assujetti par celle… Je ne dis rien de plus, et ne saurais envisager, même en pensée, le projet de me marier, fût-ce avec l’oiseau phénix.»
Sancho se trouva si choqué des dernières paroles de son maître, et de son refus de mariage, que, plein de courroux, il s’écria en élevant la voix:
«Je jure Dieu, et je jure diable, seigneur don Quichotte, que Votre Grâce n’a pas maintenant le sens commun! Comment est-il possible que vous hésitiez à épouser une aussi haute princesse que celle-là? Pensez-vous que la fortune va vous offrir à chaque bout de champ une bonne aventure comme celle qui se présente? est-ce que par hasard Mme Dulcinée est plus belle? Non, par ma foi, pas même de moitié, et j’ai envie de dire qu’elle n’est pas digne de dénouer les souliers de celle qui est devant nous. J’attraperai, pardieu, bien le comté que j’attends, si Votre Grâce se met à chercher des perles dans les vignes! Mariez-vous, mariez-vous vite, de par tous les diables, et prenez ce royaume qui vous tombe dans la main comme vobis, vobis; et quand vous serez roi, faites-moi marquis, ou gouverneur, et qu’ensuite Satan emporte tout le reste.»
Don Quichotte, qui entendit proférer de tels blasphèmes contre sa Dulcinée, ne put se contenir. Il leva sa pique par le manche, et sans adresser une parole à Sancho, sans crier gare, il lui déchargea sur les reins deux coups de bâton tels qu’il le jeta par terre, et que, si Dorothée ne lui eût crié de finir, il l’aurait assurément tué sur la place.
«Pensez-vous, lui dit-il au bout d’un instant, misérable vilain, qu’il soit toujours temps pour vous de me mettre la main dans l’enfourchure, et que nous n’ayons d’autre chose à faire que vous de pécher et moi de pardonner? N’en croyez rien, coquin excommunié; et sans doute tu dois l’être, puisque tu as porté la langue sur la sans pareille Dulcinée. Et ne savez-vous plus, maraud, bélître, vaurien, que si ce n’était la valeur qu’elle prête à mon bras, je n’aurais pas la force de tuer une puce? Dites-moi, railleur à langue de vipère, qui donc pensez-vous qui ait gagné ce royaume, et coupé la tête au géant, et fait de vous un marquis (car tout cela je le donne pour accompli et passé en force de chose jugée), si ce n’est la valeur de Dulcinée, laquelle a pris mon bras pour instrument de ses prouesses? C’est elle qui combat et qui triomphe en moi; et moi, je vis et je respire en elle, et j’y puise l’être et la vie. Ô rustre mal né et malappris, que vous êtes ingrat! On vous lève de la poussière des champs pour vous faire seigneur titré, et vous répondez à cette bonne œuvre en disant du mal de qui vous fait du bien!»
Sancho n’était pas si maltraité qu’il n’eût fort bien entendu tout ce que son maître lui disait. Il se releva le plus promptement qu’il put, alla se cacher derrière le palefroi de Dorothée, et, de là, répondit à son maître:
«Dites-moi, seigneur, si Votre Grâce est bien décidée à ne pas se marier avec cette grande princesse, il est clair que le royaume ne sera point à vous, et, s’il n’est pas à vous, quelle faveur pouvez-vous me faire? C’est de cela que je me plains. Croyez-moi, mariez-vous une bonne fois pour toutes avec cette reine, que nous avons ici comme tombée du ciel; ensuite vous pourrez retourner à Mme Dulcinée; car il doit s’être trouvé des rois dans le monde qui aient eu, outre leur femme, des maîtresses. Quant à la beauté, je ne m’en mêle pas; et s’il faut dire la vérité, toutes deux me paraissent assez bien, quoique je n’aie jamais vu Mme Dulcinée.
– Comment? tu ne l’as jamais vue, traître blasphémateur! s’écria don Quichotte. Ne viens-tu pas à présent de me rapporter une commission de sa part?
– Je veux dire, répondit Sancho, que je ne l’ai pas vue assez à mon aise pour avoir observé ses attraits en détail et l’un après l’autre; mais comme cela, en masse, elle me semble bien.
– À présent, je te pardonne, reprit don Quichotte, et pardonne-moi aussi le petit déplaisir que je t’ai causé: les premiers mouvements ne sont pas dans la main de l’homme.
– Je le vois bien, répondit Sancho; mais chez moi le premier mouvement est toujours une envie de parler, et je ne peux m’empêcher de dire une bonne fois ce qui me vient sur la langue.
– Avec tout cela, répliqua don Quichotte, prends garde, Sancho, aux paroles que tu dis, car, tant va la cruche à l’eau… je ne t’en dis pas davantage.
– C’est très-bien, reprit Sancho, Dieu est dans le ciel qui voit les tricheries, et il jugera entre nous qui fait le plus de mal, ou de moi en ne parlant pas bien, ou de Votre Grâce en n’agissant pas mieux.
– Que ce soit fini, interrompit Dorothée; courez, Sancho, allez baiser la main de votre seigneur, et demandez-lui pardon; et désormais soyez plus circonspect dans vos éloges et dans vos critiques, et surtout ne parlez jamais mal de cette dame Tobosa, que je ne connais point, si ce n’est pour la servir, et prenez confiance en Dieu, qui ne vous laissera pas manquer d’une seigneurie où vous puissiez vivre comme un prince.»