Au moment où le char arriva juste en face du duc et de don Quichotte, la musique des clairons cessa, et, bientôt après, celle des harpes et des luths dont on jouait sur le char même. Alors, se levant tout debout, le personnage à la longue robe l’écarta des deux côtés, et, soulevant le voile qui lui cachait le visage, il découvrit à tous les regards la figure même de la mort, hideuse et décharnée. Don Quichotte en pâlit, Sancho trembla de peur, le duc et la duchesse firent un mouvement d’effroi. Cette Mort vivante, s’étant levée sur les pieds, commença, d’une voix endormie et d’une langue peu éveillée, à parler de la sorte:
«Je suis Merlin, celui que les histoires disent avoir eu le diable pour père (mensonge accrédité par le temps), prince de la magie, monarque et archive de la science zoroastrique, émule des âges et des siècles, qui prétendent engloutir les exploits des braves chevaliers errants, à qui j’ai toujours porté et porte encore une grande affection.
«Et, bien que l’humeur des enchanteurs, des mages et des magiciens soit toujours dure, âpre et farouche, la mienne est douce, tendre, amoureuse, aimant à faire bien à toutes sortes de gens.
«Dans les obscures cavernes du Destin, où mon âme s’occupait à former des caractères et des figures magiques, est venue jusqu’à moi la voix dolente de la belle et sans pareille Dulcinée du Toboso.
«Je sus son enchantement et sa disgrâce, sa transformation de gentille dame en grossière villageoise; je fus ému de pitié, et, enfermant mon esprit dans le creux de cet horrible squelette, après avoir feuilleté cent mille volumes de ma science diabolique et vaine, je viens donner le remède qui convient à un si grand mal, à une douleur si grande.
«Ô toi, honneur et gloire de tous ceux que revêtent les tuniques d’acier et de diamant, lumière, fanal, guide et boussole de ceux qui laissant le lourd sommeil et la plume oisive, consentent à prendre l’intolérable métier des pesantes et sanglantes armes.
«À toi je dis, ô héros jamais dignement loué, vaillant tout à la fois et spirituel don Quichotte, splendeur de la Manche, astre de l’Espagne, que, pour rendre à son premier état la sans pareille Dulcinée du Toboso, il faut que Sancho, ton écuyer, se donne trois mille trois cents coups de fouet sur ses deux larges fesses, découvertes à l’air, de façon qu’il lui en cuise et qu’il lui en reste des marques. C’est à cela que se résolvent tous ceux qui ont été les auteurs de sa disgrâce; et c’est pour cela que je suis venu, mes seigneurs.
– Ah bien, ma foi, s’écria Sancho, je me donnerai, non pas trois mille, mais trois coups de fouet, comme trois coups de couteau. Au diable soit la manière de désenchanter! Et qu’est-ce qu’ont à voir mes fesses avec les enchantements? Pardieu! si le seigneur Merlin n’a pas trouvé d’autre moyen de désenchanter madame Dulcinée du Toboso, elle pourra bien s’en aller tout enchantée à la sépulture.
– Et moi je vais vous prendre, s’écria don Quichotte, don manant repu d’ail, et vous attacher à un arbre, nu comme votre mère vous a mis au monde, et je vous donnerai, non pas trois mille trois cents, mais six mille six cents coups de fouet, et si bien appliqués que vous ne puissiez vous en débarrasser en trois mille trois cents tours de reins. Et ne répliquez pas un mot, ou je vous arrache l’âme.»
Quand Merlin entendit cela:
«Non, reprit-il, ce ne doit pas être ainsi; il faut que les coups de fouet que recevra le bon Sancho lui soient donnés de sa propre volonté, et non par force, et dans les moments qu’il lui plaira de choisir, car on ne fixe aucun terme. Cependant, s’il veut racheter son tourment pour la moitié de cette somme de coups de fouet, il lui est permis de se les laisser donner par une main étrangère, fût-elle même un peu pesante.
– Ni étrangère ni propre, ni pesante ni à peser, répliqua Sancho, aucune main ne me touchera. Est-ce que j’ai, par hasard, mis au monde madame Dulcinée du Toboso, pour que mes fesses payent le péché qu’ont fait ses beaux yeux? C’est bon pour le seigneur mon maître, qui est une partie d’elle-même, puisqu’il l’appelle à chaque pas ma vie, mon âme, mon soutien. Il peut et doit se fouetter pour elle, et faire toutes les démarches nécessaires à son désenchantement; mais me fouetter, moi? abernuncio.»
À peine Sancho achevait-il de dire ces paroles, que la nymphe argentée qui se tenait près de l’esprit de Merlin, se leva tout debout, et, détournant son léger voile, elle découvrit un visage qui parut à tous les yeux plus que démesurément beau; puis, avec un geste mâle et une voix fort peu féminine, elle s’adressa directement à Sancho Panza:
«Ô malencontreux écuyer, dit-elle, cœur de poule, âme de bronze, entrailles de cailloux, si l’on t’ordonnait, effronté larron, de te jeter d’une haute tour en bas; si l’on te demandait, ennemi du genre humain, de manger une douzaine de crapauds, deux douzaines de lézards et trois douzaines de couleuvres; si l’on te persuadait de tuer ta femme et tes enfants avec le tranchant aigu d’un atroce cimeterre, il ne serait pas étonnant que tu te montrasses malgracieux, et que tu fisses la petite bouche. Mais faire cas de trois mille trois cents coups de fouet, quand il n’y a pas d’écolier des frères de la doctrine, si mauvais sujet qu’il soit, qui n’en attrape chaque mois autant, en vérité, cela surprend, étourdit, stupéfie les entrailles pitoyables de tous ceux qui écoutent une semblable réponse, et même de tous ceux qui viendront à l’apprendre avec le cours du temps. Jette, ô animal misérable et endurci, jette, dis-je, tes yeux de mulet ombrageux sur la prunelle des miens, brillants comme de scintillantes étoiles, et tu les verras pleurer goutte à goutte, ruisseau à ruisseau, traçant des sillons, des sentiers et des routes, à travers les belles campagnes de mes joues. Prends pitié, monstre sournois et malintentionné, prends pitié à voir que mon jeune âge, qui ne passe pas encore la seconde dizaine, puisque j’ai dix-neuf ans, et pas tout à fait vingt, se consume et se flétrit sous l’écorce d’une grossière paysanne. Si maintenant je n’en ai pas l’air, c’est une faveur particulière que m’a faite le seigneur Merlin, ici présent, uniquement pour que mes attraits t’attendrissent, car les larmes d’une beauté affligée changent les rochers en coton et les tigres en brebis. Frappe-toi, frappe-toi sur ces viandes épaisses, bête féroce indomptée, et ranime ce courage que tu ne sais employer qu’à te remplir la bouche et le ventre; remets en liberté la délicatesse de ma peau, la douceur de mon caractère et la beauté de ma face. Mais, si pour moi tu ne veux pas t’adoucir ni te rendre à la raison, fais-le pour ce pauvre chevalier, qui est debout à tes côtés; pour ton maître, dis-je, dont je vois l’âme en ce moment, à telles enseignes qu’il la tient au travers de la gorge, à cinq ou six doigts des lèvres, car elle n’attend plus que ta réponse brutale ou tendre, ou pour lui sortir par la bouche, ou pour lui rentrer dans l’estomac.»