Ils décidèrent ainsi de partir ensemble et sortirent au jardin où Vitalis et frère Bernard, sur le perron de la chapelle, jouaient aux deniers au milieu d'un cercle de moines rieurs.
13
Au soir de ce jour, quand il fut seul, Novelli se mit à son lutrin, alluma deux chandelles neuves, lissa devant lui une haute feuille de parchemin et se mit à rêver, en aiguisant sa plume, à la lettre qu'il lui fallait maintenant écrire au pape. Il voulut d'abord confesser à ce père lointain son amitié pour Salomon d'Ondes et sa passion pour Stéphanie, mais ses pensées, poursuivant des vérités obscures et fuyantes, le menèrent bientôt au bord d'un puits de sentiments inexprimables. Il décida donc de se retirer sur de plus convenables hauteurs spirituelles, et justifia sa requête d'être relevé de ses fonctions de juge ecclésiastique par son seul désir de pauvreté, et sa volonté nouvelle d'abandon à l'affection de Dieu. Après quelques heures de polissage, les phrases lui vinrent belles. Pourtant, il estima que son âme n'y respirait pas assez librement. Il lui fallait exalter cette chaleur d'amour qui le chauffait si bonnement, désormais, après avoir consumé sa rigueur justicière. Il se remit à l'ouvrage, se creusant coeur et gorge à chercher des tournures assez palpitantes pour dire exactement son état, mais ne parvint qu'à s'empêtrer, biffant les mots à peine dénichés, les estimant trop familiers, ou trop distants, et désespérément inaptes à porter ses frémissements. Vers minuit, il revint sans enthousiasme à un propos succinct, clair, conforme à ce que devait exprimer un moine de sa condition lassé des vanités du siècle, puis relut sa lettre, la trouva froide et compassée mais renonça à mieux dire: son esprit était presque éteint. Il y abandonna sa plume dans l'encrier, se redressa. Ses épaules étaient douloureuses, le front lui pesait. Il frotta longuement ses yeux, puis lui revinrent tout à coup à l'esprit ces paroles de Salomon: «Dieu s'évapore quand on le veut cerner de trop près.» En vérité, les pensées profondes étaient pareillement insaisissables: à peine approchées, elles se défaisaient en brouillard d'encre. Il alla s'asseoir devant la cheminée où rougeoyaient encore des braises, rumina un long moment son amertume de ne savoir écrire avec la science et le feu d'un poète philosophe, puis retourna à son lutrin et orna son dernier feuillet d'un paraphe rageur, en grognant une cascade de jurons. Il s'était mis à ce travail avec l'ambition d'émouvoir le pape, de le faire peut-être pleurer de tendresse pour le fils très saint qu'il était. Il en sortait avec la crainte de n'être pas compris, et de s'entendre tancer comme un sot. Il planta une chandelle presque consumée dans un bougeoir, s'y brûla et monta dans sa chambre de très méchante humeur, en se récitant sombrement son mauvais adieu au monde des puissants. Une fois couché dans le noir, les belles phrases qu'il avait voulu dire lui vinrent à flots, justes, profondes, imparables. Mais il était trop tard: leur musique l'endormit.
Le lendemain matin, après le premier office, il s'en vint errer à l'étage où étaient les cellules des moines et se mit à d'inutiles nettoyages, poussant à coups de balai ses frères dans l'escalier, avec une impatiente jovialité. Comme certains s'attardaient en sa compagnie, il les envoya au jardin sous des prétextes inconsistants, en leur assurant à grand bruit qu'il n'avait ici besoin de personne. En vérité, il ne voulait pas qu'on le voie grimper au grenier, où Stéphanie dormait encore. Dès qu'il fut seul, il abandonna ses torchons, courut au bout du couloir, gravit l'échelle en grande hâte, souleva la trappe, la rabattit soigneusement derrière lui et traversa les combles, à pas menus, le dos courbé sous la charpente, jusqu'à la chambre très exiguë que fermait un rideau. Il l'entrouvrit, écoutant le souffle calme de celle qu'il appelait désormais son épouse secrète, vint doucement s'agenouiller au chevet de sa paillasse et se mit à caresser son visage, penché sur elle, émerveillé comme s'il contemplait un Jésus. Elle se réveilla en soupirant d'aise. Ses yeux, à peine ouverts, brillèrent dans la pénombre. Novelli lui dit un bonjour d'amant, à mi-voix. Elle noua les bras autour de son cou, l'attira, et comme il résistait en riant elle se laissa hisser à demi, posa sa joue contre la joue rugueuse de l'homme.
– Non, non, murmura-t-il, il faut que tu te lèves.
Disant cela il l'enlaça, gémit, respira délicieusement sa tiédeur. Elle le repoussa, voulant lui obéir, mais elle eut un sourire de regret si émouvant qu'il l'étreignit à nouveau et se coucha soudain sur elle en arrachant la couverture entre eux. Il enfouit la bouche dans sa chevelure, son cou, sa gorge, se redressa pour la déshabiller, s'emmêla dans sa chemise et son jupon, la figure écarlate, le regard ébloui. Puis il se mit nu prestement, et ils roulèrent ensemble sur leurs vêtements épars.
Ils se baisèrent comme si le diable les aiguillonnait, comme s'ils voulaient se souffler l'éternité au ventre avant que la mort ne les prenne, en haletant des paroles ferventes, s'enivrèrent de tendresse enragée, se sentirent tomber dans des ténèbres prodigieuses où leur trop de joie se fit souffrance, un bref instant, le temps que Jacques soulève sa figure de ses enfouissements, et devine de superbes démons dans les yeux de Stéphanie. Alors il rugit d'amour débordant. Elle l'empoigna par les cheveux pour ne point le perdre dans le tréfonds de ciel où ils sombraient. Ils jouirent ensemble, agrippés l'un à l'autre, bouches jointes pour se boire les cris à la source, revinrent à l'existence comme l'on remonte du fond de l'eau, lentement, puis se défirent. Novelli, hébété, échevelé, suant, chercha son froc à tâtons, se mit debout et tituba, se rhabilla en jetant des coups d'oeil craintifs à la trappe, tandis que Stéphanie se rajustait, les joues rosées, trois épingles au bec, tordant en un tournemain un lourd chignon sur sa nuque. Avant de chausser ses sabots elle se hissa sur la pointe des pieds et tendit le visage pour effleurer les lèvres de Jacques puis le regarda comme si elle cherchait, au-delà de ses yeux, dans les brumes de son esprit, la réponse à une question inquiète, informulable.
– Nous partirons ce soir, murmura-t-il. Tiens-toi prête et ne t'éloigne pas du couvent.
Ce n'étaient pas les mots qu'elle attendait, il le vit et lui sourit gauchement, incapable de dire ce qui lui bouillonnait au coeur. Il posa les mains sur ses joues, elle fit de même, et ils restèrent un moment à se tenir l'un l'autre la tête, se contemplant aussi profond qu'ils le pouvaient, et savourant leur plénitude de paix, leur simple et limpide gloire d'amour dans la fragilité du monde. Puis elle laissa retomber ses bras et dit, fière et sûre d'elle:
– Va.
Et il s'en alla à grandes enjambées retenues pour ne pas faire grincer le plancher.
Au bas de l'échelle il se tourna en tous sens, épiant les bruits. Deux moines parlaient à l'autre bout du couloir, dans la lumière étroite d'une fenêtre. Il s'aventura peureusement jusqu'à l'escalier et descendit à la bibliothèque où frère Bernard Lallemand était occupé à balayer les cendres, enfoncé dans la cheminée. La lettre au pape n'était plus sur le lutrin. Novelli la chercha, soulevant parchemins et registres, tandis que le moine sortait en geignant de son trou de suie. Il aperçut son maître, eut un vague sourire et le regarda faire, immobile, les manches retroussées et les pouces dans sa ceinture. Jacques croisa les bras, eut un soupir excédé, se rappela soudain qu'il n'avait pas cacheté les feuillets écrits la veille, et d'un coup d'oeil noir à son Bernard comprit que le gros frère les avait découverts en faisant le ménage, les avait lus, et confisqués. Il s'approcha de lui sans un mot, la main tendue et le regard sévère. L'autre plongea son bras jusqu'au coude dans la vaste poche de son froc, en sortit les pages enroulées et salies de cendres, mais ne les rendit pas. Il les tint hors de portée, et comme Novelli les voulait prendre de force, il le repoussa et dit, le corps puissamment planté, mais la voix peu sûre: