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Tandis que le moine et le bateleur se régalaient de vin à longs jets de gourde entre leurs lèvres presque jointes, Novelli, le dos raide et la bouche tordue par un sourire aigre, complimenta Salomon pour sa bonne mine.

– Pardonnez-moi de vous surprendre dans votre peau de bourgeois laborieux, lui dit-il. J'ai peine à vous reconnaître. Qu'avez-vous fait de vos allures de vieux chat?

Salomon, l'air amusé, lui répondit qu'il n'aimait guère les couvents, et qu'il avait en effet quelque peine à n'y point voûter l'échine.

– Ici, ajouta-t-il en désignant la pénombre de sa chambre aussi pauvre qu'une cellule de moine, je suis chez moi, et vous m'y voyez à l'aise. Cette maison va bientôt renaître. C'est un bonheur que je n'espérais pas, après tant de ravages.

«Ainsi, se dit Novelli, ce peigne-cul n'a jamais eu que le souci de remplumer son jabot. Pendant que je me fendais l'âme pour son salut, il me ficelait en pensant à ses plâtres, et sans doute riait-il de moi dans son col. Amener le Grand Inquisiteur de Toulouse à l'état de mendiant, quel maître coup, pour un juif philosophe! C'est fait maintenant. Il a gagné. Il revient à ses affaires, puisque me voilà perdu.» Sa figure était si pâle soudain, et ses yeux si profondément cernés, que Salomon et frère Bernard lui demandèrent avec inquiétude s'il souffrait de quelque mal. Novelli répondit, le visage ravagé par une fièvre de Christ:

– Vous m'avez trompé, maître Salomon. Il m'apparaît clairement que mon amitié vous importe bien moins que votre boutique.

– Maître Novelli, je ne veux que vivre en paix, dit le juif, tout effaré. En quoi cela m'empêche-t-il de vous aimer comme un frère?

– Salomon est un homme tranquille, comme tu devrais l'être, dit frère Bernard, d'un ton de grande évidence.

– J'ai écrit au pape, répondit Novelli. Je lui ai demandé de me délivrer de mes pouvoirs présents. Je l'ai fait pour que nous vivions ensemble à même hauteur, et pour que Dieu seul soit entre nous, comme vous le vouliez. Vous aurez bientôt une maison neuve, et moi un chemin sous les pieds, le ciel sur la tête, un bâton dans une main, une sébile dans l'autre, pour mendier mon pain. Alors je viendrai frapper à votre porte, je vous tendrai la main, et je vous demanderai l'aumône de votre âme, pour l'amour de Notre Seigneur Jésus. Que me donnerez-vous, maître Salomon? Un denier de votre bourse, avec quelques-unes de ces bonnes paroles que vous savez si bien dispenser aux benêts? Je ne m'en contenterai pas. J'attendrai à genoux, sur la pierre de votre seuil, priant pour votre pardon jusqu'à ce que la mort me prenne.

Il se leva, recula vers l'échelle, les bras ouverts, et dit encore, la voix brisée:

– Je ne suis pas un joueur, moi. Je ne suis pas un jongleur de serments, ni un philosophe, je vais où les mots me conduisent, j'y vais avec ma carcasse, mon sang, ma viande, ma tripaille et ma peur. S'il est une autre manière de vivre juste, dites-le-moi, par pitié, et vous m'épargnerez de grandes souffrances.

Il faillit se rompre le cou en dégringolant de l'étage, tant ses membres tremblaient, et de rage traîna l'échelle jusqu'au milieu de la ruelle, parmi des cris de femmes, tandis que frère Bernard et Salomon s'égosillaient à le rappeler.

Revenu au couvent, il s'enferma dans sa chambre et n'en sortit que pour prévenir les moines de son prochain voyage. Le lendemain, il s'habilla en laïc, descendit, une heure avant l'aube, à l'écurie, et sella deux mules. Puis il s'en fut à la cuisine rassembler quelques provisions. Stéphanie y était, elle s'occupait à rallumer le feu. Elle vint vers lui en s'essuyant les mains à ses jupes. Il la prit aux épaules, la regarda tristement. Elle caressa son visage et murmura, inquiète:

– Tu as l'air malade.

Il s'efforça de sourire.

– Nous partons, dit-il.

14

Ils sortirent de Toulouse par la porte du Château Narbonnais, chevauchant côte à côte au pas fringant des mules. Des lambeaux de brumes nocturnes traînaient encore par le faubourg, où ils ne rencontrèrent que des bruits de volets qui s'ouvraient sur la rase campagne, et quelques vieilles femmes ensommeillées aux puits. A peine passé les dernières maisons, ils virent se lever le soleil sur la crête des collines et entrèrent en silence dans un grand chemin ombragé. Des chants d'oiseaux débordaient des arbres, les fleurs des vergers pleuvaient sur l'herbe neuve et les toits des cabanes. La brise était fraîche, mais la journée s'annonçait saoulante. Dès qu'ils furent dans cette exubérance printanière, Stéphanie parut soudain s'éveiller, et portant haut la tête respira l'air parfumé avec délices, le visage offert comme à une cascade bienfaisante. Elle n'avait jamais pu s'empêcher, au hasard de ses routes, même les plus rudes, de flairer le moindre signe, de saisir passionnément le plus humble bienfait, de le goûter, de s'en réjouir, d'en épuiser le suc, comme s'il était le dernier miracle avant la mort. Ainsi fit-elle dans ce matin piquant, malgré son souci et la peur qu'elle avait d'aller à la mort de son frère. Elle suivit un vol de corbeaux au-dessus des vignes, se dit en chantonnant qu'il était de bon augure, cueillit au passage une branche fleurie, en dispersa les pétales sur la tête de son compagnon, tenta mille manigances pour ne point se régaler seule des menus plaisirs du beau temps, mais une méfiance craintive la retint de prendre la main de son diable de Novelli: il semblait avancer dans d'inépuisables ténèbres, les sourcils froncés et les yeux obstinément fixés sur l'horizon. Des paysans matinaux qui s'en venaient aux marchés de la ville avec des baudets chargés de hottes durent tirer leurs bêtes dans les buissons, quand ils le croisèrent, tant sa route était raide. Il ne sembla même pas les voir.

Ils cheminèrent ainsi une bonne heure, jusqu'à ce que Jacques décide, sans rien en dire, de faire halte pour déjeuner de fromage et de pain. Il poussa sa mule dans un pré, à l'ombre d'un chêne, enfermé derrière sa figure comme s'il voyageait seul. Stéphanie, étonnée, attendit sur sa selle qu'il ait mis pied à terre et dénoué le sac où étaient les provisions. Quand il fut assis dans l'herbe, elle vint s'agenouiller devant lui, prit tendrement sa tête et l'obligea à la regarder. Alors il s'émut de l'inquiétude qu'il devina dans ses yeux et caressa du bout des doigts sa joue, avec un pauvre sourire de blessé. Elle se laissa aller contre sa poitrine, et la berçant ainsi:

– Pardonne-moi, dit-il. J'ai perdu hier mon seul ami, et je me sens le coeur comme une caverne.