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– Vérité magnifique, maître Salomon. Je vous sais gré de m'avoir forcé à l'aimer ardemment. Maintenant, je me trouve bien, en elle, comme dans le ventre de Dieu.

– Il en est d'autres plus superbes et terribles, maître Novelli. Mais j'avoue que celle-là, quand je l'ai dite, me parut assez belle pour vous éblouir. Je savais qu'elle éveillerait en vous quelque passion. Je ne pensais pas cependant que vous en seriez épris au point de vouloir vous donner à elle corps et âme.

– Je ne suis pas homme à me satisfaire de petits bonheurs, Salomon. Je suis capable de m'enfoncer longtemps dans l'erreur, mais quand je vois enfin où est la flamme de la bonne chandelle, sacrédieu, j'y vais droit, sans flânerie.

– Ma faute fut de croire que vous n'aviez pas de courage. Vous me paraissiez si enfantin, parfois! Je pensais que mes arguments troubleraient assez votre conscience pour que vous n'osiez plus menacer ma liberté. Et qu'avez-vous fait, misérable? Vous avez sacrifié, dans le seul espoir de m'attirer à votre Dieu, vos gloires promises et la tranquillité dorée d'une vie de grand notable. Quel insupportable cadeau, maître Novelli, pour un juif qui n'a d'autre ambition que de vivre en paix avec son coeur de petit prix!

– Hé, c'est donc moi qui vous ai vaincu, ricana Novelli. Vous n'avez pas pu vous empêcher de me plaindre, quand vous m'avez vu dépouillé, et de vous émouvoir quand vous m'avez senti prêt, pour le seul bien de nos âmes, à tout rompre de ce qui m'attachait à la puissance.

A force de jouer au saint, me suis-je dit, cet imbécile est fort capable de le devenir vraiment, et par ma faute. Je ne voulais pas avoir à me reprocher pareil désastre.

A nouveau leurs éclats de rire retentirent sous la voûte de feuillage. Ils talonnèrent leurs montures et bientôt, au sortir d'un détour du chemin, leur apparut, dans la lumière de midi, la vaste plaine du Lauragais. Frère Bernard, Vitalis et Stéphanie les attendaient au bord des champs, contemplant au loin les remparts d'un village sur une colline de belle herbe. Avant de pousser sa mule au galop pour les rejoindre, Novelli dit, épanoui:

– Et maintenant, grâce à Dieu, vous êtes pris d'affection pour moi. Vous voilà contraint de me suivre où j'irai.

– Me voilà contraint de vous suivre, en effet, pour tenter de prendre ma revanche, puisque vous estimez m'avoir vaincu. Il me reste quelques vérités dans ma besace. Je les jouerai volontiers, si vous voulez encore risquer votre vie contre elles.

– Vous perdrez, répondit Novelli avec une plaisante grimace conquérante.

Il battit la croupe de sa bête et Salomon le laissa aller, souriant de le voir si fièrement droit, et si petit sous des arbres si grands.

Parvenu à la lisière de la forêt où étaient ses compagnons, Jacques vint aussitôt à leur tête, et d'un geste de chef de bande leur ordonna de le suivre. Il connaissait ce village dont les premières maisons échappées à la vieille muraille d'enceinte étaient maintenant presque à portée de voix. C'était Avignonet. Chevauchant au milieu de la route qui ondulait parmi les prés, il désigna le haut donjon carré planté à la cime de la butte, au beau milieu de l'amoncellement des toits, et dit à Vitalis et Salomon qu'autrefois, au vieux temps de la Croisade contre les Albigeois, une troupe d'hérétiques très sauvages venue de Montségur avait fait un grand massacre d'inquisiteurs dans la salle basse du château. Après un instant de méditation, il avoua qu'il ne comprenait pas pourquoi Dieu, en cette circonstance, avait abandonné aux haches des bandits ces malheureux frères qui pourtant n'avaient jamais cessé de travailler pour Sa gloire.

– Sans doute, croyant bien faire, avaient-ils fauté avec plus d'obstination que moi, dit-il.

Il ajouta, en s'efforçant d'en ricaner:

– Notre Père céleste est tout de même impitoyable.

– Les meilleurs des hommes n'ont pas de Père au Ciel, chantonna doucement Salomon. Personne ne veille sur leur tête. Les meilleurs des hommes sont libres.

Vitalis, du haut de sa cavale, se pencha en riant et dit, ébouriffant la tignasse de Novelli d'une poigne de garnement:

– Apparemment, muletier, vous n'êtes pas de ces très bonnes gens.

Jacques secoua la tête, bougonna:

– Vous dites des sottises, et se renfrogna. Salomon le regarda malicieusement, à la dérobée, posa la main sur son épaule.

– Croyez-vous vraiment, dit-il, que Dieu se préoccupe de juger nos actes, de nous corriger, de nous punir? Croyez-vous qu'il vous baise au front, le soir, quand vous avez agi comme il faut, et borde vos couvertures? Allons, il vous faut grandir, maître Novelli. Débarrassez-vous donc de ce mauvais Créateur qui garde ses fils en enfance et ne se réjouit pas de voir chacun bâtir sa maison où bon lui semble.

– Vos persiflages ne parviendront pas à m'agacer, répondit Novelli. Vous savez bien que nous aurons tous, un jour, des comptes à rendre.

– Si j'avais à comparaître devant Dieu, dit Vitalis, il ferait beau voir que ce fainéant me juge, lui qui n'a jamais daigné soulager la Terre de ses lèpres, de ses guerres, de ses bûchers, de ses aveuglements. Mais je suis tranquille. Pas plus ici-bas qu'ailleurs je ne le rencontrerai. L'estrade d'un bateleur et le trône d'un Tout-Puissant ne sont pas du même monde.

– Crains qu'il t'entende et te fasse tomber de cheval pour ces mauvaises paroles, grogna Novelli, l'oeil sombre et le menton dans son col.

Salomon eut un petit rire de crécelle triste et dit entre ses dents:

– Quel merdeux tu fais, monsieur l'Inquisiteur.

Une grimace tordait sa bouche mince: Salomon venait de se laisser aller à l'impatience. Ce n'était pas son habitude. Novelli, vivement piqué, se dressa sur ses étriers pour l'insulter à même hauteur, mais il eut à peine le temps d'ouvrir la bouche: frère Bernard, qui n'avait rien entendu de leurs palabres, les bousculait joyeusement. Il venait d'apercevoir une auberge parmi les premières maisons, au large du rempart. Il brandit sa gourde vide et poussa son cheval au galop pour arriver le premier sous l'enseigne où un nabot de tavernier ventru les regardait venir. Salomon le suivit, Vitalis aussi, en criant qu'on l'attende. Jacques et Stéphanie mirent les derniers pied à terre à l'ombre de l'auvent. A l'instant d'entrer dans la salle où les autres remuaient déjà les tabourets, elle lui prit la main, et sans le regarder lui dit à voix basse qu'elle l'aimait. Ces mots, dans le corps de Novelli, firent une délicieuse brûlure qui le traversa comme un trait d'eau-de-vie.

Le petit homme au ventre rond posa deux cruches sur la table en assurant d'un ton de confidence que le vin était de sa vigne, puis s'en fut rabrouer une adolescente maigre et boiteuse qui s'affairait devant la cheminée à pousser des bûches trop lourdes sous un chaudron, et disparut, les pieds encombrés de volailles, derrière le rideau de l'écurie. Alors Jacques appela la fille, qui s'approcha en claudiquant bas, l'air méfiant. Il lui demanda si l'on avait eu des nouvelles, au village, de Jean le Hongre et de ses Pastoureaux.

– Ils sont passés par Saint-Félix, répondit-elle. Ils allaient vers la mer. Des colporteurs ont dit à mon père que la troupe du sénéchal de Carcassonne les attendait sur la colline de Naurouze. Je crois qu'ils seront bientôt tous pendus.

Elle rit stupidement, mais ses yeux restèrent douloureux. Stéphanie, s'efforçant de contenir les tremblements de ses mains croisées, la regarda avec un air de révolte effarée, comme si cette pauvre figure déjà fripée était celle d'une sorcière infaillible aux sentences inacceptables. Jacques renvoya d'un geste la fille, qui puait trop fort l'eau pourrie. Elle s'en fut à cloche-pied parmi les tables.

– Il nous faut partir, dit Salomon.

Il se leva. Vitalis et frère Bernard vidèrent leur gobelet et sortirent à la hâte derrière lui. Avant de monter en selle, Novelli demanda au tavernier le plus court chemin pour atteindre Naurouze. L'autre lui désigna une colline bleue, au fond de la plaine.