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– Ainsi, c'est toi.

Ces seules paroles firent bondir le coeur de Novelli. Il se sentit troué, prit la main de Stéphanie comme pour s'assurer qu'il n'était pas seul, et se donner courage. Elle se pencha de côté, leurs tempes se joignirent et il vit qu'elle pleurait en silence. Il la fit asseoir près de lui, dans l'herbe. Le Hongre les regarda avec un sourire aigu, attentif à la bonté des gestes, à l'abandon confiant de sa soeur, aussi ravi que s'il savourait la découverte d'un sentiment longtemps imaginé, mais son regard brillait trop, Jacques en éprouva un malaise sournois. Il n'osa pas tenir sa compagne enlacée devant cet homme excessif dont il craignait, étrangement, le jugement. Il dit, s'adressant à Stéphanie:

– J'ai parlé au capitaine de la troupe. Demain, nous ramènerons ton frère à Toulouse. Il ne sera pas pendu, il ira en prison, et le temps aidant, peut-être parviendrons-nous à le faire oublier.

Le Hongre poussa en avant son corps comme s'il s'échinait à tirer un fardeau trop lourd pour son pauvre corps loqueteux et dit, souriant encore avec une douceur à faire trembler un bourreau:

– Je veux mourir ici, Novelli. J'exècre la prison. La mort est une bonne mère.

Stéphanie se retourna brusquement, en entendant un bruit de pas et de voix dans la nuit tombée. Elle se dressa d'un bond, craignant que des soldats viennent les persécuter. Ces fossoyeurs et roteurs de soupe lui faisaient horreur. Elle soupira, rassurée:

– Ce sont tes amis.

Salomon et Vitalis vinrent s'asseoir sans un mot dans l'herbe à côté de Novelli, et regardèrent le prisonnier avec une gravité captivée. Ils semblaient contempler un animal sacré. Jean le Hongre se tourna vers Jacques.

– Qui sont ces gens? dit-il.

– Je suis le serviteur d'un juif, répondit Vitalis.

Et Salomon, paisiblement:

– Je suis le juif.

Il plissa les yeux pour tenter de voir, à travers l'ombre, si ces mots altéraient le visage de cet étrange barbare qui haïssait son peuple. Le Hongre, lui aussi, se mit à l'examiner avec une curiosité très affûtée. Chacun, un instant, chercha comme un assoiffé quelque chose dans le regard de l'autre. Ils parurent se brûler soudain et se détournèrent en même temps. Frère Bernard Lallemand entraîna Stéphanie vers les buissons proches. Personne n'osa parler en leur absence. Ils revinrent avec une brassée de bois qu'ils disposèrent entre le prisonnier et ces hommes assis en face de lui comme des juges paisibles. Le moine s'accroupit, se frotta vigoureusement les mains en disant:

– Il fait froid, et battit son briquet d'étoupe. Le feu grimpa bientôt parmi les brindilles, éclairant les figures. Novelli dit:

– Je suis venu t'aider, Jean.

– Il est trop tard, répondit le Hongre. Je pars demain. Je suis très impatient d'entrer dans le pays des morts. J'espère y trouver du nouveau.

– Ne fais pas le fanfaron. Je t'offre la vie.

Jean le Hongre se tourna vers Stéphanie, lui dit:

– Ne peut-il comprendre que je n'en veux pas?

Frère et soeur se regardèrent au travers des flammes, restèrent tendrement captifs l'un de l'autre, et Novelli vit soudain sur leurs visages ressemblants une sorte de dévotion, une commune lumière dans leurs yeux, une complicité de brigands célestes familiers des mêmes hauts vents qui le fit tomber en désarroi, en grande jalousie fascinée aussi: ces deux-là devant lui se faisaient serment sans paroles de se retrouver un jour, non point dans un vague au-delà mais dans la vie heureusement inévitable, une fois franchis tous les obstacles, une fois lavés tous les maux et les meurtres que la tranquillité de leur regard affirmait scandaleusement négligeables auprès des certitudes qui les habitaient. Ces fous semblaient savoir ce que nul ne savait. Ils se sourirent, peut-être au souvenir de quelques instants de leur vie ignorés du monde, peut-être par contentement de se sentir inaccessibles dans leur amoureuse confiance. Stéphanie posa enfin la main sur celle de Novelli, qu'elle sentit glacée.

– Nous avons parlé en t'attendant, dit-elle. Il ne faut pas l'obliger à vivre. Je crois que ce serait un péché.

Jacques eut brusquement envie de se lever et de quitter ce lieu où il n'avait plus rien à faire, de revenir seul à Toulouse, de se délivrer en route de ses amours, comme l'on abandonne de trop pesants fardeaux, et de vivre désormais solitaire parmi le peuple de sa ville, indifférent aux êtres, et d'abord aux détours de sa propre existence, puisqu'il était décidément exclu de tous les miracles, et surtout de cette grâce enviable où était encore Stéphanie. Jamais elle ne le regarderait comme elle avait regardé ce misérable condamné. Qu'avait-elle découvert qui l'assure en pareille paix devant la mort prochaine de son frère? Qu'avait-elle compris que lui, Novelli, ne pouvait comprendre? Salomon, à côté, écarta d'un geste une soudaine bouffée de fumée, remit du bois au feu et derrière la flamme jaillie, la figure du Hongre apparut à nouveau vivement éclairée, comme suspendue dans la nuit. Le juif se pencha en avant et lui demanda à mi-voix:

– Quel âge as-tu?

– Jusqu'à ce que l'on me pende, bonhomme, répondit l'autre fièrement, j'ai vingt ans.

– A vingt ans, dit Salomon, je quittais à peine la maison de mon père. J'étais naïf et je craignais le monde. Je commençais mon temps.

– Moi je finis le mien. Dur labeur, monsieur le juif, dur labeur.

– J'avais peur de la mort, à vingt ans. Elle m'effraie encore.

Salomon dit cela en guettant un possible frémissement, un éclat de débâcle peut-être dans le regard du Hongre, mais il ne vit qu'une grande moquerie étonnée sur ce visage environné d'étincelles que l'ombre, maintenant, prenait et rendait sans cesse au gré des flammes bondissantes.

– L'au-delà est comme la campagne, dit-il. Une fois franchis les remparts, on y peut courir vers la vraie Terre sainte. Je sais cela, moi. Je suis meilleur que vous.

– Tu es le pire vivant qu'il me fut donné de rencontrer, répondit Salomon, et pourtant je te regarde sans te vouloir de mal, parce que je pense et je sens que la vie est bonne. Même en toi, foutu diable, la vie est une bénédiction.

– C'est vrai, juif, c'est vrai. La vie est bénie, le monde est abject et les hommes sont exécrables.

– Cette nuit ne finira pas sans que je sache aimer ou que je meure, gronda soudain Novelli.

Sa voix était si terrible que ses compagnons se sentirent le coeur trébucher. Jean le Hongre bondit en avant, cherchant celui qui parlait ainsi.

– Aimer, aimer, dit-il, haletant, mille fois j'ai essayé. J'ai cherché. Et de ma maison d'enfance à cet arbre où je suis attaché je n'ai connu qu'un chemin de cadavres, Novelli, un chemin de cadavres.

– La lumière qui te brillait devant était celle des feux de l'enfer, point ta bonne étoile, et tu ne le savais pas, et Dieu t'a laissé courir parce qu'il n'avait aucun souci de toi. Dieu ne guide personne, pauvre homme, ni dans ce monde ni dans l'autre. Sait-il seulement que nous vivons, ce porc? Il ne faut rien espérer, il fait froid partout, il n'est nulle part de pitié, pas plus pour le moine que pour l'assassin. Il n'est pas de pitié, hurla Novelli, tout à coup dressé sur ses pieds, battant furieusement les flammes.