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De l'autre côté du feu le Hongre était aussi debout, tirant sur ses liens, trépignant, follement rieur et douloureux, le visage traversé d'éclats de larmes.

– Si tu n'as pas trouvé de pitié en ce monde, fais qu'elle soit, brailla-t-il. Invente-la, Novelli, invente la pitié!

Jacques rugit comme si l'âme lui était arrachée, avança droit, piétinant les braises, empoigna son couteau à la ceinture et en deux coups de lame trancha au ras du poignet les cordes qui entravaient le Hongre. Il dit, tandis que l'autre regardait bouche bée ses mains libres:

– Tu peux fuir, je mourrai à ta place. Avant de partir attache-moi où tu étais.

L'autre releva la tête. Il avait dans les yeux un feu presque apaisé. Il répondit:

– Ce n'est pas cela, la pitié.

– Veux-tu que nous partions ensemble en Palestine, sans armes, sans rien qui nous aide à marcher? demanda Novelli, se retenant roidement de trembler. Va, je te suis. Si ta vie est menacée, je la sauverai. Tu n'auras à subir d'autre pénitence que de me voir souffrir pour tes fautes.

– Non, non, ce n'est pas de la vraie pitié, dit le Hongre. Cherche encore, trouve, Novelli.

Son regard dévia: une ombre traversait le feu. Une main se posa sur l'épaule de Jacques. Il sursauta. Le souffle de Stéphanie murmura sur son visage:

– Dis ce que tu sens, simplement ce que tu sens.

– Ce que je sens n'est pas ce qui importe. Moi, je ne suis qu'un mort qui cherche son chemin vers une nouvelle vie. Je suis nu, j'ai tout perdu, espoirs, désirs, paroles justes. Je n'ai plus rien à demander à personne, plus rien à offrir, et je suis là, avec des mots qui montent de tous les fonds de mon corps vers ma bouche, mais ce sont de pauvres mots, ils ne valent pas qu'on les dise.

– Je les veux, dit le Hongre.

Novelli prit une grande inspiration pour retenir ses sanglots, mais voyant le visage de Jean le Hongre tout illuminé, secoua la tête en signe d'impuissance, laissa soudain aller ses larmes, balbutia avec une tendresse déferlante, irrépressible:

– Pauvre enfant, pauvre enfant, mon Dieu, pauvre enfant, mon Dieu, se courba, ploya les genoux, tandis que Jean le Hongre s'agrippait à ses habits, s'efforçait de le tenir debout, disait sourdement:

– Ne tombe pas, Novelli, ne tombe pas, il faut que tu restes droit, ne m'abandonne pas, Novelli, serre-moi.

– Tu vois bien que je ne peux rien, râla Novelli, tu vois bien que je suis inutile.

– Tu me donnes tout ce que tu peux donner, tout ce qu'un homme peut donner.

– Je voulais te sauver, je voulais que tu sois en paix, content, Jean, content, et je ne sais que pleurer.

– Jamais un homme n'a pleuré sur moi. C'est bon. C'est la pitié. La vraie pitié. Ce bordel de monde est baisé, bonhomme, il est baisé.

Il abandonna le col de Novelli et laissa aller les bras le long de son corps, fatigué comme au sortir du plus rude combat de sa vie. Alors Jacques le saisit par la tignasse pour lui faire lever la tête et le regarda, joignant presque au sien le front. Une inexprimable découverte de lumière, maintenant, disputait ses yeux à la tourmente, et s'il sanglotait encore, ses soupirs étaient ceux d'une fin d'orage. Le Hongre lui sourit. Ils se prirent aux épaules, s'aidèrent l'un l'autre à s'asseoir et restèrent immobiles à goûter les bruits simples du feu, sa chaleur sur les visages. La paix revint sous le vaste feuillage.

Alors Vitalis se mit à chanter doucement. Ce fut comme un murmure qui peu à peu prit force sourde, et sans jamais monter à la voix claire envahit les esprits, y mena sa danse lente et remua des songes obscurs d'une très vieille et délicieuse bonté. Les paroles n'étaient qu'une plainte d'amour naïf, mais la musique, par longues poussées rauques, les transfigurait en merveilles de source pure. Frère Bernard, les écoutant, eut bientôt envie de les savourer dans sa bouche, de les redire, de les entendre encore. Il se mit à les rythmer de la tête, le regard perdu devant lui dans les flammes. De longs grognements faux lui sortirent de la gorge, froissant sa figure et plissant ses yeux. Ses trébuchements parurent contrarier Salomon, qui tenta de les corriger discrètement, en se battant le genou du plat de la main, puis il se prit lui aussi au chant et tête basse laissa aller un nasillement maladroit, indécis, émouvant à rire ou pleurer de tendresse, tant il était appliqué. Les trois hommes chantèrent ainsi avec une ferveur cahotante, sans que leur voix ne dépasse le cercle autour du feu. Quand ils se turent, Vitalis, n'osant regarder le Hongre, dit:

– C'est la chanson que j'aime le plus. Si elle est trop simple et profane pour un homme que l'on va pendre, pardon. Elle me vient de ma mère.

– Elle est belle, répondit le Hongre, extasié. Je crois qu'elle est plus belle que toutes les prières que nous avons dites, Novelli et moi, dans notre vie.

Puis, se tournant vers Salomon:

– Je me souviens de toi, juif, dit-il, reniflant et se frottant les yeux. Tu étais le plus lâche de tous ceux que j'ai conduits à la cathédrale Saint-Étienne. Tu suais de peur et faisais l'important. Tu braillais je ne sais quoi, que tu étais l'ami du cardinal Arnaud, je crois.

– C'est vrai, répondit Salomon. Je n'avais jamais connu pareille détresse. J'étais prêt à toutes les bassesses pour me sortir de tes pognes.

– Parce que tu aimes la vie, dit le Hongre, hochant la tête avec respect.

– Oui, plus que tout au monde. Aujourd'hui encore, je l'aime aussi ardemment qu'un homme de ton âge peut désirer une femme.

– S'il te plaît, monsieur le juif, donne-moi l'amour de la vie, lui dit le Hongre, le visage soudain suppliant. Ne me manque plus que lui, maintenant, pour que je meure comme il faut et que Stéphanie soit heureuse.

Salomon le regarda en souriant et rougissant comme si l'autre lui demandait de chanter encore, puis chercha des mots dans la nuit lointaine, prit une subite inspiration pour parler mais n'y parvint pas, remua la tête, murmura:

– C'est difficile à dire.

– Essaie, Salomon, lui souffla Novelli, à voix pressante. Essaie encore.

– Regarde, dit le juif, désignant d'un geste large les étoiles, les arbres, les rougeoiements fumeux des camps qui montaient du flanc de la colline, derrière des buissons et des lignes de talus. Regarde!

Il se leva, hésita un instant, ouvrit soudain les bras, et renversant en arrière la tête se mit à cogner le sol du talon, à battre des mains dans le ciel obscur, à hausser les genoux pour des élans mal assurés, à danser sans grâce autour du feu, à tournoyer avec un entrain sévère, trébuchant dangereusement aux pieds de ses compagnons, dispersant les braises du pan de son manteau, mimant des extases énamourées, menant enfin un sabbat si débridé et grotesque que Novelli enfouit le visage dans ses manches pour s'en amuser sans bruit et que frère Bernard, ne pouvant retenir ses gloussements, partit d'une toux d'asthmatique, agrippé à son compère Vitalis. Le Hongre, montrant du doigt ce grand pantin gesticulant à sa soeur, éclata franchement de rire. Alors Salomon, découragé, abandonna sa danse, reprit son souffle, se rassit et dit, penaud:

– Le seul impuissant, le seul inutile, c'est moi, Novelli. Il aurait fallu que je m'envole et que je plane sur la nuit, que j'embrasse le front des arbres et le bec des oiseaux, ainsi peut-être l'amour de la vie aurait touché ce pauvre homme. Par malheur, les plus vrais, les plus bienfaisants des sentiments ne peuvent vivre que dans un grand silence solitaire, au plus obscur de nos chairs, de nos sangs, de nos brumes. S'ils sortent, ils meurent, ou se défont en bouffonneries. Misère, je voudrais que mon corps soit un puits de lumière pour que vous puissiez voir l'amour que j'ai aussi beau que je le sens.

– Vous manquez de simple pratique, lui dit Vitalis. Pour que la vie descende de la tête aux membres, il faut éteindre la tête. Tous les saltimbanques savent cela, maître Salomon.