– Je peux bien, si tu veux, me faire catholique.
– Tu te moques.
– Oui, mais point de toi. J'en aurais des avantages.
– Certes, tu ne paierais plus le tribut judaïque, dit Novelli, riant.
Et Salomon, avec une lueur gourmande aux yeux:
– J'aurais accès aux livres des couvents.
Ils jubilèrent ensemble, se servirent à boire et choquèrent haut leurs timbales. Stéphanie leur fit un signe d'au revoir avant de sortir avec la boiteuse. Ils regardèrent, par la lucarne proche, leur belle compagne et la pauvre fille enlacée à sa taille s'éloigner sur le chemin du village, sans doute à la rencontre du père. Des rires et des éclats de voix résonnaient au seuil de l'écurie, séparée de l'auberge par un mur très sommaire et lézardé. Vitalis et frère Bernard, langues, regards et mains agiles, jouaient aux sous avec le ciel. Novelli resta songeur, souriant de temps en temps aux pensées qui lui venaient. Salomon s'en fut s'accouder à l'étroite fenêtre et se mit à contempler, derrière les premières masures du village, la colline bleue de Naurouze au loin, pensant à la saveur d'amour qui leur était venue au pied du chêne double. Il n'en avait jamais goûté d'aussi simple et forte. Sans doute fallait-il être chrétien pour oser s'enivrer d'elle jusqu'à l'extrême débâcle de l'âme, comme l'avait fait Novelli.
Les deux joueurs entrèrent soudain dans la salle en menant un bruyant sabbat de pitres. Frère Bernard Lallemand avait la mine rouge et faraude d'un homme qui n'ose tenir un pari difficile. Il faisait à chaque pas mine de fuir mais avançait, bousculé à grandes bourrades par son compère.
– Ce gros âne veut vous parler, dit Vitalis, amenant le moine devant Novelli, et le retenant par la ceinture.
Frère Bernard se dandina comme une oie grasse, cherchant du regard une aide dans l'auberge déserte, consentit enfin à se tenir planté sur ses deux jambes et à faire face à son maître, prit puissamment son souffle, battit du poing sa paume pour aider les mots à sortir de sa bouche, dit:
– S'il est vrai que chacun doit suivre son chemin, et se tut, incapable d'aller plus avant, poussé au rire par les coups de coude du bateleur dans ses côtes.
– Il veut se faire saltimbanque, monseigneur, avoua Vitalis.
Le moine le repoussa, et, la mine inquiète, se mit aussitôt à plaider avec un empressement cahotant:
– Je suis un homme de foi simple et sûre, Jacques, tu sais cela, dit-il. Que la gueule me brûle si je songe un instant à renier Notre Seigneur Jésus. Mais par malheur j'aime le vin, les jeux, tant de hasard que d'adresse, et plus que les grand-messes, misère, m'émeuvent les parades foraines et les beaux fanfarons. Si je pouvais ne point quitter cet habit et pourtant gagner ma vie à battre les estrades, à chanter les grandes amours qui font pleurer les maraîchères, à jongler et jouer des fables comme Vitalis m'a appris, je serais le plus heureux de tes frères, assurément.
Novelli emplit une timbale, la lui tendit et baissa la tête, tout pensif. Bernard parut surpris, regarda Vitalis et Salomon avec un sourire piteux, n'osa boire, dit encore:
– Je ne voulais pas t'offenser.
– Tu ne m'offenses pas, répondit Jacques, levant les yeux vers lui. J'ai du chagrin que tu me quittes. Tu as veillé sur moi si longtemps.
Il sourit, l'air bienveillant. Bernard en eut de la buée au regard.
– Je reviendrai, dit-il à petite voix.
– Pars d'abord, bel homme, pars, je te bénis.
Une immense joie illumina la figure du moine. Sa timbale en trembla, sa main ruissela de vin.
– C'est toi qui m'as donné envie de grimper au ciel, avec tes grands élans, dit-il. Par le petit chemin de notre chapelle, je me serais endormi, j'ai le jarret trop ferme et le coffre trop large. Jacques, je me sens un désir de liberté à faire voler toutes les portes en fétus de bois.
– Tu ne seras jamais plus serviteur, dit Novelli, radieux.
– Serviteur? Je ne l'ai jamais été, répondit l'autre, se rebiffant avec une mauvaise foi rayonnante.
Il fut aussitôt environné de rires, et rit aussi.
– Nous ne venons pas à Toulouse, dit Vitalis. Nous voulons être à Carcassonne pour les fêtes de mai.
Ils vidèrent les cruches, n'osant plus se regarder, n'eurent d'un long moment que de pauvres paroles vides, et la hâte leur vint de se séparer avant que la mélancolie se fasse trop pesante. Vitalis le premier s'en alla ouvrir la porte, humer l'air. Novelli prit frère Bernard par la main et le conduisit jusqu'au seuil. Là ils s'étreignirent, chacun reniflant sur l'épaule de l'autre, le moine disant:
– Embrasse pour moi madame Stéphanie et nos frères du couvent, et Jacques:
– Va vite, ne t'inquiète de rien.
Salomon serra pareillement Vitalis le Troué dans ses bras, le bénit, et lui fit promettre de ne point trop railler les nobles. Ils s'arrachèrent avec peine à ces embrassements, la figure des saltimbanques se tourna vers la grand-route, ils s'éloignèrent en courant, tournèrent une fois sur eux-mêmes, en un pas de danse trébuchant, pour agiter les mains en signe d'adieu, et disparurent.
Leurs compagnons restèrent silencieux au bord du chemin, à attendre Stéphanie. Quand ils la virent apparaître à la poterne du village, avec l'aubergiste et sa fille, ils s'avancèrent à sa rencontre. Le petit homme était content: depuis l'hiver passé où sa femme était morte, il avait besoin d'une servante. Novelli lui dit, en lui glissant sa bourse dans la main, qu'il viendrait souvent voir la jeune dame. L'autre lui promit servilement qu'elle serait traitée comme doit l'être la compagne d'un grand homme.
Stéphanie et la jeune boiteuse, qui ne voulait plus la quitter d'un pas, grimpèrent sur la même selle pour accompagner Jacques et Salomon jusqu'à la lisière de la forêt. Leurs adieux furent simples et brefs. Les regards et les mains furtives sur les visages ne parlèrent que de prochaines retrouvailles.
– Garde-toi, Novelli, dit-elle.
– Garde-moi, dit-il.
Et il tourna bride. Les deux hommes entrèrent dans le bois, traînant derrière leurs montures un cheval et deux mules sans cavaliers.
Le voyage fut lent et rêveur. Ils retrouvèrent avec une émotion rieuse les arbres foisonnants d'oiseaux et l'herbe foulée où ils avaient failli se battre, le gué du ruisseau où Vitalis et frère Bernard s'étaient baignés, et le pré où ils s'étaient rejoints, de grand matin. Vers le milieu de l'après-midi apparurent les premières cabanes au bord des vergers, les fumées indolentes du faubourg dans le ciel pur, les remparts de la ville, au loin, et l'odeur de Garonne. Alors, cheminant au pas de son cheval, sur le chemin large au bord de l'eau, Novelli dit:
– Je serai tout à l'heure accueilli dans mon couvent comme à l'ordinaire, j'en sens déjà les parfums familiers, puis comme à l'ordinaire j'irai distraire une heure ou deux Gui de l'Isle de ses plans de cathédrale. Il sera content de me voir revenu au bon sens. Il pensera que j'ai traversé une sorte de tempête d'âme et que j'en ai réchappé, avec l'aide de Dieu. Il m'offrira des friandises de Grazide. Nous passerons un bon moment.
– Souvent, répondit Salomon, tout semble aux gens limpide, indiscutable, parfaitement simple. Pourtant, tout est faux. J'aime qu'il en soit ainsi, je ne sais pourquoi.
– Que s'est-il donc passé, dis-moi, depuis la dernière maladie de mon oncle Arnaud?
– Rien que de prévisible. Le vieux cardinal est mort, une bande de brigands a été taillée en pièces, et son chef pendu. Maître Novelli travaille toujours à convertir son juif. On dit qu'il visite souvent une fille d'auberge à Avignonet, comme s'il n'y avait pas assez de putains à Toulouse. Pourquoi ris-tu?
– La vie me plaît, Salomon, et pourtant je me sens comme un fantôme dans ce monde.
– J'éprouve le même sentiment, fils, répondit tranquillement le juif.
Comme ils parvenaient au Port Garaud, quatre moines de la Daurade qui sortaient d'une barque bafouillèrent des bénédictions empressées au passage de monseigneur Novelli. Jacques se tint raide sur son cheval et rendit le salut avec une sévérité très noble.