Or, s’il était un excellent marin, l’officier était aussi une manière de poète passionné par la faune et la flore de ces pays lointains où il jetait l’ancre. Entre autres, il adorait cette Martinique dont il parlait avec une tendresse convaincante :
— Je n’ai d’autre famille que la mer, monsieur Tremaine, disait-il. Aussi, lorsque je serai trop vieux pour mener convenablement la course d’un bateau, j’aimerais retourner là-bas et m’y fixer dans une espèce de carbet que je connais dominant la baie de Fort-Royal, qui est bien l’un des plus beaux lieux du monde. Espérons que, d’ici là, nous aurons réussi à en chasser les damnés Habits rouges.
En fait, s’il n’avait pas de famille, Lefèvre gardait dans la grande île une amie, Claire-Eulalie, auprès de laquelle il trouvait tout ce qui pouvait rendre heureux un homme aux goûts simples. Elle le nourrissait de « z’habitants », les énormes écrevisses du pays, de « coffres », des poissons beaux comme des œuvres d’art, de « tourlourous », gros crabes de terre que l’on servait avec du riz, et de tous les fruits qui poussaient à foison sur une terre singulièrement riche : des bananes, des prunes et surtout ces ananas que l’on qualifiait du nom de « France », synonyme là-bas de délicieux et de beau.
Il ne faisait pas mystère de cette amitié et c’était avec un bizarre enrouement qu’il décrivait la maison où l’on accédait par un chemin touffu bordé de cocotiers et d’arbres à pain dont une seule branche suffisait à nourrir une famille. Dans le jardin, où la moindre barrière de piquets fraîchement taillés ne tardait guère à porter racines, branches et feuilles, d’énormes touffes d’hibiscus luttaient vaillamment contre les lianes des orchidées et des fleurs de vanille. Il parlait aussi d’un ruisseau clair bondissant au milieu d’éboulis de rochers où il était si agréable de se prélasser par les fortes chaleurs de l’été. En résumé, un vrai paradis qui faisait rêver Adam...
Il y avait aussi le pays natal de Père, l’immense Canada dont celui-ci parlait avec tant d’émotion lorsqu’il lui arrivait de laisser les souvenirs d enfance remonter à la surface : le majestueux Saint-Laurent, le grand estuaire peuplé de baleines soufflant des geysers d’eau scintillante, les profondes forêts où on l’avait autorisé deux ou trois fois à suivre l’Indien Konoka, ce héros rouge d’un autre âge dont il conservait, au bout d’une chaîne d’or pendue à son cou, la griffe de loup offerte au jour de leur séparation...
Certes, Adam aimait profondément son coin de terre et sa maison, mais il lui était arrivé plus d’une fois de rêver à ces contrées lointaines qui parlaient à son cœur autant qu’à son imagination. Sans d’ailleurs s’y attarder vraiment car entre elles et lui se dressait un obstacle bien plus redoutable qu’une flotte anglaise : le vaste océan, la mer sans cesse recommencée dont il avait une peur affreuse.
Il n’éprouvait pas pour autant de répulsion pour les côtes, les plages, les rochers et leurs habitants, les beaux oiseaux et les longues traînes luisantes du varech et du goémon dont il lui arrivait d’aider à la récolte. Et puis il y avait l’immense paysage marin que l’on découvrait des fenêtres de la maison : infini et toujours différent, changeant, nacré, irisé, scintillant, glacé d’azur ou d’or par les jours de beau temps mais semblable à l’enfer déchaîné lorsque soufflaient bourrasques et ouragans. L’enfant avait des yeux pour voir et admirer, mais son optique devenait singulièrement différente dès qu’il s’agissait de pénétrer dans cet univers fantasque et incertain ou même de mettre le pied sur un bateau ; outre le mal de mer, Adam éprouvait une véritable panique depuis le jour où il était tombé d’une barque de pêche. Il eut, à la suite de cet incident, des cauchemars, des convulsions même, et son père renonça à lui apprendre à nager. Cette seule idée faisait pousser de véritables cris de terreur à l’enfant.
— On ne peut même pas le qualifier de poule mouillée ! soupirait Élisabeth qui, elle, nageait comme une otarie. Il se considère comme perdu dès qu’il a de l’eau jusqu’aux genoux !
A présent, cette peur posait un véritable problème au jeune fugitif. Lorsqu’il avait quitté Varanville, sa détermination était ferme : le seul endroit où on le chercherait mollement était le bord de mer, donc c’était là qu’il devait se rendre mais, bien sûr, pas à Saint-Vaast où tout le monde le connaissait. Barfleur, d’ailleurs beaucoup plus proche du château d’Amélie, convenait parfaitement : six ou sept kilomètres, pour compter selon le nouveau système métrique établi par le gouvernement en 1795.
Seulement, à mesure qu’il approchait de son but, et surtout quand le vent se leva, il sentit faiblir sa résolution : où allait-il trouver le courage de se cacher dans l’un des bateaux dont il avait entendu dire chez les Rondelaire qu’ils devaient se rendre au Havre pour porter des pétitions et aussi quelques présents au Premier consul dont la visite était attendue pour le 4 ou le 5 novembre. C’était le grand événement qui agitait toute la Normandie et, incontestablement, il y avait là une occasion.
Tapi dans la paille d’une grange où il avait réussi à se faufiler, Adam, tout en mangeant le reste de son fromage et de son pain, songeait tristement que la liberté demandait parfois de bien grands sacrifices et c’en serait un terrible que d’affronter les flots de la baie du Cotentin pour gagner le grand port du Havre où il était à peu près certain de trouver une aide.
Deux ans plus tôt, en effet, il avait rencontré, chez les Rondelaire, une extraordinaire vieille fille, Mlle de La Ferté-Aubert, qui, pendant les plus durs moments de la Terreur, avait trouvé refuge à Escarbosville. Elle était la marraine de Julien et possédait un caractère dont le moins que l’on pût dire est qu’il était difficile. Naturellement, l’ombre de la guillotine définitivement écartée, Mlle Radegonde était rentrée chez elle pour y veiller à ses intérêts : ceux d’une affaire d’armement naval qu’elle avait réussi à tenir à bout de bras tant qu’il n’avait pas été question d’y laisser sa tête. Le calme revenu, elle s’était hâtée d’y retourner mettre de l’ordre. Non sans offrir de généreux remerciements pour l’asile reçu, ce qui permit à ses cousins, à peu près ruinés, de se remettre à flot. Mais les liens si étroits lorsque le danger menace ont tendance à se relâcher quand revient la quiétude. Le dernier séjour, estival celui-là, de la vieille demoiselle s’était soldé par un désastre : une de ces brouilles familiales suscitées par une broutille qui l’avait renvoyée de l’autre côté de la baie écumante de rage et jurant ses grands dieux qu’on ne la reverrait jamais sur la côte est du Cotentin.
Cependant, durant ce dernier séjour, elle s’était prise d’amitié pour Adam. Aussi, au moment de monter en voiture, elle lui avait déclaré :
— Je ne reviendrai jamais ici, petit, mais je t’aime bien. Sache donc que si, un jour, tu as besoin d’aide, tu en trouveras toujours dans ma maison, sur le quai Notre-Dame ! Et n’oublie pas de saluer ta famille pour moi !
Sur le moment, Adam n’attacha guère d’importance à une invitation destinée peut-être à offenser les Rondelaire, mais à présent, et alors qu’il tentait de mettre le plus de distance possible entre lui et les siens, il se reprenait à y songer.
Comme il arrive lorsque l’on est très malheureux, l’enfant s’efforçait d’oublier sa grande peur pour s’accrocher à une image : celle du jardin de la Martinique, le petit paradis de Claire-Eulalie fleuri, feuillu, parfumé, exubérant où tout le monde devait vivre à l’aise depuis les fourmis jusqu’aux oiseaux du ciel. Que le drapeau anglais flottât présentement sur cet éden lui importait peu. Il savait seulement que Mlle de La Ferté-Aubert possédait des navires et que, grâce à eux, il devait être possible d’approcher son rêve. Évidemment, ses connaissances géographiques étaient assez vagues mais il estimait, en gros, la situation de l’île et, d’un seul coup, il se sentit envahi d’un immense courage. De toute façon, l’important était de fuir...