Quant à Mme d’Harcourt elle était, en dépit de ses soixante-treize ans, de meilleur bois que sa cousine. Ni le voyage ni la prison ne vinrent à bout de son opiniâtre volonté de survivre. Pas plus que de sa vieille passion procédurière : à peine sortie de la Conciergerie, la veuve de l’ancien gouverneur de Normandie déposait une plainte devant le Comité de sûreté générale contre les sectionnaires de Valognes coupables de l’avoir dépouillée de tous ses biens. Et elle gagna ! Munie de la levée des scellés de son mobilier, elle revint la faire exécuter afin de récupérer ce qui en restait. Cela lui permit d’assister aux derniers moments de Jeanne. Après quoi, très affectée, navrée de l’état où se trouvait réduite la jolie ville qui avait été le « Versailles normand », elle regagna Paris et l’hôtel familial de la rue de Lille où elle s’éteignit en 1801.
Après avoir confié Mme de Légalle à Rose et accueilli trois officiers des forts, Guillaume s’approcha du petit groupe formé par les enfants autour d’Élisabeth et d’Alexandre de Varanville qui d’ailleurs parlaient entre eux sans prêter attention aux autres. Très beau dans son uniforme noir, Alexandre prenait un visible plaisir à raconter sa vie parisienne : celle plutôt sévère de l’École et celle, un peu plus aimable, qu’il menait chez Mme de Baraudin. Avec, il faut bien le dire, une certaine tendance à pérorer qui ne paraissait pas du goût d’Arthur. Celui-ci fixait d’un regard presque noir ce beau garçon aux boucles brunes, proche de ses seize ans, dont le discours captivait Élisabeth au point de lui faire oublier le monde extérieur. Elle buvait ses paroles sans s’intéresser à qui que ce soit d’autre, agaçant prodigieusement son nouveau frère. Que pouvait-elle bien trouver de si passionnant à ce bellâtre ? Arthur savait bien sûr que, nés le même jour, ils avaient tissé depuis longtemps des liens étroits, plus complices que fraternels, qui se resserraient dès qu’il s’agissait de faire des bêtises. Ce qui ne les empêchait pas de se chamailler continuellement mais, à cet instant, Arthur avait l’impression bizarre qu’ils se voyaient pour la première fois. Il y avait une nuance possessive dans le regard d’Alexandre — il dépassait à présent son amie d’une demi-tête — , alors que les yeux rieurs de la jeune fille avaient quelque chose de ceux d’une femme... Sans qu’elle en eût conscience le moins du monde. Cependant la jalousie perspicace d’Arthur — cela y ressemblait bien — se montrait clairvoyante : Élisabeth découvrait un nouvel Alexandre, à la fois proche et éloigné de ses souvenirs d’enfance et, s’il ne parvenait pas à effacer l’image du jeune prince blond qu’elle gardait enfouie au fond d’elle-même, du moins lui procurait-il un plaisir neuf, pas désagréable du tout !
Impatienté et peu habitué à maîtriser ses impulsions, Arthur s’apprêtait à rompre leur aparté lorsque Guillaume les rejoignit :
— Eh bien, mademoiselle Tremaine, est-ce que tu n’oublies pas un peu tes devoirs d’hôtesse ? Je sais quelles affaires passionnantes vous débattez généralement entre vous deux, mais tu te dois aux dames et tu n’as même pas salué Mme de Légalle. Ni d’ailleurs la mère de Julien.
Elle rougit un peu, eut un joli rire et, se hissant sur la pointe des pieds, déposa un baiser sur la joue bien rasée de son père :
— Pardonnez-moi mais Alexandre me racontait des choses tellement amusantes ! Ce doit être bien agréable de vivre à Paris.
— Tu n’arriveras jamais à m’en persuader. De toute façon vous aurez tout le temps d’en parler après le dîner. Quant à toi, Adam, as-tu l’intention de rester vissé sur ce siège ?... Mais... ma parole, il dort encore !
En effet, assis sur une chaise basse entre Amélie et Victoire, Adam somnolait doucement, laissant son ami Julien faire à ces demoiselles les frais de la conversation. Il sursauta quand la main paternelle le secoua sans douceur, ouvrit les yeux et la bouche mais fut sauvé par l’entrée du docteur Annebrun qui, après avoir distribué quelques saluts à la ronde, s’approcha de Guillaume : il semblait extrêmement soucieux.
— Désolé d’être en retard, fit-il, et plus désolé encore d’être porteur d’une mauvaise nouvelle : ils ont recommencé !
— Qui donc ?
— Le fantôme de Mariage ou Dieu sait quoi d’autre. Cette nuit, ils sont allés aux Étoupins...
— Et... c’est grave ?
— Plutôt oui ! Ils ont tué quatre personnes et complètement pillé la maison.
— Seigneur Dieu !... Est-ce qu’au moins, cette fois, on a trouvé une piste ?
— Pas plus que chez les Mercier. Ces gens effacent leurs traces comme les Indiens d’Amérique. Il faudrait les prendre sur le fait...
— Ou bien au nid, ce qui me paraît encore plus difficile ! Viens ! Allons en parler avec Rondelaire. Il aura peut-être une idée... Cette fois nous devons entreprendre des recherches sérieuses...
Les deux hommes s’éloignèrent. Adam, qui n’avait plus du tout envie de dormir, les suivit des yeux, accablé par le sort qui le condamnait à avouer son expédition nocturne. Les Étoupins !... Il entendait encore le dialogue surpris près de la pierre levée. Il se doutait bien que ces gens étaient animés de mauvaises intentions mais il n’imaginait pas que c’était aussi grave. A présent, il devait parler. Et le plus vite possible !
Quittant son siège sans prendre la peine de donner une explication à ses voisines, il traversa le salon.
— Eh bien, Adam, où vas-tu ? s’écria la petite Amélie. Tu n’as plus sommeil ?
— Non. Il faut que je parle à mon père ! Excuse-moi !
Et il s’en fut, le dos un peu rond, comme s’il portait sur lui le poids de tous les crimes du monde.
— Je ne sais pas ce que tu lui trouves ! remarqua Victoire avec une indulgence un brin dédaigneuse. Quand il ne dort pas, il mange et quand il ne mange pas, il passe son temps dans de vieux bouquins.. Son frère est tellement plus intéressant que lui !
— Le malheur c’est qu’il ne fait pas plus attention à toi que si tu n’existais pas, riposta la petite, vexée. De toute façon je préférerai toujours Adam... N’est-ce pas, Julien, que j’ai raison ?
Celui-ci, un garçon mince et frêle, timide et même un peu timoré, partageait entièrement les goûts de son ami, mais il n’entendit pas Amélie : à l’entrée en scène de Guillaume, il s’était approché d’Alexandre, délaissé par Élisabeth, pour l’entretenir de ses études. Ce qui lui évita de saisir la remarque enthousiaste de la blonde Victoire au sujet d’Arthur. Il en eût été malheureux : il y avait un moment déjà que l’aînée des filles de Rose occupait ses pensées secrètes. D’où ce subit intérêt pour des mathématiques qui d’habitude l’ennuyaient à mourir...
Malheureusement pour Adam, au moment où il atteignait son père, Potentin invitait solennellement la compagnie à passer à table. Il tenta vainement de retenir Guillaume :
— J’ai quelque chose de grave à vous dire, Père...
— Il fallait te réveiller plus tôt ! Tu choisis mal ton moment : je dois offrir mon bras à Mme de Légalle.
— Mais c’est très, très important..., gémit le gamin prêt à pleurer. Il s’agit de... des brigands et...
Guillaume était déjà loin, inclinant sa haute taille devant la vieille dame qui l’accueillit d’un sourire encore charmant. Tous deux prirent la tête du cortège qui se dirigea en cérémonie vers la salle à manger. Le pauvre Adam resta seul près de l’entrée du salon entre un grand camélia en pot et une console fleurie de jacinthe bleue, ne sachant plus quelle contenance adopter. Ce fut là qu’Arthur, intrigué par son attitude, le rejoignit :