— Qu’est-ce que tu as ? Tu n’as pas faim ?
L’enfant leva sur lui des yeux pleins de larmes.
— Plus du tout ! Je crois que je ne pourrai rien avaler...
— Tu es malade ?
— Non mais... oh, pourquoi Père ne veut-il pas m’écouter ? Je ne peux pas garder ça pour moi plus longtemps. C’est trop horrible !
Sans plus de questions, Arthur le prit par le bras et l’entraîna dans le vestibule jusqu’à la grande fontaine de grès sculpté placée sous l’escalier où l’on se lavait les mains.
Là, il se munit d’un savon, fit couler de l’eau et chercha une serviette :
— Raconte mais fais vite ! On doit avoir tout juste une minute ou deux ! Allons, dépêche-toi ! Si c’est si lourd à porter ce que tu as sur le cœur, tu te sentiras mieux après.
Il n’eut pas à insister. Trop heureux de partager son fardeau, Adam fit un bref récit de son aventure. Il savait bien que son frère ne serait pas content d’avoir été tenu à l’écart, mais il avait un énorme besoin d’une oreille compréhensive. Arthur, pour sa part, se contenta de hausser les épaules et de constater :
— Ça t’apprendra à courir les aventures tout seul, jeune imbécile ! A présent allons rejoindre les autres !
— Tu vas m’accompagner pour en parler à Père ?
— Je t’accompagne à table. Pour l’instant, on ne dit rien. On laisse tout le monde savourer en paix les gâteries de Clémence. De toute façon, quelques heures de plus ou de moins ne ressusciteront pas ces malheureux. Et moi, il faut que je réfléchisse...
Élisabeth, venue à leur recherche, apparut au même moment :
— Que faites-vous là tous les deux ? Est-ce que tu n’oublies pas un peu vite, Arthur, que tu es le héros du jour ?
— On se lave les mains... comme toi tout à l’heure !
La jeune fille leva un sourcil interrogateur :
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Tu t’en moquais éperdument du héros, il y a dix minutes ! Il n’y en avait que pour Alexandre, le génial Alexandre, le magnifique Alexandre. Tu viens, Adam ?
Au comble de la surprise, Élisabeth s’arrêta et retint Arthur par sa manche :
— Il ne te plaît pas ?
— Pas du tout !
— Mais pourquoi ?
— Beaucoup trop content de lui-même. Un vrai paon ! Passons à table sinon on va nous envoyer une autre délégation...
La jeune fille suivit plus lentement. Lantipathie brutalement révélée d’Arthur la désorientait. Elle ne comprenait pas que l’on pût détester quelqu’un à première vue. Pourtant, avant que ce jour de Noël fût achevé, elle allait faire l’expérience d’une réaction similaire...
La nuit arrivait lorsque, après un repas qui occuperait longtemps les mémoires — timbales de homard, turbot aux laitances de carpe, filets de perdreaux purée de châtaignes, cailles en chausson, escalopes de foie gras aux truffes, etc. — , les divers attelages furent avancés pour ramener chacun chez soi. Il ne pouvait être question de prolonger davantage une fête qui devait garder un caractère familial et encore moins de danser. Ce serait pour plus tard : les seize ans d’Élisabeth, par exemple, pour lesquels Guillaume songeait à donner un bal qui serait sans doute le premier dans la région de Saint-Vaast depuis plusieurs années.
Tandis que les lanternes des voitures disparaissaient l’une après l’autre dans le rapide crépuscule comme des lucioles qui s’éteignent, Guillaume monta dans sa chambre pour changer de vêtements avant d’aller faire un tour de promenade solitaire. Histoire de s’éclaircir les idées et de chasser les vapeurs d’un trop bon dîner ! Il ôta ses habits si magnifiquement ajustés par son tailleur, se plongea la figure dans une cuvette d’eau froide puis se coula avec béatitude dans une vieille veste de chasse en velours vert passé et dans des bottes confortablement avachies par un long usage.
S’il n’y avait eu cette horrible affaire des Étoupins qui le tourmentait, Guillaume eût été pleinement satisfait de sa journée et de l’accueil reçu de tous par son fils naturel : Arthur tiendrait désormais dans le pays une place que personne, sinon quelques aigris, ne songerait plus à lui contester. Et le garçon lui-même moins encore que les autres. Le rebelle s’était imbriqué dans la maison dont il ne voulait pas comme une pierre dans un mur : il appartenait définitivement aux Treize Vents et là où elle était, Marie-Douce pouvait être contente puisque son enfant et l’homme qu’elle avait tant aimé se trouvaient à jamais réunis. Ce dernier d’ailleurs ayant pris ses dispositions pour qu’Arthur, officiellement reconnu, soit son héritier au même titre qu’Élisabeth et Adam.
Un moment, il s’accorda le plaisir doux amer d’évoquer l’image de la bien-aimée disparue. Non pas celle quasi désincarnée des derniers instants, mais celle de leurs belles heures de passion dans le cadre charmant des Hauvenières, quand Marie rayonnait de tout l’éclat de sa beauté et qu’il s’en grisait au point d’oublier ce qui n’était pas elle. Parfois même jusqu’à la plus élémentaire prudence. Dieu qu’ils avaient été heureux ! Plus peut-être que s’ils avaient pu vivre ensemble le lent cheminement des jours où se révèlent les caractères profonds et où s’usent trop souvent les illusions. Ils n’avaient connu l’un de l’autre que le meilleur, le plus merveilleux, quelque chose d’unique sans doute, un magnifique cadeau du Destin qu’il convenait de remercier...
Bien souvent, Guillaume avait essayé d’imaginer Marie vivant auprès de lui dans cette maison qu’il aimait. Sans y parvenir vraiment. A peine commençait-il à l’évoquer qu’un autre visage apparaissait, celui d’Agnès, courroucé et douloureux, comme si la première dame des Treize Vents voulait encore en interdire l’accès à la rivale détestée, mais, au fond, cela venait peut-être de Guillaume lui-même : il savait trop combien sa femme était attachée à ce domaine dont elle n’avait pas hésité à le chasser un soir, lui, le maître, allant même jusqu’à employer un affreux chantage21.
Chose étrange, ce soir-là, ce ne fut pas Agnès qui se montra sur le fond brumeux de sa mémoire. Ce fut un sourire à fossettes, un regard vert lumineux et tendre : ceux de Rose de Varanville, l’amie de tant d’années dont il s’avisait ce soir qu’elle était toujours une femme exquise. Qu’elle était donc jolie, tout à l’heure ! Elle avait été le rayon de soleil de ce déjeuner de Noël : la vitalité jaillissait d’elle et l’on aurait dit qu’une lumière mystérieuse l’éclairait de l’intérieur. Cela tenait moins à la transparence de son teint ravissant qu’au pétillement joyeux de ses prunelles. On la sentait profondément heureuse de ce moment de franche convivialité avec des gens qu’elle aimait... François Niel, pour sa part, était complètement sous le charme...
Guillaume alla prendre sa pipe sur une étagère, la bourra, l’alluma et tira quelques bouffées en s’approchant de la fenêtre pour regarder le jardin s’assombrir. Il se demandait ce que dirait Rose s’il lui demander de l’épouser ? Sourirait-elle, demanderait-elle à réfléchir ou bien, décidée à rester à jamais fidèle au souvenir de l’époux disparu, refuserait-elle tout simplement ? Il pourrait être intéressant de lui poser la question mais une voix intérieure conseillait à Guillaume d’attendre encore. Ne fût-ce que pour garder un peu d’espoir : un refus sans appel pourrait être douloureux et ternir leur belle amitié.
En fait, l’idée initiale de ce mariage n’était pas de lui mais d’Élisabeth qui l’avait conçue environ trois ans plus tôt. La petite adorait Rose qu’elle avait toujours préférée à sa mère. En outre, douée d’un certain sens pratique, elle pensait que si, un jour, elle épousait Alexandre — ils étaient « fiancés » presque depuis leur naissance ! — , il serait bon que Rose vînt prendre sa place aux Treize Vents tandis qu’elle-même s’en irait régner sur Varanville où elle se plaisait beaucoup.