— Sans doute et je vous ai promis de vous y conduire, mais le moment me paraît mal choisi. Il fait nuit, nous sommes en janvier et, avec toute cette neige, les chemins, croyez-moi, sont presque impraticables. En outre il y a plus de treize lieues...
— Ça m’est égal ! Je veux y aller tout de suite ! Les fillettes qui sont arrivées tout à l’heure apportent le mal avec elle.
— Vous êtes complètement folle ! tonna Guillaume outré. Elles sont aussi saines que vous et moi. D’ailleurs le malade lui-même était ici il y a une semaine...
— Je sais. Votre fille me l’a dit avec une espèce de plaisir sauvage. Comme si elle espérait que nous allions tous tomber !... Moi, je ne veux pas !
— Aucun de nous ne le veut mais c’est notre devoir... et ma volonté d’accueillir ceux qui ont besoin de notre affection et de notre aide. Vous êtes la seule ici à mourir de peur.
— La seule aussi, sans doute, qui n’ait pas droit à votre affection, ni à votre aide ! dit-elle avec une amertume qui fit sourire son interlocuteur.
— Je ne vous permets pas d’en juger mais, si vous craignez à ce point, il existe une solution bien simple : regagnez Paris jusqu’à ce que le danger soit passé. Vous nous reviendrez ensuite... aux beaux jours !
— C’est ce que vous souhaitez, n’est-ce pas ? Vous débarrasser de moi ? Je n’y suis pas encore prête. Et, je vous l’ai dit : je désire passer quelque temps aux Hauvenières.
— Comme vous voudrez ! Je vais donner des ordres. Potentin vous conduira demain avec Kitty. Il connaît le chemin aussi bien que moi...
— Je ne veux pas y aller avec lui. C’est vous qui devez m’y faire entrer pour la première fois. J’y tiens essentiellement.
— Alors vous attendrez !
— Je n’en vois pas la raison. Si votre majordome peut m’emmener, pourquoi pas vous ?
— Parce que je ne m’éloignerai pas d’ici tant que le petit Varanville sera en danger ! Parce que je veux pouvoir me rendre là-bas chaque jour prendre des nouvelles et aider une femme qui, croyez-moi, en a beaucoup plus besoin que vous !
— Cette fameuse Tante Rose ! ricana Lorna. Ma parole, vous en êtes tous coiffés ! Même mon Arthur ! J’aimerais savoir ce qu’elle a de si extraordinaire ?
— Elle a que nous l’aimons tous profondément et moi plus que tous les autres peut-être ! C’est à la fois une grande dame et une femme adorable. Mieux vaut que vous ne la rencontriez pas : je ne crois pas que vous pourriez vous comprendre... Entrez !
On avait, en effet, gratté à la porte. Potentin parut, digne et imperturbable dans son habit de velours vert sapin, portant sur un petit plateau d’argent une cafetière, une tasse et un sucrier.
— Votre café, Monsieur Guillaume !
— Pose-le là ! fit celui-ci en désignant sa table de travail derrière laquelle il passa avant d’adresser un mince sourire d’excuse à sa nièce. Vous voudrez bien me pardonner, ma chère Lorna, mais j’ai à parler à Potentin. Nous nous reverrons au souper. Soyez certaine que je tiendrai ma promesse aussitôt qu’il me sera possible.
Force fut à la jeune femme de ravaler sa colère. Serrant plus étroitement l’écharpe bleue autour de ses épaules, elle fit une sortie de reine offensée que Guillaume salua d’une brève inclinaison du buste avant de s’installer dans son grand fauteuil de cuir noir et devant la tasse que Potentin remplissait avec des gestes d’officiant à l’autel.
Poussant un soupir de soulagement, il porta la tasse à ses lèvres emplit sa bouche d’une voluptueuse gorgée, leva délicatement un sourcil surpris, but de nouveau, posa une main sur la cafetière et finalement offrit à son vieux majordome un sourire sardonique.
— Je ne savais pas que le chemin était si long de la cuisine à ici. On ne peut pas dire qu’il soit brûlant, ce café.
— Il l’était lorsque Clémence l’a versé, dit Potentin sans se démonter, et la cuisine n’a pas reculé au fond du parc. Seulement, quand il fait mauvais temps quelque part, il est prudent d’attendre que l’orage se calme.
— D’attendre... derrière la porte ?
— Par exemple...
— Tu as... tout entendu ?
— Je crois.
— Et tu penses ?
— Que plus tôt Miss Tremayne aura quitté les Treize Vents, mieux cela vaudra pour tout le monde. Il y a ici quelqu’un qui ne veut pas d’elle...
— Élisabeth ? Il y a longtemps que je le sais.
— Non. Quelqu’un d’autre. Quelqu’un qui n’est plus de ce monde. Une âme en peine...
— Tu es fou, je pense ? fit Tremaine qui cependant pâlit. Tu n’espères pas me faire croire aux fantômes ?
— A celui-là, si ! Interrogez Clémence si vous ne me croyez pas. Elle vous dira comme moi que Madame Agnès est revenue dans cette maison qu’elle voulait garder à n’importe quel prix.
— Vraiment ? Et... quand s’est-elle manifestée ?
— Le soir de Noël, dans la nuit qui a suivi l’arrivée de Miss Tremayne... et puis ici même il y a un instant...
— Je n’ai rien vu, rien entendu...
— Oh si ! Qui, selon vous, était la femme au longs cheveux noirs de son cauchemar ? Madame Agnès veut qu’elle s’en aille et cette maison ne connaîtra pas la paix tant qu’elle y sera.
— Vous divaguez, toi et Clémence ! Si ce que tu dis est vrai, elle devrait s’en prendre aussi à Arthur.
— Ce n’est pas du tout la même chose. Là où est Madame Agnès, on doit pouvoir faire la différence entre un orphelin menacé et une intrigante...
— Potentin ! gronda Guillaume. Tu ne crois pas que tu dépasses les bornes ?
— Je vous ai toujours dit la vérité et je continuerai même si elle ne vous plaît pas. Pour en finir avec Arthur, souvenez-vous qu’il a sauvé Adam et manqué en mourir... Ça compte pour une mère !
Estimant qu’il en avait dit suffisamment comme cela, Potentin ramassa son plateau et s’en alla.
Les jours qui suivirent furent difficiles, tendus. Délivrés de la neige, les gens des Treize Vents n’en continuèrent pas moins à se comporter comme les habitants d’une ville assiégée. Cette fois, l’assiégeant c’était l’angoisse d’apprendre une mauvaise nouvelle et aussi la peur sournoise de voir le mal frapper l’un d’entre eux. Pourtant, chaque matin, Guillaume sellait lui-même Sahib et galopait jusqu’à Varanville talonné par la terreur de trouver Rose en larmes et la maison en deuil ; se rassurant seulement quand il la voyait ouvrir une fenêtre du premier étage attirée qu’elle était par le bruit allègre des sabots du cheval. Elle ne permettait pas, en effet, qu’il entrât dans le château et c’était de cette hauteur qu’elle lui expliquait les derniers développements de la nuit. Hélas, l’état du malade ne s’améliorait pas. Les maux de tête torturaient le jeune homme ravagé par une fièvre violente et si l’éruption s’était produite, les pustules, peu nombreuses sur le visage, se rattrapaient sur le corps que François Niel et Béline baignaient chaque jour dans l’espoir de faire tomber la fièvre. Pierre Annebrun, acharné à sauver le jeune homme, passait à Varanville tout le temps qu’il ne consacrait pas à ses autres malades, se lavant à fond et changeant de vêtements dès qu’il quittait le château. Aussi, les retours de Tremaine étaient-ils presque aussi tristes que les allers...
Quand il rentrait, il s’enfermait chez lui, incapable de soutenir le regard implorant d’Élisabeth. Les liens entre elle et Alexandre étaient trop étroits pour qu’il ne devinât pas ce que sa fille endurait bien qu’elle mît un point d’honneur à le cacher afin de protéger de l’anxiété et du chagrin, aussi longtemps qu’il serait possible, les deux petites filles dont elle s’occupait presque constamment.