Comme il remettait son épée au fourreau et se laissait aller contre la rambarde, un homme trapu vêtu d’un manteau qui lui tombait aux genoux traversa le pont à grandes enjambées pour lui jeter un regard fulminant. Il avait des cheveux qui s’allongeaient jusqu’à ses épaules massives et une barbe, qui laissait nue sa lèvre supérieure, encadrait un visage rond. Rond mais pas doux. La bôme surgit de nouveau et le barbu reporta sur elle un peu de son regard flamboyant quand il l’attrapa ; le bois fit un « ploc » net contre sa large paume.
« Gelb ! mugit-il. Par la Fortune ! Où que t’es, Gelb ? » Il parlait si vite, tous les mots se mélangeant, que Rand avait du mal à le comprendre. « Tu ne peux pas te cacher de moi sur mon propre bateau ! Amenez-moi ce Floran Gelb ! »
Un homme d’équipage apparut avec une lanterne sourde et deux autres poussèrent un homme au visage en lame de couteau dans le cercle de clarté qu’elle diffusait Rand reconnut l’homme qui lui avait offert le bateau. Ses yeux bougeaient d’un côté à l’autre, sans jamais croiser ceux de l’homme trapu. Le capitaine, pensa Rand. Un bleu se formait sur le front de ce Gelb, là où une des bottes de Rand l’avait heurté.
« Est-ce que tu n’étais pas censé saisir cette borne, Gelb ? » demanda le capitaine, avec un calme surprenant, bien qu’avec un débit aussi rapide qu’avant.
Gelb eut l’air franchement surpris. « Mais je l’ai fait ! Je l’ai frappée bien serré. J’admets que je suis un peu lent de temps en temps pour exécuter les ordres, mais je les exécute, capitaine Domon.
— Tiens, tu es lent ? Pas si lent pour dormir. Dormir quand tu devrais monter la garde. Nous aurions pu être tous assassinés jusqu’au dernier à cause de toi.
— Non, capitaine, non, c’est sa faute. » Gelb pointa le doigt sur Rand. « J’étais de garde, juste comme j’étais censé l’être, quand il s’est introduit à bord et m’a frappé avec une massue. » Il toucha le bleu sur son front, grimaça et jeta un regard mauvais à Rand. « Je me suis battu avec lui, mais alors les Trollocs sont arrivés. Il est de mèche avec eux, capitaine. Un Ami du Ténébreux. De mèche avec les Trollocs.
— De mèche avec ma vieille grand-mère ! rugit le capitaine Domon. Ne t’ai-je pas prévenu la dernière fois, Gelb ? À Pont-Blanc, tu débarques ! Ôte-toi de ma vue avant que je te débarque tout de suite ! » Gelb s’éloigna comme un trait de la lueur de la lanterne, et Domon resta à ouvrir et fermer les poings, le regard perdu dans le vide. « Ces Trollocs me poursuivent vraiment. Pourquoi ne me laissent-ils pas tranquille ? Pourquoi ? »
Rand jeta un coup d’œil par-dessus la rambarde et eut un choc en voyant que la berge n’était plus en vue. Deux hommes manœuvraient la longue rame-gouvernail qui dépassait de la poupe, et il y avait maintenant six avirons de chaque côté, entraînant le navire comme une argyronète vers le milieu de la rivière.
« Capitaine, dit Rand, nous avons des amis là-bas. Si vous retournez les chercher, je suis sûr qu’ils vous récompenseront. »
Le visage rond du capitaine vira vers Rand et, quand Thom et Mat apparurent, il les engloba dans son regard sans expression.
« Capitaine, commença Thom avec un grand salut, permettez-moi de…
— Descendez, répliqua le capitaine Domon, là où je pourrai voir quel genre de chose s’est hissée à mon bord. Venez. Que la Fortune m’abandonne, assurez-moi cette maudite borne ! »
Quand des hommes d’équipage se furent précipités pour prendre la bôme, il se dirigea à grands pas vers l’arrière du bateau. Rand et ses deux compagnons le suivirent.
Le capitaine Domon avait à l’arrière une cabine pimpante qu’on atteignait en descendant une courte échelle et où tout donnait l’impression d’être à sa place, jusqu’aux cottes et manteaux pendus à des patères derrière la porte. La cabine tenait toute la largeur du bateau, avec un large lit encastré contre l’une des parois et une table de l’autre. Il n’y avait qu’un siège, avec un haut dossier et des bras robustes, sur lequel le capitaine s’installa, faisant signe aux autres de prendre place sur différents coffres et bancs qui étaient les seuls autres meubles. Un grognement vigoureux arrêta Mat qui allait se mettre sur le lit.
« Voyons dit le capitaine quand ils furent tous assis, mon nom est Bayle Domon, capitaine et propriétaire de l’Écume, qui est ce navire. À présent, qui donc que vous soyez et où vous alliez au milieu de nulle part, pourquoi ne vous jetterais-je pas par-dessus bord pour les ennuis que vous m’avez causés ? »
Rand avait toujours autant de mal à suivre le débit rapide de Domon. Quand il eut tiré au clair la dernière partie du discours du capitaine, il cilla de surprise. Nous jeter par-dessus bord ?
Mat dit précipitamment : « Nous n’avions pas l’intention de vous déranger. Nous étions en route pour Caemlyn et ensuite…
— Où le vent nous conduira, inséra Thom avec aisance. Voilà comment voyagent les ménestrels, comme poussière dans lèvent. Je suis ménestrel, vous comprenez, Thom Merrilin de mon nom. » Il bougea son manteau afin que les pièces multicolores remuent comme si le capitaine pouvait ne pas les avoir remarquées. « Ces patauds de paysans ont envie de mes apprentis, bien que je ne sois pas encore sur d’en vouloir. » Rand regarde Mat, qui eut un grand sourire.
« Tout ça est bel et bon dit placidement le capitaine Domon, mais ne m’apprend rien. Moins que rien. Que la Fortune me pique, cet endroit n’est pas sur la route de Caemlyn, que je sache, de quelque côté que l’on vienne.
— Ah, c’est toute une histoire », répliqua Thom, et il commença sur-le-champ à la raconter.
À l’en croire, il avait été pris au piège par les neiges d’hiver dans une ville minière des Montagnes de la Brume, au-delà de Baerlon. Et pendant son séjour il avait entendu parler de légendes concernant un trésor qui datait des Guerres des Trollocs, dans les ruines d’une cité perdue appelée Aridhol. Et le hasard avait voulu qu’il apprenne auparavant où se trouvait Aridhol par une carte que lui avait donnée jadis un ami mourant à Illian, à qui il avait autrefois sauvé la vie et qui s’était éteint en disant dans son dernier souffle que la carte rendrait Thom riche, ce que Thom n’avait pas cru jusqu’à ce qu’il connaisse ces légendes. Quand les neiges eurent suffisamment fondu, il s’était mis en route avec quelques compagnons, y compris ses candidats-apprentis et, après un voyage aux maintes tribulations, ils étaient arrivés effectivement à la cité en ruine, mais il s’avéra que le trésor avait appartenu à un des Seigneurs de l’Épouvante en personne, et que des Trollocs avaient été envoyés pour le rapporter au Shayol Ghul. Presque tous les dangers auxquels ils avaient été réellement confrontés – Trollocs, Myrddraals, Draghkar, Mordeth, Mashadar – les assaillirent à un point ou à l’autre de l’histoire bien que, de la façon dont Thom racontait, ils aient paru le viser personnellement et avoir été neutralisés par lut avec la plus grande adresse. Avec beaucoup de bravoure, principalement de la part de Thom, ils s’en étaient tirés, poursuivis par les Trollocs, mais furent séparés dans la nuit, jusqu’à ce que finalement Thom et ses deux compagnons trouvent refuge dans le dernier endroit qui leur était accessible, le navire très bienvenu du capitaine Domon.
Quand le ménestrel termina, Rand se rendit compte qu’il était resté bouche bée depuis un certain temps et il referma ses mâchoires avec un claquement. Quand il regarda Mat, son ami dévisageait le ménestrel en ouvrant de grands yeux.
Le capitaine Domon tambourina sur le bras de son fauteuil. « Voilà une histoire que beaucoup de gens ne croiraient pas. Bien sûr, j’ai vu les Trollocs, c’est vrai.