« Je suppose que j’aurais dû appeler », dit-il avec un haussement d’épaules exprimant l’embarras.
Elle lança de côté sa massue et courut jeter ses deux bras autour de lui. « Je t’ai cru noyé. Tu es encore mouillé. Viens, assieds-toi près du feu et chauffe-toi. Tu as perdu ton cheval, n’est-ce pas ? »
Il se laissa pousser vers le feu et se frotta les mains au-dessus des flammes, reconnaissant de cette chaleur.
Elle tira de ses fontes un paquet enveloppé de papier huilé et lui donna du pain et du fromage. Le paquet avait été emballé si serré que, même après son plongeon, la nourriture était au sec. Voilà, tu te tracassais pour elle, et elle s’en est mieux sortie que toi. « Béla m’a amené de l’autre côté, dit Egwene en caressant la jument aux longs poils. Elle a tourné le dos aux Trollocs et m’a tout simplement remorquée. »
Elle se tut un instant. « Je n’ai vu personne d’autre, Perrin. »
Il comprit la question qui n’avait pas été posée. Il eut un coup d’œil de regret pour le paquet qu’elle remballait et lécha les dernières miettes avant de parler. « Je n’ai vu que toi depuis la nuit dernière. Ni Évanescents ni Trollocs non plus. C’est toujours ça.
— Rand doit s’en être tiré », dit Egwene, qui ajouta vivement : « Ils doivent tous s’en être tirés. Sûrement. Ils nous cherchent probablement à l’heure qu’il est. Ils pourraient nous retrouver d’un instant à l’autre, maintenant. Moiraine est une Aes Sedai, après tout.
— Je ne cesse d’avoir ça qui me revient en tête, dit-il. Qu’on me brûle ! Je voudrais l’oublier.
— Je ne t’ai pas entendu te plaindre quand elle a arrêté les Trollocs qui voulaient nous capturer, répliqua Egwene, caustique.
— J’aimerais seulement qu’on puisse se passer d’elle. » Il haussa les épaules, gêné par son regard qui ne le quittait pas. « Je suppose pourtant qu’on ne peut pas. J’ai réfléchi. » Elle leva les sourcils, mais il était habitué à étonner quand il prétendait avoir une idée. Même quand ses idées étaient aussi bonnes que les leurs, ils se rappelaient toujours combien il mettait de temps à les élaborer. « Nous pouvons attendre que Lan et Moiraine nous rejoignent. »
— Bien sûr, coupa-t-elle. Moiraine Sedai a dit qu’elle nous retrouverait si nous étions séparés. »
Il la laissa achever sa phrase, puis reprit : « Ou les Trollocs pourraient être les premiers à nous découvrir. Moiraine pourrait être morte, aussi. Tous le risquent. Non, Egwene, je le regrette, mais c’est possible. J’espère qu’ils sont tous saufs. J’espère qu’ils vont s’approcher de ce feu, d’ici une minute ; mais l’espoir est comme un bout de ficelle quand on se noie, ce n’est pas suffisant pour s’en sortir tout seul. »
Egwene ferma la bouche et le regarda fixement en serrant les dents. Elle finit par dire : « Tu veux descendre la rivière jusqu’à Pont-Blanc ? Si Moiraine Sedai ne nous trouve pas ici, c’est là qu’elle ira ensuite.
— Je suppose, reprit-il lentement, que Pont-Blanc est l’endroit où nous devrions aller. Mais les Évanescents savent probablement ça aussi. C’est là-bas qu’ils chercheront et, cette fois, nous n’aurons pas d’Aes Sedai ou de Lige pour nous protéger.
— Je suppose que tu vas suggérer de fuir quelque part comme voulait Mat ? Nous cacher quelque part où Évanescents et Trollocs ne nous dénicheront pas ? Ni Moiraine Sedai non plus.
— Ne crois pas que je n’y ai pas pensé, dit-il calmement. Mais, chaque fois que nous nous croyons libres, Évanescents et Trollocs nous retrouvent. Je ne sais pas s’il existe vraiment un endroit où nous pourrions leur échapper. Je n’aime pas beaucoup ça, mais nous avons besoin de Moiraine.
— Je ne comprends pas, alors, Perrin. Où allons-nous ? »
Il cligna des yeux, surpris. Elle attendait sa réponse. Elle attendait que lui dise ce qu’il fallait faire. Jamais Perrin ne s’était avisé qu’elle lui laisserait prendre l’initiative. Egwene n’aimait jamais faire ce que quelqu’un d’autre avait projeté, et elle ne laissait jamais personne lui dire ce qu’elle devait faire. Sauf peut-être la Sagesse, et il avait parfois l’impression qu’en ce cas-là aussi elle regimbait. Il lissa la terre devant lui et s’éclaircit brusquement la voix.
« Si c’est là que nous sommes et que, ça, c’est Pont-Blanc – il enfonça son doigt dans le sol à deux endroits – alors Caemlyn doit être quelque part par là. » Il fit une troisième marque de côté.
Il s’arrêta, considérant les trois points dans la terre. Son plan se fondait entièrement sur ce qu’il se rappelait de la vieille carte du père d’Egwene. Maître al’Vere disait qu’elle n’était pas très exacte et, de toute façon, il n’avait jamais passé autant de temps dessus que Mat et Rand. Mais Egwene ne dit rien. Quand il leva les yeux, elle le regardait toujours, les mains dans son giron. « Caemlyn ? » Elle avait l’air suffoquée.
« Caemlyn. » Il traça une ligne entre deux des points. « Tout droit en partant de la rivière. Personne n’ira imaginer ça. Nous les attendrons à Caemlyn. » Il s’épousseta les makis et attendit. Il pensait que c’était un bon plan, mais elle allait sûrement élever des objections. Il imaginait qu’elle allait imposer sa volonté – elle était toujours en train de le houspiller pour l’obliger à exécuter ce qu’elle avait décidé – et cela lui était égal. À sa surprise, elle hocha la tête en signe d’assentiment. « Il y aura des villages. Nous pourrons demander le chemin.
— Ce qui m’inquiète, reprit Perrin, c’est quoi décider si l’Aes Sedai ne nous trouve pas là-bas. Par la Lumière, qui aurait cru que je me tracasserais pour quelque chose comme ça ? Supposons qu’elle n’aille pas à Caemlyn. Peut-être qu’elle nous croit morts. Peut-être qu’elle va emmener Mat et Rand directement à Tar Valon.
— Moiraine Sedai a dit qu’elle pourrait nous trouver, dit fermement Egwene. Si elle peut nous trouver ici, elle peut nous trouver à Caemlyn et elle nous trouvera. »
Perrin hocha lentement la tête. « Si tu le dis mais, au cas où elle ne se montrerait pas à Caemlyn dans quelques jours, nous irons à Tar Valon et nous exposerons notre cas devant le Siège d’Amyrlin. » Il respira à fond. Il y a deux semaines, tu n’avais même jamais vu d’Aes Sedai et maintenant tu parles du Siège d’Amyrlin. Ô Lumière ! « Selon Lan, il y a une bonne route à partir de Caemlyn. » Il regarda le paquet de papier huilé à côté d’Egwene et s’éclaircit la gorge. « Y a-t-il une chance d’obtenir un petit supplément de pain et de fromage ?
— Il faudra peut-être qu’ils nous durent longtemps, répliqua-t-elle, sauf si tu as plus de succès avec les pièges que je n’en ai eu hier soir. Au moins, le feu a été facile à allumer. » Elle eut un petit rire bas comme si elle avait fait une plaisanterie et rangea le paquet dans une de ses fontes.
Apparemment, il y avait des limites à ce qu’elle pouvait accepter comme commandement. L’estomac de Perrin gargouilla. « En ce cas, dit-il en se mettant debout, autant partir tout de suite.
— Mais tu es encore mouillé, protesta Egwene.
— Je me sécherai en marchant », dit-il fermement, et il commença à couvrir le feu en projetant de la terre dessus à coups de pied. S’il était le chef, c’était le moment de prendre l’initiative des opérations. Le vent se levait sur la rivière.
23
Frère loup
Dès le début Perrin avait compris que le voyage vers Caemlyn serait loin d’être agréable, à commencer par l’insistance d’Egwene à leur faire monter Béla tour à tour. Ils ne savaient pas à quelle distance se trouvait Caemlyn, avait-elle déclaré, le trajet était trop long pour qu’elle soit la seule à monter à cheval. Il avait répliqué :