« Je suis trop lourd pour monter Béla. J’ai l’habitude de marcher et j’aimerais mieux ça.
— Et moi, je n’ai pas l’habitude de marcher ? Avait rétorqué sèchement Egwene.
— Ce n’est pas ce que je…
— Je suis la seule censée avoir les fesses meurtries par la selle, hein ? Et quand tu auras marché jusqu’à ce que tes pieds soient prêts à tomber, tu t’attends à ce que je m’occupe de toi.
— Bon, ça va, avait-il murmuré, comme elle semblait prête à continuer sur le même ton. « De toute façon, à toi le premier tour. » Le visage d’Egwene ayant pris une expression encore plus obstinée, il se refusa à lui laisser placer un mot. « Si tu ne te mets pas en selle toute seule, c’est moi qui vais t’y mettre. »
Elle lui avait jeté un coup d’œil surpris et un petit sourire lui avait étiré les lèvres. « En ce cas… » Elle donnait l’impression d’être sur le point d’éclater de rire, mais se jucha sur Béla.
Il avait grommelé entre ses dents en quittant la rivière. Dans les contes, les chefs n’avaient jamais à supporter ce genre de chose.
Egwene continuait à insister pour qu’il monte en alternance avec elle et, quand il cherchait à se défiler, elle le houspillait jusqu’à ce qu’il obtempère. Le métier de forgeron ne se prête pas à être pratiqué par des mauviettes et Béla n’était pas grande pour une jument. Dès qu’il plaçait le pied dans l’étrier, la jument à la robe touffue le regardait avec ce qu’il était sûr d’être du reproche. Pas de quoi fouetter un chat, peut-être, mais irritant. Il n’avait pas tardé à sourciller chaque fois qu’Egwene annonçait : « C’est ton tour, Perrin. »
Dans les contes, les chefs sourcillaient rarement et ne se faisaient jamais houspiller. Mais, se dit-il, ils n’avaient jamais eu affaire à Egwene.
Il n’y avait eu que de petites rations de pain et de fromage pour débuter et elles furent terminées à la fin du premier jour. Perrin posa des pièges le long de ce qui devait être des coulées de lapin – elles avaient l’air vieilles, mais ça valait la peine d’essayer – pendant qu’Egwene préparait de quoi allumer du feu. Quand il eut fini, il décida de se donner l’occasion de se servir de sa fronde avant que le jour tombe complètement. Ils n’avaient pas vu trace d’une créature vivante, mais… À sa surprise, il débusqua presque aussitôt un lapin efflanqué. Il en fut stupéfait au point que lorsque le lapin déboucha de dessous un buisson juste à ses pieds, il faillit le laisser échapper, mais il l’atteignit à l’instant où le lapin tournait autour d’un arbre.
Quand il revint au camp avec son butin, Egwene avait cassé des branches et préparé le feu, mais elle était à genoux à côté du tas les yeux fermés. « Qu’est-ce que tu fabriques ? Tu ne peux pas allumer du feu rien qu’en le souhaitant. »
Aux premiers mots, Egwene sursauta et se retourna pour le regarder, une main à la gorge. « Tu… tu m’as surprise.
— J’ai eu de la chance, reprit-il en tendant le lapin. Va chercher ton silex et ton acier. On mangera bien ce soir, au moins.
— Je n’ai pas de silex, dit-elle lentement. Il était dans ma poche et je l’ai perdu dans la rivière.
— Alors, comment… ?
— C’était si facile là-bas, sur la berge, Perrin. Exactement comme Moiraine Sedai m’avait montré. Je n’ai eu qu’à allonger la main et… » Elle esquissa un geste comme pour saisir quelque chose, puis laissa retomber sa main avec un soupir. « Maintenant, je n’arrive pas à trouver le contact. »
Perrin s’humecta les lèvres avec anxiété. « Le… le Pouvoir ? » Elle hocha la tête. « Es-tu folle ? Je veux dire… le Pouvoir Unique ! On ne peut pas jouer avec quelque chose comme ça.
— C’était si facile, Perrin. J’en suis capable. Je peux canaliser le Pouvoir. »
Il prit une profonde aspiration. « Je vais fabriquer un bâton-à-feu, Egwene. Promets-moi que tu n’essaieras plus ce… ce machin.
— Ça, non. » Elle serra les mâchoires d’une façon qui arracha un soupir à Perrin. « Est-ce que tu renoncerais à ta hache, Perrin Aybara ? Est-ce que tu te promènerais avec une main liée derrière le dos ? Je ne promettrai rien.
— Je vais fabriquer un bâton-à-feu, dit-il avec lassitude. Au moins, n’essaie plus ce soir, tu veux bien ? »
Elle acquiesça de mauvaise grâce et, même après que le lapin fut en train de rôtir embroché au-dessus des flammes, il eut le sentiment qu’elle estimait qu’elle aurait su s’y prendre mieux que lui. Elle ne renonça pas non plus à ses tentatives chaque soir, bien qu’au mieux elle arrivât à produire un filet de fumée qui s’évanouissait presque aussitôt. Ses yeux le défiaient de dire un mot et il garda sagement le silence.
Après cet unique repas chaud, ils subsistèrent de grossières racines sauvages et de quelques jeunes pousses. Le printemps ne donnant pas signe de vie, il n’y en avait pas des quantités et elles n’avaient pas grande saveur non plus. Aucun des deux ne se plaignait, mais aucun repas ne se passait sans les soupirs de regret de l’un ou de l’autre, et ils savaient tous deux que c’était le regret du goût piquant d’un morceau de fromage ou même de l’odeur du pain. Des champignons – des Couronnes-de-la-Reine, les meilleurs – qu’ils trouvèrent un après-midi dans une partie ombreuse de la forêt suffirent à paraître un grand régal. Ils les dévorèrent en riant et en se racontant des histoires du Champ d’Emond, des histoires qui débutaient par « Te rappelles-tu quand… », mais les champignons ne durèrent pas longtemps, non plus que le rire. Il y a peu de gaieté dans la faim.
Celui qui allait à pied portait une fronde, prêt à réagir à la vue d’un lapin ou d’un écureuil mais, les seules fois où l’un ou l’autre lança une pierre, ce fut par dépit. Les collets qu’ils tendaient si soigneusement chaque soir ne livraient rien à l’aube, et ils n’osaient pas rester un jour entier au même endroit pour laisser les collets en place. Aucun des deux ne connaissait la distance jusqu’à Caemlyn, et aucun ne se sentirait en sécurité avant d’y être. Perrin commença à se demander si son estomac allait rétrécir au point de lui aménager un trou dans le ventre.
Ils progressaient à bonne allure selon lui mais, tandis qu’ils s’éloignaient de plus en plus de l’Arinelle sans voir un village ni même une ferme où demander leur chemin, les doutes que Perrin nourrissait à propos de son plan allaient se multipliant. Egwene continuait à se montrer apparemment aussi confiante qu’au départ, mais il était sûr que, tôt ou tard, elle dirait que mieux aurait valu risquer une rencontre avec des Trollocs plutôt que d’errer au hasard le reste de leur vie. Elle n’en fit rien, mais il persistait à s’y attendre.
À deux jours de la rivière, le paysage changea pour devenir des collines couvertes d’épaisses forêts, aussi étreintes par la fin de l’hiver que partout ailleurs, et le lendemain les collines s’affaissèrent de nouveau, alors que la forêt dense s’entrecoupait de clairières, souvent larges d’un quart de lieue ou davantage. La neige persistait dans les creux ombragés et l’air était vif le matin, le vent froid tout le temps. Ils ne virent nulle part de routes, de champs labourés ou de cheminée fumant au loin, ou aucun autre signe d’habitation humaine – du moins aucune où des hommes résidaient encore.
Une fois, des ruines de hauts remparts de pierre encerclaient le sommet d’une colline. Il restait des portions de maisons en pierre sans toit à l’intérieur de l’enceinte écroulée. La forêt l’avait depuis longtemps envahie ; des arbres poussaient à travers tout, et des arantèles de vieilles lianes enveloppaient de leurs sarments les gros blocs. Une autre fois, ils tombèrent sur une tour de pierre au sommet défoncé, brunie par de la mousse desséchée, appuyée sur le grand chêne dont les racines épaisses la faisaient lentement basculer. Mais ils ne trouvèrent nulle part où de mémoire d’homme on avait vécu. Les souvenirs de Shadar Logoth les tinrent à l’écart des ruines et les incitèrent à presser le pas jusqu’à ce qu’ils se retrouvent de nouveau au fin fond d’endroits qui semblaient n’avoir jamais été foulés par des humains.