Des rêves hantaient le sommeil de Perrin, des rêves terrifiants. Ba’alzamon y paraissait, qui se lançait à sa poursuite dans des labyrinthes, qui lui donnait la chasse, mais que Perrin ne voyait jamais en face, pour autant qu’il s’en souvenait. Et leur voyage suffisait pour susciter quelques mauvais rêves. Egwene s’était plainte de cauchemars concernant Shadar Logoth, surtout les deux nuits suivant leur découverte du fort en ruine et de la tour abandonnée. Perrin se garda de rien dire, même quand il s’éveillait tremblant et transpirant dans le noir. Egwene comptait sur lui pour les guider en sûreté vers Caemlyn, non pour partager des soucis auxquels ils ne pouvaient rien.
Il marchait près de la tête de Béla, se demandant s’ils trouveraient quelque chose à manger ce soir-là, quand il capta l’odeur pour la première fois. La jument enfla les naseaux et encensa la minute d’après. Il la saisit par la bride avant qu’elle hennisse.
« C’est de la fumée », dit Egwene avec excitation. Elle se pencha sur la selle et aspira profondément. « Un feu de cuisine. Quelqu’un fait rôtir son dîner. Du lapin.
— Peut-être », dit Perrin, prudent, et le sourire plein d’ardeur d’Egwene disparut. Il échangea sa fronde pour la féroce demi-lune de la hache. Ses mains s’ouvraient et se fermaient, hésitantes, sur le manche épais. C’était une arme, mais ni son entraînement secret derrière la forge ni les enseignements de Lan ne l’avaient vraiment préparé à s’en servir comme telle. Même la bataille devant Shadar Logoth était trop vague dans son esprit pour lui donner confiance. Il ne pouvait jamais atteindre non plus à ce vide dont Rand et le Lige parlaient.
Les rayons du soleil luisaient en biais à travers les arbres derrière eux, et la forêt était encore une masse silencieuse pommelée d’ombres. La faible odeur de feu de bois se répandait autour d’eux, avec un rien d’arôme de viande cuite. Ce pourrait être du lapin, pensa-t-il, et son estomac gargouilla. Et ce pouvait être autre chose, se rappela-t-il. Il regarda Egwene ; elle l’observait. Le rôle de chef comportait des responsabilités.
« Attends ici », dit-il tout bas. Elle fronça les sourcils, mais il l’interrompit au moment où elle ouvrait la bouche. « Et tais-toi ! Nous ne savons pas encore qui c’est. » Elle hocha la tête. De mauvaise grâce, mais elle avait acquiescé. Perrin se demanda pourquoi cela ne marchait pas quand il essayait de lui laisser son tour d’aller à cheval. Il respira à fond et partit vers la source de la fumée.
Il n’avait pas passé autant de temps dans les forêts autour du Champ d’Emond que Rand ou Mat, mais il avait quand même pris sa part de chasses au lapin. Il se glissa d’arbre en arbre sans même briser une branchette. Il ne mit pas longtemps avant de jeter un coup d’œil de derrière le tronc d’un grand chêne à l’ample ramure serpentine qui se courbait jusqu’à toucher le sol pour se relever ensuite. Au-delà se trouvait un feu de camp – et un homme maigre et bronzé était adossé à une des branches, à peu de distance des flammes.
Au moins n’était-ce pas un Trolloc, mais bien l’être le plus étrange que Perrin avait jamais vu. D’abord, tous ses vêtements semblaient en peaux de bêtes encore garnies de leur fourrure, même ses bottes et le bizarre couvre-chef rond au fond plat qu’il avait sur la tête. Son manteau était un assemblage hétéroclite de peaux de lapin et d’écureuil ; son pantalon paraissait être taillé dans la dépouille à poils longs d’une chèvre bicolore brune et blanche. Rattachés sur la nuque par un cordon, ses cheveux bruns grisonnants lui descendaient jusqu’à la taille. Une barbe épaisse s’étalait en éventail sur la moitié de sa poitrine. Un long couteau, presque une épée, pendait à sa ceinture, et un arc et un carquois étaient appuyés à une branche, à portée de sa main.
L’homme était renversé en arrière, les yeux clos, apparemment endormi, mais Perrin ne bougea pas de son abri. Six branches plantées en biais au-dessus du feu de ce bonhomme portaient chacun un lapin embroché, rôti et doré, et de temps en temps des gouttes de jus sifflaient dans le feu. Leur odeur, si proche, lui mettait l’eau à la bouche !
« Z’avez fini de baver ? » L’homme ouvrit un œil et le tourna en direction de la cachette de Perrin. « Vous et votre amie feriez aussi bien de vous asseoir pour manger un morceau. Je ne vous ai pas vu manger beaucoup depuis deux jours. »
Perrin hésita, puis se redressa lentement, étreignant toujours sa hache. « Il y a deux jours que vous me surveillez ? »
L’homme eut un petit rire du fond de la gorge. « Oui, je vous ai surveillés, vous et cette jolie fille. Un vrai petit coq Bantam qui vous mène par le bout du nez, hein ? Je vous ai surtout entendus. Le cheval est le seul d’entre vous qui n’ébranle pas le sol en marchant au point d’éveiller les échos à deux lieues à la ronde. Vous allez l’appeler ou vous avez l’intention de manger tous les lapins à vous seul ? »
Perrin se hérissa ; il savait qu’il ne faisait pas beaucoup de bruit. On ne peut s’approcher d’un lapin dans le Bois Humide suffisamment près pour l’atteindre au lance-pierre si on fait du bruit. Mais l’odeur de lapin rôti lui rappela qu’Egwene aussi avait faim, sans compter qu’elle attendait de savoir si c’était le feu d’un Trolloc qu’ils avaient senti.
Il glissa le manche de sa hache dans la boucle de sa ceinture et éleva la voix. « Egwene ! Tout va bien ! C’est vraiment du lapin ! » Il tendit la main en ajoutant sur un ton plus normal : « Mon nom est Perrin. Perrin Aybara. »
L’homme considéra cette main avant de la serrer gauchement, comme s’il n’avait pas l’habitude de ce genre de salutation. « On m’appelle Élyas. Élyas Mâchera », dit-il en levant les yeux.
Perrin s’étrangla de surprise et faillit lâcher la main d’Élyas. L’homme avait des yeux jaunes comme de l’or lisse et brillant. Un souvenir vint titiller l’esprit de Perrin, puis s’envola. La seule chose qu’il fut capable de penser sur le moment, c’est que tous les yeux de Trollocs qu’il avait vus étaient presque noirs.
Egwene survint, menant Béla avec prudence. Elle attacha les rênes de la jument à l’une des plus petites branches du chêne et émit un murmure poli quand Perrin la présenta à Élyas, mais son regard dérivait constamment vers les lapins. Elle ne parut pas remarquer les yeux d’Élyas. Quand il les invita du geste à se servir, elle s’attaqua à la nourriture avec entrain. Perrin n’hésita qu’une minute avant de se joindre à elle.
Élyas attendit en silence pendant qu’ils mangeaient. Perrin avait tellement faim qu’il détachait des bouts de viande brûlants au point qu’il devait les passer d’une main dans l’autre avant de pouvoir les mettre dans sa bouche. Même Egwene montrait peu de ses bonnes manières habituelles ; du jus gras lui coulait sur le menton. Le jour devint crépuscule avant qu’ils commencent à ralentir leur frairie ; une nuit sans lune tomba autour du feu de camp, alors Élyas prit la parole : « Qu’est-ce que vous faites par ici ? Il n’y a pas de maison à vingt lieues à la ronde.
— Nous allons à Caemlyn, dit Egwene. Peut-être pourriez-vous… »
Elle haussa les sourcils avec une expression réprobatrice comme Élyas rejetait la tête en arrière pour rire à gorge déployée. Perrin le regarda avec stupeur, une cuisse de lapin à mi-chemin de sa bouche.
« Caemlyn ? » Élyas avait la voix rauque d’essoufflement quand il put parler de nouveau. « Étant donné le chemin que vous suivez, la direction que vous avez pris ces deux derniers jours, vous allez passer au moins à quatre-vingts lieues au nord de Caemlyn.