— Nous nous proposions de demander notre route, se défendit Egwene. Seulement nous n’avons pas encore trouvé de ferme ou de village.
— Et vous n’en trouverez pas, dit Élyas avec un petit rire sous cape. À la façon dont vous allez, vous pouvez vous rendre tout là-bas jusqu’à l’Échine du Monde sans voir un autre être humain. Bien sûr, si vous arriviez à escalader l’Échine – c’est possible à certains endroits – vous trouveriez des gens dans le Désert d’Aiel, mais vous ne vous y plairiez pas. Vous seriez rôtis le jour et gelés la nuit, et vous seriez morts de soif tout le temps. Il faut être des natifs de l’Aiel pour trouver de l’eau dans le Désert, et ils n’aiment pas beaucoup les étrangers. Non, pas beaucoup, croyez-moi. » Il partit d’un nouvel accès d’hilarité encore plus déchaînée, cette fois se roulant carrément par terre. « Pas beaucoup du tout », arriva-t-il à dire.
Perrin remua avec malaise. Sommes-nous en train de manger avec un fou ?
Egwene fronça les sourcils, mais elle attendit que la gaieté d’Élyas s’apaise un peu pour dire : « Peut-être pourriez-vous nous indiquer le chemin. Visiblement, vous en savez bien plus que nous sur l’endroit où sont situés les pays. »
Élyas cessa de rire. Il leva la tête, remit en place sa toque de fourrure qui était tombée quand il se tordait de rire par terre et regarda longuement Egwene de dessous ses sourcils froncés. « Je n’aime pas beaucoup les gens, dit-il d’une voix morne. Les villes en sont pleines. Je ne vais pas très souvent près des villages ni même des fermes. Les villageois, les fermiers, ils n’apprécient pas mes amis. Je ne vous aurais même pas aidés si vous n’aviez pas avancé à l’aveuglette, aussi désarmés et innocents que des animaux nouveau-nés.
— Mais vous pouvez au moins nous dire quelle direction prendre, insista Egwene. Si vous nous expliquez comment arriver au prochain village, même si c’est à vingt lieues, on nous indiquera sûrement comment nous rendre à Caemlyn.
— Restez tranquilles, dit Élyas, voilà mes amis. »
Béla hennit soudain de peur et se mit à tirer sur ses rênes pour se libérer. Perrin se souleva à demi quand des formes apparurent tout autour d’eux dans la forêt assombrie. Béla se cabra et se débattit en criant.
« Calmez la jument, dit Élyas. Ils ne lui feront pas de mal. Ni à vous non plus, si vous ne bougez pas. »
Quatre loups s’approchèrent dans la clarté du feu, silhouettes au poil rude hautes sur pattes – elles leur venaient jusqu’à la taille, avec des mâchoires capables de broyer une jambe d’homme. Ils vinrent jusqu’au feu comme s’il n’y avait personne et se couchèrent entre les humains. Dans l’obscurité sous les arbres, la lueur des flammes se reflétait de tous côtés dans les yeux d’autres loups.
Des yeux jaunes, pensa Perrin. Comme ceux d’Élyas. Voilà ce qu’il avait essayé de se remémorer. Surveillant prudemment les loups qui se trouvaient parmi eux, il voulut prendre sa hache.
« À votre place, je ne ferais pas ça, dit Élyas. S’ils croient que vous leur voulez du mal, ils cesseront d’être amicaux. »
Ils l’examinaient, ces quatre loups, Perrin le voyait bien. Il avait le sentiment que tous les loups, ceux parmi les arbres aussi bien, l’observaient. Des picotements lui parcoururent la peau. Avec précaution, il éloigna ses mains de la hache. Il eut l’impression que la tension diminuait chez les loups. Il se rassit lentement ; ses mains tressautaient et il dut les serrer autour de ses genoux pour arrêter ce tremblement Egwene se tenait si rigide qu’elle en frémissait. Un loup presque noir avec une face d’un gris plus clair s’était couché près d’elle, presque à la toucher.
Béla avait cessé de se cabrer et de crier. Maintenant, elle frissonnait en changeant de position pour essayer de garder tous les loups dans son champ de vision, ruant de temps en temps pour montrer aux loups de quoi elle était capable, décidée à vendre chèrement sa vie. Les loups semblaient se désintéresser d’elle autant que des autres. Langue pendante, ils attendaient tranquillement.
« Là, c’est mieux, dit Élyas.
— Sont-ils apprivoisés ? » demanda Egwene d’une voix faible, avec espoir aussi. « Ce sont… des animaux familiers ? »
Élyas eut un ricanement de mépris. « Les loups ne s’apprivoisent pas, jeune fille, même pas autant que les hommes. Ce sont mes amis. Nous nous tenons compagnie, nous chassons ensemble, nous conversons d’une certaine manière. Comme tous les amis. Pas vrai, Pommelée ? » Une louve à la fourrure d’une douzaine de tons de gris, sombre ou clair, tourna la tête pour le regarder.
« Vous leur parlez ? s’étonna Perrin.
— Pas exactement parler, répondit lentement Élyas. Les mots n’ont pas d’importance et ils ne conviennent pas non plus. Elle ne s’appelle pas Pommelée. C’est quelque chose qui signifie la façon dont les ombres jouent sur une mare en forêt à l’aube, au cœur de l’hiver quand la bise ride sa surface, le piquant glacé de l’eau sur la langue et un soupçon de neige juste avant la tombée du jour. Mais ce n’est pas tout à fait ça non plus. On ne peut pas le dire avec des mots. C’est plutôt un sentiment. Voilà comment les loups parlent. Les autres, c’est Brûlé, Sauteur et Vent. »
Brûlé avait sur l’épaule une vieille cicatrice qui pouvait expliquer cette appellation, mais rien chez les deux autres ne donnait une idée de l’origine de leur nom.
Malgré le ton bourru d’Élyas, Perrin eut l’impression qu’il était content d’avoir l’occasion de causer avec un autre être humain. Du moins y semblait-il assez disposé. Perrin eut un regard pour les dents des loups qui luisaient à la lumière du feu et pensa que ce serait une bonne idée de continuer à le faire parler. « Comment… comment en êtes-vous venu à savoir vous entretenir avec les loups, Élyas ? »
— Ce sont eux qui ont pris l’initiative, répliqua Élyas, pas moi. Pas tout de suite. C’est toujours comme ça, à ce que j’ai compris. Ce sont les loups qui font les premiers pas et non le contraire. Des gens ont cru que j’étais touché par le Ténébreux parce que des loups commençaient à se montrer partout où j’allais. Je le croyais quelquefois, moi aussi, je pense. La plupart des gens convenables se sont mis à m’éviter et ceux qui recherchaient ma compagnie n’étaient pas du genre que je désirais fréquenter, d’une façon ou de l’autre. Puis j’ai remarqué qu’à certains moments les loups paraissaient comprendre ce que je pensais, répondre à ce qu’il y avait dans ma tête. Ça a été le vrai début. Ils étaient curieux de me connaître. Les loups savent deviner les gens d’ordinaire, mais pas comme ça. Ils étaient heureux de me trouver. Ils disent que beaucoup de temps s’était écoulé depuis qu’ils avaient chassé avec des hommes et, quand ils disent longtemps, je ressens comme un vent froid qui mugit depuis le Premier Jour du monde.
— Je n’ai jamais entendu raconter que des gens chassaient avec des loups », déclara Egwene. Sa voix n’était pas tout à fait ferme, mais voir les loups se contenter de rester couchés là semblait lui donner du courage.
Si Élyas l’entendit, il n’en témoigna rien. Il continua : « Les loups se rappellent les choses d’une manière différente de celle des gens. » – Ses yeux étranges prirent une expression lointaine, comme si lui-même dérivait sur le flot de la mémoire. – « Chaque loup se souvient de l’histoire de tous les loups, ou du moins de ses grandes lignes. Comme je le disais, c’est difficile à mettre en mots. Ils se souviennent d’avoir poursuivi des proies côte à côte avec les hommes, mais cela se passait voilà tellement longtemps que c’est plutôt l’ombre d’une ombre qu’un souvenir.
— Très intéressant », commenta Egwene, et Élyas posa sur elle un regard perçant. « Non, je suis sincère, je vous assure. C’est très intéressant. » Elle s’humecta les lèvres. « Pourriez-vous… heu… pourriez-vous nous apprendre à leur parler ? »