Thom déclara : « Les ennuis ne viendront pas de Gelb, mon garçon, s’ils viennent. Pas encore, du moins. Aucun membre de l’équipage ne le soutiendra et il n’a pas le cran de manigancer quelque chose tout seul. Les autres, par contre… ? Domon a presque l’air de croire que les Trollocs sont à ses trousses exclusivement, mais ses hommes commencent à s’imaginer que le danger est passé. Ils pourraient bien décider qu’ils en ont assez. Ils n’en sont pas loin déjà. » Il rajusta sa cape couverte de pièces multicolores, et Rand eut le sentiment qu’il s’assurait de la présence invisible de ses couteaux – sa série de rechange. « S’ils se mutinent, mon garçon, ils ne laisseront pas de passagers derrière eux pour le raconter. La loi risque de n’avoir guère de force à une telle distance de Caemlyn, mais même un maire de village aura son mot à dire à ce sujet. » Ce fut à partir de ce moment que Rand s’efforça d’observer les hommes d’équipage sans être remarqué.
Thom fit de son mieux pour détourner ces derniers de toute pensée de mutinerie. Il récita des histoires, avec toutes les enjolivures, matin et soir et, dans l’intervalle, il jouait tous les airs de chanson qu’ils demandaient. Pour soutenir l’idée que Mat et Rand voulaient devenir apprentis ménestrels, il réserva chaque jour un moment pour des leçons, et c’était aussi un divertissement pour l’équipage. Il ne voulut pas qu’aucun des deux touche à sa harpe, bien entendu, et leurs exercices à la flûte suscitèrent des grimaces de souffrance, au début du moins, et les rires de l’équipage même alors que les marins se couvraient les oreilles.
Il apprit aux garçons certaines des histoires les plus faciles, des culbutes simples et, bien entendu, de la jonglerie. Mat se plaignit de ce que Thom exigeait d’eux, mais Thom souffla dans ses moustaches et rendit regard furieux pour regard furieux.
« Je ne sais pas enseigner en amateur, mon garçon. Ou j’enseigne ou je n’enseigne pas. Bon ! Même un péquenot devrait être capable de se tenir sur les mains. Allez, vas-y. »
Les hommes qui ne travaillaient pas se rassemblaient toujours autour du trio, accroupis en cercle. Certains s’essayaient à suivre les leçons de Thom riant de leur propre maladresse. Gelb restait seul et les regardait d’un air sombre, les haïssant tous.
Rand passait une bonne partie de la journée appuyé à la rambarde, à regarder la berge. Ce n’est pas qu’il s’attendait vraiment à voir soudain paraître sur la rive Egwene ou l’un des autres, mais le bateau avançait si lentement qu’il l’espérait parfois. Ils pouvaient le rattraper à cheval sans se donner trop de mal. S’ils s’étaient échappés. S’ils vivaient encore.
La rivière coulait sans aucun signe de vie, ni aucun bateau à part l’Écume. Mais ce n’est pas qu’il n’y avait rien à voir ni de quoi s’émerveiller. Au milieu du premier jour, l’Arinelle longeait de hautes falaises qui se dressaient des deux côtés sur peut-être un quart de lieue. Sur cette distance, le roc avait été taillé en forme de statues d’hommes et de femmes hautes de cent pieds, avec des couronnes les proclamant rois et reines. Il n’y en avait pas deux de semblables dans cette royale procession et bien des années séparaient les premières des dernières. Le vent et la pluie avaient érodé celles du côté nord jusqu’à les rendre lisses et gommant leurs sculptures, les visages et les détails devenant plus distincts à mesure qu’on allait vers le sud. La rivière léchait les pieds des statues, qu’elle avait rongés et réduits à l’état de moignons arrondis quand ils n’avaient pas complètement disparus. Depuis combien de temps sont-ils là ? se demanda Rand. Combien de temps a mis la rivière pour user la pierre à ce point-là ? Aucun des membres de l’équipage ne levait même les yeux de sa tâche, tant ils avaient vu souvent ces antiques sculptures.
Une autre fois, alors que la rive gauche était redevenue une prairie plate, interrompue de temps en temps par des bosquets, le soleil alluma un reflet sur quelque chose dans le lointain. « Qu’est-ce que ça peut être ? se demanda tout haut Rand. On dirait du métal. »
Le capitaine Domon qui passait par là s’arrêta et regarda le reflet en plissant les paupières. « L’est du métal », dit-il. Il prononçait toujours les mots sans les séparer, mais Rand arrivait maintenant à le comprendre sans avoir à déchiffrer ses propos. « Une tour de métal. L’ai vue de près et je sais. Les marchands du fleuve la prennent comme repère. On est à dix jours de Pont-Blanc, au train où nous allons.
— Une tour de métal ? » répéta Rand, et Mat, assis en tailleur, le dos appuyé à un tonneau, sortit de sa rêverie pour écouter.
Le capitaine hocha la tête. « Oui-da. De l’acier brillant à la voir et à la toucher, mais pas une tache de rouille. Deux cents pieds de haut qu’elle a, et aussi grosse de diamètre qu’une maison, sans une marque dessus et sans une ouverture qu’on puisse trouver.
— Je parie qu’il y a un trésor dedans », s’exclama Mat. Il se leva et regarda vers la tour lointaine, au-delà de laquelle la rivière emportait déjà l’Écume « On a dû faire une chose comme ça pour protéger quelque chose de valeur.
— Peut-être, mon garçon, grommela le capitaine. L’y a des choses plus étranges que ça dans le monde, pourtant. Sur Tremalking, une des îles du Peuple de la Mer, l’y a en haut d’une colline une main de pierre de cinquante pieds de haut qui tient une sphère de cristal grosse comme ce bateau. L’y a un trésor sur cette colline si jamais il y a eu des trésors quelque part, mais les habitants de l’île ne veulent pas que l’on creuse là, et le Peuple de la Mer ne se soucie de rien d’autre que de naviguer et de chercher le Coramoor, son Élu.
— Moi, je creuserais, dit Mat. À quelle distance est ce… cette Tremalking ? » Un bouquet d’arbres vint masquer la tour brillante, mais il regardait intensément comme s’il pouvait encore la voir.
Le capitaine Domon secoua la tête. « Non. Mon garçon, un trésor ne remplace pas un tour du monde. Si tu trouves une poignée d’or, ou les joyaux d’un roi défunt, très bien, mais ce qu’on voit d’étrange c’est ça qui attire vers un autre horizon. À Tanchico – c’est un port sur l’océan d’Aryth – une partie du palais du Panarch a été bâtie au cours de l’Ère des Légendes à ce qu’on dit. L’y a là un mur avec une frise d’animaux qu’aucun homme vivant n’a jamais vus.
— N’importe quel gamin peut dessiner un animal que personne n’a jamais vu », dit Rand, et le capitaine eut un petit rire.
« Oui-da, mon garçon, ils le peuvent. Mais est-ce qu’un gamin peut fabriquer les os de ces animaux-là ? À Tanchico, ils les ont, attachés ensemble comme était l’animal. Ils sont dans une partie du Palais du Panarch où tout le monde peut entrer les voir. La Destruction a laissé derrière elle des milliers de merveilles, et il y a eu depuis lors une demi-douzaine d’empires sinon davantage, certains rivalisant avec celui d’Arthur Aile-de-Faucon, chacun laissant des choses à voir et à trouver. Des bâtons à lumière, de la dentelle coupante, des pierres-à-cœur. Un treillage de cristal qui recouvre une île et qui bourdonne quand la lune se lève. Une montagne creusée en coupe avec en son centre une pique d’argent haute de cent empans, et quiconque s’en approche meurt. Des ruines rouillées, des morceaux cassés et des choses trouvées au fond de la mer, des choses dont même les plus vieux livres ne connaissent pas le sens. J’en ai ramassé quelques-unes moi-même. Des choses dont tu n’as jamais rêvé, dans plus d’endroits que tu ne pourrais en explorer en dix existences. C’est l’appât de l’étrange qui entraîne en avant.