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Mat détourna la tête avec un regard oblique vers Rand. « Peut-être.

— Qu’est-ce que tu entends par là, peut-être ? C’est oui ou c’est non.

— Bon, bon. C’est oui. Je ne veux pas en discuter. Je ne veux même pas y penser. Ça ne sert à rien. »

Avant qu’aucun des deux ait pu ajouter un mot, Thom arriva à grands pas sur le pont, la cape sur le bras. Le vent faisait voler ses cheveux blancs, et sa longue moustache semblait se hérisser. « J’ai réussi à convaincre le capitaine que tu n’étais pas fou, que cela faisait partie de ton entraînement », annonça-t-il. Il attrapa l’étai et le secoua. « Ce tour idiot de te laisser glisser le long de ce hauban a servi, mais tu as eu de la chance de ne pas te rompre le cou, imbécile. »

Rand suivit des yeux le câble jusqu’en haut du mât et, ce faisant, sa bouche s’ouvrit. Il s’était vraiment laissé glisser le long de ça et il s’était perché en haut de…

Soudain, il se vit là-haut, bras et jambes étendus. Il tomba assis et manqua de peu finir à plat dos. Thom le regardait, pensif.

« Je ne savais pas que tu supportais si bien l’altitude, petit. On pourrait jouer à Illian, Ebou Dar ou même Tear. Les gens dans les grandes villes du Sud aiment les funambules et les spécialistes de la voltige.

— Nous allons… » À la dernière seconde, Rand se souvint de regarder autour de lui pour voir s’il y avait quelqu’un d’assez près pour l’entendre. Plusieurs membres de l’équipage les regardaient, y compris Gelb, l’air mauvais à son habitude, mais aucun ne pouvait comprendre ce qu’il disait. « … à Tar Valon », acheva-t-il. Mat haussa les épaules comme si leur destination lui importait peu.

« Pour le moment, mon petit, dit Thom en s’asseyant près d’eux, mais demain qui sait ? Ainsi va la vie de ménestrel. » Il sortit une poignée de balles de couleur d’une de ses larges manches. « Puisque je te tiens maintenant que tu es descendu du ciel, nous allons travailler la triple diagonale. »

Le regard de Rand monta machinalement jusqu’à la pointe du mât, et il frissonna. Qu’est-ce qui m’arrive ? Ô Lumière, quoi donc ? Il devait le découvrir. Il devait arriver à Tar Valon avant de devenir vraiment fou.

25

Les nomades

Béla avançait placidement sous le soleil blafard comme si les trois loups n’étaient que des chiens de village, mais la façon dont elle roulait les yeux vers eux de temps en temps, en montrant le blanc tout autour, indiquait qu’elle ne pensait rien de tel. Egwene, sur le dos de la jument, en était au même point. Elle surveillait sans cesse les loups du coin de l’œil et, parfois, elle se retournait sur sa selle pour observer les alentours. Perrin était sûr qu’elle cherchait le reste de la meute, bien qu’elle le niât farouchement quand il le suggérait, elle niait avoir peur des loups qui les accompagnaient, elle niait se soucier du reste de la meute ou de ses activités. Elle le niait et continuait à guetter, les paupières plissées et s’humectant les lèvres avec malaise.

Le reste de la meute était bien loin ; il aurait pu le lui dire. À quoi bon, même si elle me croyait. Surtout si elle me croyait. Il n’avait aucune intention d’ouvrir ce panier de serpents avant d’y être forcé. Il ne voulait pas réfléchir à ce qui faisait qu’il le savait. L’homme vêtu de fourrures marchait en avant à grands pas élastiques, ressemblant lui-même parfois à un loup, et il ne regardait jamais autour de lui quand Pommelée, Sauteur et Vent apparaissaient, mais il savait lui aussi.

Les jeunes du Champ d’Emond s’étaient éveillés à l’aube ce premier jour pour voir Élyas en train de faire cuire encore du lapin et de les observer par-dessus sa grande barbe sans trop d’expression. Sauf Pommelée, Sauteur et Vent, on n’apercevait pas de loups. Dans la faible première lueur de l’aube, une ombre épaisse s’attardait encore sous le grand chêne, et les arbres dénudés au-delà ressemblaient à des doigts dépouillés jusqu’à l’os.

« Ils sont par-là, répondit Élyas quand Egwene demanda où étaient partis les autres membres de la meute. Assez près pour aider, si c’est nécessaire. Assez loin pour éviter les ennuis humains qui pourraient nous arriver. Tôt ou tard, il y a toujours des ennuis quand deux humains se retrouvent ensemble. Si nous en avons besoin, ils seront là. »

Quelque chose s’imposa dans l’esprit de Perrin, tandis qu’il détachait avec ses dents une bouchée de lapin rôti. Une direction, vaguement pressentie. Bien sûr ! C’est là qu’ils…

Les sucs brûlants dans sa bouche perdirent brusquement toute saveur. Il picora les tubercules cuits par Élyas sous les braises – ils avaient plus ou moins le goût de navet – mais son appétit avait disparu.

Quand ils s’étaient mis en route, Egwene avait insisté pour que chacun monte à tour de rôle Béla, et Perrin ne s’était même pas donné la peine de discuter. « À toi le premier tour », lui dit-il.

Elle avait hoché la tête. « Et vous ensuite, Élyas.

— Mes propres jambes me suffisent », dit Élyas. Il regarda Béla, et la jument roula les yeux comme s’il avait été un loup. « D’ailleurs, je ne crois pas qu’elle tient à ce que je la monte.

— Sottises, répondit fermement Egwene. Il n’y a pas de raison de s’entêter là-dessus. La solution raisonnable est que chacun monte de temps en temps. Selon vous, nous avons beaucoup de chemin à faire.

— J’ai dit non, jeune fille. »

Egwene respira à fond et Perrin se demandait si elle réussirait à intimider Élyas comme elle le faisait avec lui quand il se rendit compte qu’elle était restée bouche bée, sans proférer son mot. Élyas la regardait, simplement la regardait avec ces yeux jaunes de loup. Egwene s’écarta à reculons de leur maigre compagnon, s’humecta les lèvres et recula de nouveau. Élyas ne s’était pas encore détourné qu’elle avait reculé jusqu’à Béla et s’était juchée sur le dos de la jument. Quand il prit la direction du sud pour les guider, Perrin songea que son sourire ressemblait aussi beaucoup à celui d’un loup.

Ils voyagèrent de cette façon pendant trois jours, à pied et à cheval, vers le sud et l’est, du matin au soir, s’arrêtant seulement quand le crépuscule s’épaississait. Élyas semblait mépriser la hâte des citadins, mais il n’était pas partisan de perdre du temps quand on devait aller quelque part.

On voyait rarement les trois loups. Chaque soir, ils s’approchaient du feu pour un moment et, parfois, ils se montraient brièvement pendant la journée, apparaissant tout près quand on s’y attendait le moins et disparaissant de la même façon. Pourtant Perrin savait qu’ils étaient là et où ils étaient. Il savait quand ils effectuaient une reconnaissance en avant et quand ils surveillaient la piste derrière eux. Il sut quand ils quittèrent les terrains de chasse habituels de la meute et quand Pommelée renvoya la meute l’attendre. Parfois, les trois qui restaient lui sortaient de l’esprit mais, longtemps avant qu’ils soient assez près pour qu’on les revoie, il était conscient de leur retour. Même quand les arbres ne furent plus que des bosquets dispersés, séparés par de grands andains d’herbe desséchée par l’hiver, ils étaient comme des fantômes quand ils ne voulaient pas se faire voir, mais il aurait pu les désigner du doigt à tout moment. Il ne comprenait pas comment il savait, et il essayait de se convaincre que c’était son imagination qui lui jouait des tours, mais cela ne servait à rien. Tout comme Élyas savait, il savait.

Il essaya de ne pas penser aux loups, mais ils se glissaient dans ses réflexions, néanmoins. Il n’avait pas rêvé de Ba’alzamon depuis qu’il avait rencontré Élyas et ses loups. Ses songes, autant qu’il s’en souvenait au réveil, portaient sur des choses de tous les jours, comme il aurait pu en rêver à la maison… avant la Nuit de l’Hiver… avant Baerlon. Des rêves normaux – avec une addition. Dans chaque rêve, il se rappelait un moment où – qu’il s’écarte du feu de forge chez Maître Luhhan pour essuyer la sueur sur son visage, qu’il quitte la danse avec les jeunes filles du village sur le Pré Communal ou lève la tête de sur son livre devant l’âtre et qu’il soit dehors ou sous un toit – chaque fois un loup était à portée de la main. Le loup lui tournait toujours le dos, et il savait toujours – dans les rêves, cela paraissait faire partie du cours normal des choses, même à la table d’Alsbet Luhhan – que les yeux jaunes du loup guettaient ce qui risquait de survenir, le gardant, lui Perrin, contre ce qui pouvait arriver. C’est seulement quand il était éveillé que les rêves paraissaient étranges.