Thom se pencha en avant avec une attention soutenue. « Que disait cette proclamation ?
— Voyons, la Quête du Cor, naturellement ! s’exclama Bartim. Je ne l’ai pas dit ? Les Illianiens invitent tous ceux qui veulent vouer leur vie à cette quête à se rassembler à Illian. Vous vous imaginez ? Consacrer sa vie à une légende ? Je suppose qu’ils recruteront quelques fous. On trouve toujours des fous. Ce type proclamait que la fin du monde est proche. L’ultime bataille contre le Ténébreux. » Il partit d’un petit rire, d’un rire jaune, le rire d’un homme désireux de se convaincre qu’il y a vraiment de quoi rire. « Je suppose que d’après eux il faut trouver le Cor de Valère avant que cette fin arrive. Hein, qu’est-ce que vous en dites ? » Il se mâchonna une phalange d’un air songeur pendant un instant. « Ma foi, je ne sais pas ce que je pourrais leur opposer comme argument après cet hiver. Cet hiver et ce Logain, sans oublier les deux autres avant, aussi bien. Pourquoi tous ces types qui se prétendaient le Dragon, ces dernières années ? Et l’hiver. Cela doit présager quelque chose. Qu’en pensez-vous ? »
Thom ne parut pas l’entendre. À voix basse, le ménestrel commença à réciter :
« C’est ça. » Bartim sourit largement, comme s’il voyait déjà les foules lui tendre leur argent tout en écoutant Thom. « C’est ça. La Grande Quête du Cor. Contez celle-là et il y aura des gens jusqu’aux solives chez moi. Tout le monde a entendu parler de la proclamation.
Thom semblait toujours à quatre cents lieues de là, alors Rand déclara : « Nous cherchons des amis qui devaient arriver ici. Venant de l’ouest. Y a-t-il eu beaucoup d’étrangers de passage, ces deux dernières semaines ?
— Quelques-uns, dit lentement Bartim. Il en arrive toujours aussi bien de l’est que de l’ouest. » Il les regarda tour à tour, soudain méfiant. « À quoi ressemblent-ils, ces amis à vous ? »
Rand ouvrit la bouche mais Thom, brusquement revenu d’où il était parti, lui jeta un regard sévère qui lui intima de se taire. Avec un soupir exaspéré, le ménestrel se tourna vers l’aubergiste pour dire à contrecœur : « Deux hommes et trois femmes. Peut-être ensemble, peut-être pas. » Il en fit une description succincte, dépeignant chacun d’eux en quelques mots, suffisamment pour qu’ils soient reconnaissables par qui les aurait vus, sans fournir de renseignements sur leur identité.
Bartim se frotta la tête d’une main, décoiffant ses cheveux rares, et se leva lentement. « Ne pensez plus à donner de représentations ici, ménestrel. Franchement, j’apprécierais que vous buviez votre vin et que vous partiez. Quittez Pont-Blanc, si vous êtes malin.
— Quelqu’un d’autre a demandé après eux ? » Thom but une gorgée comme si la réponse était ce qu’il y avait de moins important au monde et haussa un sourcil à l’adresse de l’aubergiste. « Qui cela pourrait-il être ? »
Bartim fourragea de nouveau dans ses cheveux et remua les pieds comme s’il était sur le point de s’en aller, puis hocha la tête pour lui-même. « Il y a environ une semaine si j’ai bonne mémoire, un type chafouin a franchi le pont. Un fou, de l’avis de tout le monde. Il parlait constamment tout seul, il ne cessait de bouger même quand il s’arrêtait. Il demandait après les mêmes personnes… certaines d’entre elles. Il questionnait comme si c’était important, puis avait l’air de ne pas se soucier de la réponse. La moitié du temps, il disait qu’il devait les attendre ici, et l’autre qu’il devait continuer sa route parce qu’il était pressé. Une minute, il geignait et quémandait, la suivante il exigeait comme un roi. Il a bien failli récolter des coups de bâton une fois ou deux, fou ou pas fou. Le Guet était presque décidé à l’emprisonner pour sa propre sécurité. Il est parti vers Caemlyn le même jour, parlant tout seul et pleurant. Un fou, comme je l’ai dit. »
Rand lança un regard interrogateur à Thom et à Mat, et ils secouèrent tous les deux la tête. Si ce bonhomme chafouin les recherchait, ils n’avaient en tout cas aucune idée de qui il pouvait s’agir.
« Vous croyez que c’étaient les mêmes personnes qu’il voulait ? questionna Rand.
— Certaines. Le guerrier et la femme vêtue de soie, mais ce n’est pas eux qui lui importaient le plus. C’étaient trois garçons de la campagne. » Ses yeux se posèrent sur Rand et Mat, puis s’en éloignèrent si vite que Rand n’était pas sûr qu’il avait réellement vu ce coup d’œil ou s’il l’avait imaginé. « Il voulait à toute force les trouver. Mais un fou, je vous l’ai dit. »
Rand frissonna et se demanda qui ce fou pouvait bien être. Un Ami du Ténébreux ? Ba’alzamon se servirait-il d’un fou ?
« Lui était fou, mais l’autre… » Le regard de Bartim se déroba avec gêne et sa langue passa sur ses lèvres comme s’il ne trouvait pas assez de salive pour les humecter. « Le lendemain… le lendemain, l’autre est venu pour la première fois. » Il sombra dans le silence.
« L’autre ? » finit par souffler Thom.
Bartim inspecta la salle divisée en deux, bien que leur côté fût vide, à part eux. Il se dressa même sur la pointe des pieds pour regarder par-dessus la paroi basse. Quand finalement il parla, ce fut dans un murmure précipité. « Il est tout en noir. Il garde son capuchon rabattu en avant si bien qu’on ne voit pas son visage, mais on sent qu’il vous regarde. On le sent comme un glaçon qui vous passerait le long de l’échine. Il… Il m’a parlé. » Il tressaillit et s’arrêta pour se mâchonner la lèvre avant de continuer. « On aurait dit un serpent qui rampe dans des feuilles mortes. M’a quasiment gelé l’estomac. Chaque fois qu’il revient, il pose les mêmes questions. Les mêmes que posait le fou. Personne ne le voit jamais arriver-il se trouve là tout d’un coup, que ce soit le jour ou la nuit, et il vous fige sur place. Les gens commencent à regarder par-dessus leur épaule. Le pire, c’est que les gardes des portes affirment qu’il n’en a jamais franchi aucune, ni pour entrer ni pour sortir. »
Rand s’efforça de conserver une expression neutre ; il serra les mâchoires à en avoir mal aux dents. Mat fronça les sourcils et Thom examina attentivement son vin. Le mot qu’aucun d’eux ne voulait prononcer restait suspendu en l’air entre eux. Myrddraal.
« Je crois que je m’en souviendrais si j’avais jamais rencontré quelqu’un de ce genre », dit Thom au bout d’un instant.
Bartim hocha frénétiquement la tête. « Qu’on me brûle, naturellement que oui. Par la vérité de la Lumière, bien sûr que oui. Il… il veut les mêmes personnes que le fou, seulement il dit qu’il y a une jeune fille avec eux. Et » – il jeta un coup d’œil en biais à Thom – « et un ménestrel aux cheveux blancs. »
Thom haussa les sourcils brusquement, mimique dont Rand fut certain que ce n’était pas une surprise feinte. « Un ménestrel aux cheveux blancs ? Et bien, je ne suis sûrement pas le seul ménestrel un peu âgé au monde. Je vous l’affirme, je ne connais pas ce gars et il ne peut avoir aucune raison de me rechercher.
— C’est possible, répliqua Bartim, l’air sombre. Il ne l’a pas dit en propres termes, mais j’ai eu l’impression qu’il serait très fâché contre quiconque essaierait de prêter assistance à ces gens ou les aiderait à se cacher de lui. De toute façon, je vais vous dire ce que je lui ai répondu. Je n’ai vu aucun d’eux, je n’en ai pas entendu parler, voilà la vérité. Aucun d’eux », ter-mina-t-il d’un ton significatif. Brusquement, il plaqua l’argent de Thom sur la table : « Vous n’avez qu’à finir votre vin et partir. D’accord ? D’accord ? » – et il s’éloigna lourdement aussi vite qu’il put, en regardant par-dessus son épaule.