Il fut surpris qu’Élyas ne partage pas ses sentiments. Élyas ne voulait pas monter dans les roulottes – il préférait marcher, quelquefois à grandes enjambées en tête de colonne – mais il ne suggéra jamais de quitter les Tuatha’ans ou de continuer seuls leur chemin.
L’étrange barbu aux curieux habits de fourrure était si différent des doux Tuatha’ans qu’il tranchait n’importe où il était parmi les roulottes. Même de l’autre bout du camp, on ne pouvait prendre Élyas pour un membre du Peuple, et pas seulement à cause de ses vêtements. Élyas se mouvait avec la grâce indolente d’un loup qu’accentuaient encore ses peaux et sa toque de fourrure, irradiant le danger aussi naturellement que le feu irradie de la chaleur et le contraste avec les Nomades était frappant. Jeunes et vieux, les Nomades avaient un maintien débordant de vitalité. Leur grâce n’évoquait pas le danger, seulement le charme. Leurs enfants, bien sûr, bondissaient de côté et d’autre avec la pure joie de s’ébattre mais, chez les Tuatha’ans, barbes grises et grands-mères aussi avaient le pas léger, leur démarche était une danse majestueuse dont la dignité n’empêchait pas l’exubérance. Tous les Nomades semblaient prêts à se mettre à danser, même quand ils étaient immobiles, même durant les rares moments où il n’y avait pas de musique dans le camp. Violons et flûtes, tympanons, cithares et tambours tissaient harmonies et contrepoints autour des roulottes presque à toute heure, au camp ou en route. Chansons joyeuses, gaies, rieuses ou tristes ; si quelqu’un était éveillé dans le camp, il y avait ordinairement de la musique.
Élyas recevait saluts et sourires amicaux à chaque roulotte près de laquelle il passait et un mot jovial à chaque feu de camp où il s’arrêtait. Ceci devait être la face que les Nomades montraient toujours aux gens de l’extérieur – des visages ouverts et souriants. Pourtant Perrin avait appris que sous la surface se cachait une prudence de daim à demi sauvage. Quelque chose était profondément enfoncé sous les sourires adressés aux jeunes du Champ d’Emond, quelque chose qui se demandait s’ils n’étaient pas dangereux, un quelque chose qui ne s’estompa que légèrement au fil des jours. Avec Élyas, la méfiance était forte, comme une lourde chaleur d’été miroitant dans l’air, et elle ne s’estompait pas. Quand Élyas ne les regardait pas, ils le surveillaient ouvertement, comme s’ils n’étaient pas sûrs de ce qu’il allait faire. Quand il se promenait dans le camp, les pieds prêts à la danse semblaient aussi prêts à la fuite.
Élyas n’était certes pas plus à l’aise avec leur Voie de la Feuille qu’eux avec lui. Sa bouche avait un rictus permanent lorsqu’il était au milieu des Tuatha’ans. Pas tout à fait un rictus de condescendance et certainement pas de mépris, mais Élyas avait l’air de désirer être ailleurs qu’où il était, presque n’importe quel ailleurs. Pourtant, chaque fois que Perrin parlait de partir, Élyas émettait des propos apaisants disant qu’ils devaient se reposer, juste quelques jours.
« Vous avez eu de durs moments avant de me rencontrer, dit Élyas la troisième ou quatrième fois qu’il posa la question, et vous en aurez de plus durs encore, avec les Trollocs et les Demi-Hommes qui vous courent après, et des Aes Sedai pour amies. » Il sourit largement, la bouche pleine de la tarte aux pommes sèches d’Ila. Perrin trouvait toujours déconcertant le regard de ses yeux jaunes, même quand il souriait. Peut-être même encore plus quand il souriait ; les sourires n’atteignaient que rarement ces yeux de chasseur. Élyas était allongé à côté du feu de Raen, refusant comme d’habitude de s’asseoir sur les troncs d’arbre tirés là à cette intention. « Ne soyez donc pas si sacrément pressé de vous mettre entre les mains d’une Aes Sedai.
— Et si les Évanescents nous trouvent ? Qu’est-ce qui les en empêche si nous nous contentons de rester assis ici à les attendre ? Trois loups ne les arrêteront pas et les Tuatha’ans ne seront d’aucun secours. Ils ne veulent même pas se défendre eux-mêmes. Les Trollocs vont les massacrer, et ce sera notre faute. De toute façon, il faudra les quitter tôt ou tard. Mieux vaudrait tôt.
— Quelque chose me dit d’attendre. Rien que quelques jours.
— Quelque chose !
— Détendez-vous, mon garçon. Prenez la vie comme elle vient. Fuyez quand il le faut, battez-vous quand vous y êtes obligé, reposez-vous quand vous pouvez.
— Qu’est-ce que c’est, ce quelque chose dont vous parlez ?
— Goûtez donc à cette tarte. Ila ne m’aime pas, mais ce qui est sûr c’est qu’elle me nourrit bien quand je viens la voir. Toujours de la bonne nourriture dans le camp des Nomades.
— C’est quoi, ce quelque chose ? insista Perrin. Si vous savez quelque chose que vous nous cachez à nous autres… »
Élyas regarda en fronçant les sourcils le morceau de tarte qu’il tenait, puis le posa et se frotta les mains pour les essuyer. « Quelque chose, finit-il par répliquer en haussant les épaules comme s’il ne le comprenait pas tout à fait lui-même, quelque chose me dit qu’il est important d’attendre. Quelques jours encore. Je n’ai pas souvent des impressions de ce genre mais, quand je les ai, j’ai appris à m’y fier. Elles m’ont sauvé la vie dans le passé. Cette fois, c’est différent, d’une certaine façon, mais c’est important. De toute évidence. Vous voulez continuer votre route, alors allez-y. Pas moi. »
Il se refusa toujours à en dire plus, peu importe le nombre de fois où Perrin le questionna. Il passait le temps à bavarder avec Raen, à manger, à faire la sieste la toque sur les yeux et s’entêtait à ne pas discuter de départ. Quelque chose lui disait d’attendre, quelque chose lui disait que c’était important. Il saurait quand viendrait le moment de partir. Prenez de la tarte, mon garçon. Ne vous tracassez pas. Tâtez donc un peu de ce ragoût. Détendez-vous.
Perrin n’arrivait pas à se détendre. Le soir, il rôdait parmi les roulottes multicolores en se tourmentant, autant parce que personne d’autre ne semblait voir de sujet de tracas que pour toute autre raison. Les Tuatha’ans chantaient et dansaient, cuisinaient et mangeaient autour de leurs feux de camp – des fruits et des noix, des baies et des légumes ; ils ne mangeaient pas de viande – et s’occupaient à des myriades de corvées domestiques, comme s’ils n’avaient pas un souci au monde. Les enfants couraient et jouaient partout, à cache-cache parmi les roulottes, à grimper aux arbres autour du camp, riant et roulant par terre avec les chiens. Pas un souci au monde, pour personne.
En les regardant, cela le démangeait de partir. Partir avant que nous attirions les chasseurs qui leur tomberont dessus. Ils nous ont accueillis et nous leur rendons leur bonté en les mettant en danger. Au moins ont-ils raison d’avoir le cœur léger. Rien ne les pourchasse. Mais nous autres…
C’était difficile de parler à Egwene. Ou bien elle s’entretenait avec Ila, leurs têtes rapprochées d’une façon qui disait qu’aucun homme n’était le bienvenu, ou bien elle dansait avec Aram, en virevoltant au son des flûtes, des violons et des tambours sur des airs que les Tuatha’ans avaient recueillis dans le monde entier, ou sur les chants vifs et pleins de trilles des Nomades eux-mêmes, vifs qu’ils fussent lents ou rapides. Ils connaissaient beaucoup de chansons, dont il reconnaissait certaines qu’on chantait chez lui, bien que souvent sous des noms différents de ceux qu’elles portaient aux Deux Rivières. Trois Jeunes Filles dans un pré, par exemple, les Rétameurs l’appelaient La Ronde des jolies demoiselles et ils disaient que Le Vent du nord s’appelait La Rude Averse dans certains pays ou La Retraite de Berin dans d’autres. Quand il demanda sans réfléchir Le Rétameur a pris mes pots, ils se tordirent de rire. Ils la connaissaient mais sous le titre Jette les plumes au vent.