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Il comprenait qu’on ait envie de danser sur les chansons du Peuple. Là-bas, au Champ d’Emond, personne ne le considérait autrement que comme un danseur médiocre, mais ces chansons lui mettaient des ailes aux pieds et il pensa qu’il n’avait jamais dansé si longtemps, si ardemment ni si bien de sa vie.

Hypnotiques, elles faisaient battre son sang au rythme des tambours.

C’est le deuxième soir que Perrin vit pour la première fois des femmes danser sur quelques-unes des chansons lentes. Les feux brûlaient bas, la nuit pesait sur les roulottes, les doigts frappaient des rythmes lents sur les tambours. D’abord un tambour, puis un autre, jusqu’à ce que tous les tambours battent à la même cadence lente et insistante. Une jeune fille en robe rouge entra dans la lumière d’un pas balancé en détachant son châle. Des fils de perles lui ornaient les cheveux et elle avait rejeté au loin ses souliers d’un coup de pied. Une flûte entonna la mélodie, doucement plaintive, et la jeune fille dansa. Ses bras étendus déployaient son châle derrière elle ; ses hanches ondulaient, tandis que ses pieds nus glissaient sur le sol au rythme des tambours. Les yeux noirs de la jeune fille se posèrent sur Perrin et son sourire était aussi lent que sa danse. Elle tournait en petits cercles et lui souriait par-dessus son épaule.

Il déglutit. Il avait chaud au visage mais cette chaleur ne venait pas du feu. Une deuxième jeune fille rejoignit la première, la frange de leurs châles oscillait en mesure avec les tambours et la lente rotation de leurs hanches. Elles lui souriaient et il s’éclaircit la gorge qui s’enrouait. Il avait peur de regarder autour de lui ; il était rouge comme un coquelicot et quiconque n’avait pas les yeux fixés sur les danseuses devait être en train de rire de lui. Il en était sûr.

D’un air aussi détaché qu’il put, il glissa à bas du tronc, comme s’il cherchait une position confortable, mais finit soigneusement par détourner le regard du feu et des danseuses. Il n’y avait rien de comparable au Champ d’Emond. Danser avec les jeunes filles sur le Pré les jours de fête n’en approchait même pas. Pour une fois, il souhaita que le vent se lève pour le rafraîchir.

Les danseuses rentrèrent dans son champ de vision, seulement cette fois elles étaient trois. L’une lui adressa un clin d’œil espiègle. Il regarda désespérément de tous les côtés. Par la Lumière, pensa-t-il, qu’est-ce que je fais maintenant ? Que ferait Rand ? Lui sait s’y prendre avec les jeunes filles.

Les danseuses riaient tout bas ; les perles cliquetaient quand elles rejetaient leurs longs cheveux sur leurs épaules, et il crut que sa figure allait s’embraser. Puis une femme un peu plus âgée se joignit aux jeunes filles pour leur montrer comment faire. Avec un gémissement, il renonça et ferma les yeux. Même derrière ses paupières, leurs rires provoquaient et excitaient. Même derrière ses paupières, il les voyait encore. La sueur perlait sur son front et il souhaitait que le vent se lève.

Selon Raen, les jeunes filles ne dansaient pas souvent cette danse, et les femmes encore plus rarement ; et, selon Élyas, c’est grâce aux rougeurs de Perrin qu’elles la dansèrent tous les soirs depuis cette nuit-là.

« Je dois vous remercier, lui déclara Élyas d’un ton grave et solennel. C’est différent pour vous les jeunes mais, à mon âge, il faut plus qu’un feu de bois pour me réchauffer les os. » Perrin se rembrunit. Quelque chose dans l’aspect du dos d’Élyas quand il s’en alla proclamait, même si cela ne se voyait pas, qu’il riait sous cape.

Perrin apprit vite qu’il y avait mieux à faire que de détourner les yeux des femmes et des jeunes filles qui dansaient, même si clins d’œil et sourires l’incitaient encore à souhaiter qu’il le puisse. Une, ç’aurait été très bien, peut-être – mais cinq ou six, avec tout le monde qui regardait… Il n’arriva jamais à se maîtriser suffisamment pour ne pas piquer un fard.

Puis Egwene se mit à apprendre la danse. Deux des jeunes filles qui l’avaient dansée ce premier soir la lui enseignèrent, claquant des mains pour battre la mesure pendant qu’elle répétait les pas glissés avec un châle d’emprunt qui ondulait derrière elle. Perrin s’apprêta à dire quelque chose, puis conclut qu’il serait plus sage de ne pas ouvrir la bouche. Quand les jeunes filles y ajoutèrent les balancements de hanches, Egwene éclata de rire et les trois jeunes filles tombèrent en riant dans les bras les unes des autres. Mais Egwene persévéra, les yeux brillants et des taches de couleur vive sur les joues. Aram la regardait danser avec un regard brûlant et affamé. Le jeune et beau Tuatha’an lui avait offert un collier de perles bleues qu’elle portait tout le temps. Des froncements de sourcils inquiets avaient remplacé les sourires d’Ila quand elle avait remarqué pour la première fois l’intérêt que son petit-fils portait à Egwene. Perrin résolut de surveiller de près le jeune messire Aram.

Il se débrouilla une fois pour trouver Egwene seule à côté d’une roulotte peinte en vert et jaune. « Tu t’amuses bien, dis-moi ! s’écria-t-il.

— Pourquoi ne m’amuserais-je pas ? » Elle joua avec les perles bleues autour de son cou en leur souriant. « Nous ne sommes pas tous obligés de nous rendre malheureux comme toi. Est-ce que nous ne méritons pas une petite chance de nous amuser ? »

Aram n’était pas loin – il ne s’éloignait jamais beaucoup d’Egwene – les bras croisés sur la poitrine, un petit sourire sur le visage, mi-suffisance mi-défi. Perrin baissa la voix. « Je croyais que tu voulais aller à Tar Valon. Ce n’est pas ici que tu apprendras à être une Aes Sedai. »

Egwene leva le nez en l’air. « Et moi je croyais que tu ne voulais pas que j’en devienne une, répliqua-t-elle avec une amabilité suspecte.

— Sang et cendres, est-ce que tu t’imagines que nous sommes en sécurité ici ? Ces gens sont-ils en sécurité quand nous sommes là ? Nous risquons qu’un Évanescent nous découvre n’importe quand. »

La main d’Egwene trembla sur les perles. Elle la laissa retomber et respira profondément. « Ce qui doit arriver arrivera, que nous partions aujourd’hui ou la semaine prochaine. Voilà ce que je pense maintenant. Amuse-toi, Perrin. C’est peut-être notre dernière occasion de le faire. »

Elle lui effleura tristement la joue du bout des doigts. Puis Aram lui tendit la main et elle s’élança vers lui, riant déjà de nouveau. Comme ils couraient vers le chant des violons, Aram lança un sourire triomphant à Perrin par-dessus son épaule, comme pour dire : elle n’est pas à toi, mais elle sera à moi.

Ils tombaient tous beaucoup trop sous le charme du Peuple Nomade, songea Perrin. Élyas a raison. Pas besoin pour eux de tenter de vous convertir à la Voie de la Feuille. Elle s’infiltre en vous.

L’ayant, d’un coup d’œil, vu tassé sur lui-même pour échapper au vent, Ila avait sorti de sa roulotte une épaisse cape de laine ; une cape vert foncé, il le constata avec plaisir après tous ces rouges et ces jaunes. Comme il la drapait autour de ses épaules, s’émerveillant que cette cape soit assez grande pour lui, Ila déclara d’un air pincé : « Elle pourrait aller mieux. » Elle eut un regard pour la hache passée à sa ceinture et, quand elle releva les yeux, ils étaient tristes au-dessus de son sourire. « Elle pourrait aller beaucoup mieux. »

Tous les Rétameurs avaient la même réaction. Leur sourire ne s’effaçait jamais, il n’y avait jamais d’hésitation dans leur invitation à vous joindre à eux pour boire ou écouter de la musique, mais leurs yeux s’arrêtaient toujours sur la hache, et il devinait ce qu’ils pensaient. Un instrument de violence. Il n’existe jamais aucune excuse pour la violence envers un autre être humain. La Voie de la Feuille.