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Parfois, ils lui donnaient envie de les invectiver. Il y avait des Trollocs dans le monde, et des Évanescents. C’est ceux-là qui couperaient toutes les feuilles. Le Ténébreux était là, dehors, et les yeux de Ba’alzamon réduiraient en cendres la Voie de la Feuille. Avec entêtement, il continua à porter sa hache. Il se mit à garder sa cape rejetée en arrière, même quand le vent soufflait, de sorte que la lame en demi-lune n’était jamais cachée. De temps à autre, Élyas regardait d’un œil sarcastique l’arme qui pendait lourdement à son côté et lui dédiait un large sourire, ses yeux jaunes semblant lire dans ses pensées. Ce qui faillit lui faire recouvrir la hache. Presque.

Si le camp des Tuatha’ans était une source d’irritation constante, du moins là ses rêves étaient-ils normaux. Parfois, il se réveillait en sueur d’un rêve de Trollocs et d’Évanescents prenant d’assaut le camp, de roulottes coloriées comme un arc-en-ciel que des jets de torches transformaient en brasiers, de gens tombant dans des mares de sang, d’hommes, de femmes et d’enfants qui couraient, hurlaient et mouraient mais ne tentaient pas de se défendre contre les coups de lames incurvées comme une faux. Nuit après nuit, il se dressait d’un bond dans le noir, haletant, la main cherchant sa hache, avant de se rendre compte que les roulottes n’étaient pas en flammes, qu’aucune forme au mufle sanglant ne grondait sur des corps déchirés et tordus jonchant le sol. Mais c’était des cauchemars ordinaires, bizarrement réconfortants à leur manière. Si jamais il y avait eu place pour le Ténébreux dans ces rêves, c’était bien dans ceux-là, mais il n’y figurait pas. Pas de Ba’alzamon. Rien que des cauchemars ordinaires.

Pourtant, il avait conscience de la présence des loups quand il était éveillé. Ils gardaient leurs distances avec les camps et avec la caravane quand elle était en marche, mais il savait toujours où ils étaient. Il sentait leur mépris pour les chiens de garde des Tuatha’ans. Des bêtes bruyantes qui avaient oublié à quoi servaient leurs mâchoires, oublié le goût du sang chaud ; ils effrayaient peut-être les humains, mais ils s’éloigneraient en rampant sur le ventre si jamais la meute survenait. D’un jour à l’autre sa perception devenait plus aiguë, plus nette.

Pommelée devenait plus impatiente à chaque crépuscule. Qu’Élyas désire emmener les humains au sud justifiait que ce soit fait mais, s’il fallait le faire, alors qu’on le fasse. Qu’on en finisse avec ce lent voyage. Il est dans la nature des loups de vagabonder à l’aventure et elle n’aimait pas être séparée aussi longtemps de la meute. L’impatience brûlait aussi Vent. La chasse était pire que médiocre ici et il était dégoûté d’avoir à vivre de rats des champs, chose à traquer pour les louveteaux qui apprennent à chasser, nourriture juste bonne pour les vieux qui ne sont plus capables de terrasser un cerf ou de couper les jarrets d’un bœuf sauvage. Parfois, Vent pensait que Brûlé avait eu raison ; laisser les ennuis humains aux humains. Toutefois, il se gardait de telles pensées quand Pommelée était dans les parages et plus encore quand c’était Sauteur. Sauteur était un lutteur grisonnant couturé de cicatrices, rendu impassible par l’expérience acquise avec l’âge, en même temps que la ruse qui faisait mieux que remplacer ce dont l’âge pouvait l’avoir privé. Il ne se souciait pas des humains, mais Pommelée voulait ceci et Sauteur était prêt à attendre comme elle attendait et à s’élancer quand elle se mettrait à courir. Homme ou loup, ours ou taureau, tout ce qui défiait Pommelée trouverait les mâchoires de Sauteur prêtes à l’expédier dans le long sommeil. C’était toute la vie pour Sauteur, et cela rendait Vent prudent ; quant à Pommelée, elle semblait ne pas se préoccuper de leurs pensées à l’un et à l’autre.

Tout cela était clair dans l’esprit de Perrin. Il désirait avec ferveur Caemlyn, Moiraine et Tar Valon. Même s’il n’y avait pas de réponses, il pourrait y avoir une fin. Élyas le regardait, et il était sûr que l’homme aux yeux jaunes savait. Je vous en prie, qu’on en finisse.

Le rêve commença plus agréablement que la plupart de ceux qu’il avait eus dernièrement. Il était à la table de cuisine d’Alsbet Luhhan, en train d’aiguiser sa hache avec une pierre. Maîtresse Luhhan ne permettait jamais qu’on apporte à la maison du travail de la forge ou quoi que ce soit qui y ressemblait. Maître Luhhan devait même emporter au-dehors les couteaux de son épouse pour les aiguiser. Pourtant, elle s’occupait à cuisiner et ne dit pas un mot à propos de la hache. Elle ne dit même rien quand un loup, sortant de quelque part à l’intérieur de la maison, survint et se mit en boule entre Perrin et la porte donnant sur la cour. Perrin continua à aiguiser ; le moment de s’en servir ne tarderait pas.

Brusquement, le loup se leva en grondant sourdement, l’épaisse collerette de fourrure sur sa nuque se hérissa. Ba’alzamon, arrivant de la cour, pénétra dans la cuisine. Maîtresse Luhhan continua à préparer le repas.

Perrin se leva précipitamment, levant la hache, mais Ba’alzamon, sans se préoccuper de l’arme, se concentra sur le loup. Des flammes dansaient là où auraient dû se trouver ses yeux. C’est cela que tu as pour te protéger ? Et bien, je l’ai déjà affronté. Bien des fois déjà. »

Il recourba un doigt et le loup hurla quand le feu jaillit de ses yeux, de ses oreilles et de sa gueule, de sa peau. La puanteur de chair et de poils qui brûlaient emplit la cuisine. Alsbet Luhhan souleva le couvercle d’une marmite et en remua le contenu avec une cuillère de bois.

Perrin laissa choir la hache et bondit pour essayer d’éteindre les flammes avec ses mains. Le loup se réduisit en cendres noires entre ses paumes. Il recula, fixant des yeux la masse informe carbonisée sur le sol bien balayé de Maîtresse Luhhan. Il aurait voulu essuyer la suie grasse qu’il avait sur les mains, mais l’idée de la déposer sur ses vêtements lui tournait le cœur. Il saisit la hache, étreignant le manche à s’en faire craquer les articulations.

« Laissez-moi tranquille ! » cria-t-il. Maîtresse Luhhan tapota la cuillère sur le bord de la marmite et remit le couvercle dessus en chantonnant tout bas.

« Tu ne peux pas m’échapper, déclara Ba’alzamon. Tu ne peux te cacher de moi. Si tu es celui-là, tu es à moi. » La chaleur des flammes de sa face força Perrin à traverser la cuisine à reculons jusqu’à se retrouver le dos au mur. Maîtresse Luhhan ouvrit le four pour vérifier où en était la cuisson de son pain. « L’Œil du Monde te consumera, reprit Ba’alzamon. Je te marque pour mien ! » Il projeta en avant sa main fermée comme s’il lançait quelque chose ; quand ses doigts s’ouvrirent, un corbeau vola comme un éclair droit sur le visage de Perrin.

Perrin hurla quand le bec noir lui transperça l’œil gauche…

… et se redressa sur son séant en étreignant sa figure, au milieu des roulottes endormies du Peuple Nomade. Il abaissa lentement les mains. Il n’y avait pas de douleur, pas de sang. Pourtant il s’en souvenait, il se rappelait l’atroce souffrance.

Il frissonna et soudain Élyas était accroupi près de lui dans la pénombre qui précède l’aube, une main tendue comme pour le secouer afin de le réveiller. Au-delà des arbres où étaient les roulottes, les loups hurlaient, un hurlement aigu jailli de trois gorges. Il partageait leurs sensations. Feu. Douleur. Feu. Haine. Haine ! Tue !

« Oui, dit tout bas Élyas. Il est temps. Lève-toi, mon garçon. Il est temps que nous partions. »

Perrin se dégagea de ses couvertures. Pendant qu’il était encore en train d’empaqueter son matériel de couchage, Raen sortit de sa roulotte en se frottant les yeux pour chasser le sommeil. Le Chercheur jeta un coup d’œil au ciel et se figea à moitié des marches, les mains encore levées vers son visage. Seuls ses yeux bougeaient comme il étudiait attentivement le ciel, bien que Perrin ne comprît pas ce qu’il regardait. Quelques nuages planaient à l’est, le dessous rayé de rose par le soleil qui n’était pas encore levé, mais il n’y avait rien d’autre à voir. Raen paraissait aussi écouter et sentir l’air, mais il n’y avait pas de bruit à part le vent dans les arbres et pas d’odeur à part le faible relent de fumée des feux de la veille.