Perrin ne croyait pas ces précautions bien efficaces contre les rêves mais, quand il commença à réfléchir à quoi elles pouvaient servir, il regretta qu’il ne s’agisse pas seulement des rêves. La première fois, Egwene demanda avec anxiété si les Trollocs étaient de retour, mais Élyas se contenta de secouer la tête et les incita à presser le mouvement. Perrin ne dit rien. Il savait qu’il n’y avait pas de Trollocs à proximité ; les loups ne sentaient que l’herbe, les arbres et de petits animaux. Ce n’était pas la peur des Trollocs qui poussait Élyas, mais ce quelque chose d’autre dont même Élyas n’avait pas une perception nette. Les loups ignoraient totalement ce que c’était, mais ils avaient conscience de l’ardente prudence d’Élyas, et ils commencèrent à aller en reconnaissance comme si le danger les pourchassait de près ou s’était placé en embuscade de l’autre côté de la colline suivante.
Le terrain se soulevait maintenant en longues ondulations trop basses pour mériter le nom de collines, qui se dressaient en travers de leur route. Un tapis de gazon rêche, encore flétri par l’hiver et parsemé de mauvaises herbes luxuriantes, s’étalait devant eux, ondoyant sous un vent d’est que rien n’arrêtait sur près de vingt-cinq lieues. Les bouquets d’arbres se raréfièrent. Le soleil se leva à regret, sans chaleur.
Élyas longeait chaque fois que c’était faisable ces éminences trapues, et il évitait de les escalader autant que possible. Il ouvrait rarement la bouche et quand il parlait…
« Vous savez quel temps cela prend de contourner comme ça chacune de ces sacrées petites collines ? Sang et cendres ! Je n’arriverai pas à me débarrasser de vous avant l’été à ce train-là. Non, nous ne pouvons pas aller droit devant nous ! Combien de fois faut-il vous le répéter ? Avez-vous une idée, la moindre idée, de ce qu’on est facile à repérer quand on se détache sur une ligne de faîte dans un paysage comme celui-là ? Je veux bien être brûlé, mais on marche de long en large autant qu’en avant. On se tortille comme des serpents. J’avancerais plus vite avec les deux pieds attachés. Eh bien, quoi, vous allez rester plantés à me dévisager ou vous avancez ? »
Perrin échangea un coup d’œil avec Egwene. Elle tira la langue en direction du dos d’Élyas. Aucun d’eux ne dit rien. La seule fois où Egwene avait protesté qu’Élyas était celui qui voulait contourner les collines et qu’il ne devrait pas rejeter le blâme sur eux, cela lui avait valu une semonce sur la façon dont le son portait à longue distance, débitée sur un ton grondant qui se serait entendu à un quart de lieue. Il avait prononcé sa mercuriale sans se retourner et il n’avait même pas ralenti une seconde pour le faire.
Qu’il parle ou non, les yeux d’Élyas fouillaient tous les alentours, quelquefois se fixant comme s’il y avait quelque chose à voir en dehors de l’herbe rude qui était sous leurs pieds. Si lui voyait quelque chose, Perrin en était incapable et les loups pas moins que lui. Le front d’Élyas se creusait de nouvelles rides, mais il se refusait à donner des explications, à dire pourquoi ils devaient se hâter ou par quoi il craignait qu’ils soient pris en chasse.
Parfois, une chaîne de collines plus longue qu’à l’ordinaire leur barrait le passage, s’étirant sur des et des lieues vers l’est et vers l’ouest. Même Élyas était obligé de convenir que la contourner écarterait trop de leur chemin. Néanmoins, il ne les laissait pas simplement l’escalader. Il les abandonnait en bas de la pente, rampait sur le ventre jusqu’au faîte et regardait par-dessus avec autant de précaution que si les loups n’avaient exploré le terrain dix minutes plus tôt. Dans cette attente au pied de la colline, les minutes paraissaient des heures et le fait d’être dans l’ignorance les oppressait. Egwene se mâchonnait la lèvre inférieure et égrenait machinalement entre ses doigts avec un cliquetis les perles du collier offert par Aram. Perrin attendait avec fortitude. Son estomac était noué par l’angoisse, mais il parvenait à garder une expression calme, il réussissait à dissimuler son agitation intérieure.
Les loups avertiront s’il y a du danger. Ce serait merveilleux s’ils s’en allaient, s’ils s’évanouissaient enfumée mais, pour le moment… pour le moment, ils donneront l’alarme. Qu’est-ce qu’il cherche ? Quoi donc ?
Élyas leur faisait toujours signe d’avancer après avoir longuement observé, les yeux à ras de la crête. Chaque fois, la voie était libre – jusqu’à ce qu’ils se retrouvent devant une colline qu’ils ne pouvaient pas contourner. À la troisième colline de ce genre, Perrin eut haut-le-cœur. Des exhalaisons aigres lui remontèrent dans la gorge et il comprit que s’il devait attendre même cinq minutes il vomirait. « Je… » Il ravala sa salive. « Je viens aussi.
— Restez baissé », fut ce que se contenta de dire Élyas.
Dès qu’il eut parlé, Egwene sauta à bas de Béla.
L’homme aux habits de fourrure rabaissa sa toque sur son front et la regarda par-dessous. « Vous comptez faire ramper cette jument ? » questionna-t-il d’un ton sarcastique.
La bouche d’Egwene remua, mais aucun son n’en sortit. Finalement, elle haussa les épaules, alors Élyas se détourna sans rien ajouter et commença à escalader la pente douce. Perrin se hâta derrière lui.
Encore à bonne distance de la ligne de crête, Élyas lui indiqua du geste de se baisser et lui-même s’aplatit sur le sol, rampant comme un ver sur les derniers mètres. Perrin se laissa choir à plat ventre.
Au sommet, Élyas ôta sa toque de fourrure avant de soulever la tête avec une lenteur infinie. Regardant à travers une touffe d’herbes épineuses, Perrin ne vit qu’une plaine onduleuse pareille à celle qui était derrière eux. La pente était dégagée, à part un bouquet d’arbres large d’une centaine de pas qui poussaient en bas dans le creux, à cinq cents empans peut-être au sud de la colline. Les loups l’avaient déjà traversé, sans y avoir flairé aucune trace de Trollocs ou de Myrddraals.
À l’est et à l’ouest, le paysage était le même partout où portait le regard de Perrin : de la prairie avec des bosquets largement disséminés. Rien ne bougeait. Les loups se trouvaient à plus de mille empans, hors de vue : à cette distance, il les sentait à peine. Ils n’avaient rien remarqué quand ils avaient inspecté ce terrain. Que cherche donc Élyas ? Il n’y a rien là-bas.
« Nous perdons du temps », dit-il en s’apprêtant à se redresser et, au même moment, une bande de corbeaux surgit des arbres au-dessous d’eux, une cinquantaine, non, une centaine d’oiseaux noirs montant en spirale dans le ciel. Il se figea dans sa pose accroupie tandis que la bande tournoyait au-dessus des arbres. Les Yeux du Ténébreux. M’ont-ils aperçu ? Des gouttes de sueur ruisselèrent sur sa figure.
Comme si une même pensée avait soudain jailli dans cette centaine de petits cerveaux, chaque corbeau vira brusquement dans la même direction. Le sud. La bande disparut au-delà de la colline suivante, descendant déjà. À l’est, un autre bosquet vomit d’autres corbeaux. La masse noire tourna en cercle par deux fois et partit cap au sud.
Secoué de tremblements, Perrin se baissa lentement vers le sol. Il essaya de parler, mais il avait la bouche trop sèche. Au bout d’une minute, il parvint à rassembler un peu de salive. « C’était cela que vous redoutiez ? Pourquoi n’avoir rien dit ? Pourquoi les loups ne les ont-ils pas vus ?