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Rand rougit et il regretta de ne pas avoir la taille d’Ewin pour ne pas se retrouver si nettement en évidence. Ses amis aussi oscillèrent d’un pied sur l’autre, mal à l’aise. C’était seulement l’année précédente que Fain les avait remarqués pour la première fois, les reconnaissant pour des hommes. Fain n’avait habituellement pas de temps à perdre avec quiconque était trop jeune pour acheter beaucoup de ce qu’il avait dans son chariot. Rand espéra n’avoir pas été relégué de nouveau au rang d’enfant aux yeux du colporte.

Avec un raclement de gorge bruyant et pompeux, Fain tira sur son manteau épais. « Non, pas plus tard », déclama-t-il, levant de nouveau le bras avec majesté. « Je vais vous le dire maintenant. » En parlant, il fit de grands gestes, lançant ses mots sur la foule. « Vous pensez que vous avez eu des ennuis aux Deux Rivières, hein ? Eh bien, le monde entier a des ennuis, de la Grande Dévastation au sud jusqu’à la mer des Tempêtes, de l’océan d’Aryth à l’ouest jusqu’à la région inculte d’Aiel à l’est. Et même au-delà. L’hiver a été plus dur que vous n’en aviez jamais connu, assez froid pour vous geler le sang et faire craquer vos os ? Ahhh ! L’hiver a été dur et rude partout. Dans les régions frontières – les Marches – on appellerait printemps votre hiver. Mais le printemps n’arrive pas, dites-vous. Voyons donc. Les loups ont tué vos moutons ? Peut-être des loups ont-ils attaqué des hommes ? Est-ce que c’est ça ? Bah ! Le printemps est en retard partout. Il y a des loups partout, tous affamés de n’importe quelle chair où planter la dent, que ce soit mouton, vache ou homme. Cependant il y a des choses pires que les loups ou l’hiver. Il y en a qui seraient contents de n’avoir que vos petits ennuis. » Il marqua une pause oratoire.

« Que pourrait-il y avoir de pire que des loups qui tuent des moutons et des hommes ? » s’exclama Cenn Buie. D’autres marmonnèrent leur accord.

« Des hommes qui tuent des hommes. » La réponse du colporteur proférée d’une voix solennelle fit naître des murmures choqués qui se multiplièrent quand il continua : « C’est de la guerre que je veux parler. Il y a la guerre au Ghealdan, la guerre et la folie. Les neiges de la forêt de Dhallin sont rougies par le sang des hommes. Les corbeaux et les cris des corbeaux emplissent l’air. Les armées marchent contre le Ghealdan. Les nations, les grandes familles et les grands personnages envoient leurs soldats au combat.

— La guerre ? » La bouche de Maître al’Vere prononçait maladroitement ce mot peu familier. Personne aux Deux Rivières n’avait jamais rien eu à faire avec la guerre. « Pourquoi ont-ils la guerre ? »

Fain arbora un sourire ironique et Rand eut l’impression qu’il se gaussait de l’isolement maintenant les villageois à l’écart du monde, et de leur ignorance. Le colporteur se pencha en avant, comme s’il voulait confier un secret au Maire, mais son murmure était fait pour porter loin et ce fut le cas. « L’étendard du Dragon a été levé et les hommes s’attroupent pour s’y opposer. Et pour le soutenir. »

Un long souffle étranglé jaillit de toutes les gorges en même temps, et Rand frissonna malgré lui.

« Le Dragon ! gémit quelqu’un. Le Ténébreux s’est déchaîné dans le Ghealdan !

— Pas le Ténébreux » grommela Haral Luhhan. Le Dragon n’est pas le Ténébreux. Et celui-ci est un faux Dragon de toute façon.

— Écoutons ce qu’a à dire Maître Fain », déclara le Maire, mais personne ne se rassura si facilement. De tous les côtés, les gens s’exclamaient, hommes et femmes criant à qui mieux mieux.

« Tout aussi dangereux que le Ténébreux !

— Le Dragon a brisé le monde, non ?

— C’est lui qui a commencé ! Il a provoqué le Temps de la Folie !

— Vous connaissez les prophéties ! Quand le Dragon renaîtra, vos pires cauchemars vous sembleront vos rêves les plus doux !

— Ce n’est qu’un autre faux Dragon, sûrement.

— Quelle différence ? Rappelez-vous le dernier faux Dragon. Il a commencé une guerre, lui aussi. Des milliers sont morts, pas vrai, Fain ? Il a mis le siège devant Illian.

— C’est une période néfaste ! Personne n’a prétendu être le Dragon Réincarné pendant vingt ans et maintenant il y en a eu trois dans les cinq dernières années. Une période néfaste. Regardez le temps qu’il fait ! »

Rand échangea un regard avec Mat et Pétrin. Les yeux de Mat brillaient d’excitation, mais Perrin avait l’air soucieux. Rand se rappelait toutes les histoires qu’il avait entendues sur les hommes qui se prétendaient le Dragon Réincarné, et si tous avaient donné la preuve qu’ils étaient de faux Dragons en mourant ou en disparaissant sans avoir accompli aucune des prophéties, ce qu’ils avaient fait causait suffisamment de mal. Des nations entières déchirées par les batailles, des cités et des bourgs livrés au feu des torches. Les morts tombaient comme feuilles à l’automne, les réfugiés encombraient les routes comme moutons au parc. C’est ce que disaient colporteurs et marchands, et personne doué de bon sens aux Deux Rivières n’en doutait. Le monde finirait, proclamaient certains, quand le Dragon renaîtrait.

« Assez ! ordonna le Maire d’une voix tonnante. Taisez-vous ! Cessez de vous mettre dans tous vos états en vous montant la tête. Laissez Maître Fain nous parler de ce faux Dragon. »

Les gens commencèrent à se calmer, mais Cenn Buie refusa de garder le silence.

« Est-ce que c’est vraiment un faux Dragon ? » demanda aigrement le couvreur.

Maître al’Vere cligna des paupières comme pris de court, puis dit d’un ton sec : « Ne sois pas un vieil imbécile, Cenn ! »

Mais Cenn avait rallumé l’effervescence de la foule.

« Ce ne peut pas être le Dragon Réincarné ! Que la Lumière nous aide, ça n’est pas possible !

— Buie, espèce de vieux fou ! Tu tiens à attirer la malchance, hein ?

— Tu vas nommer le Ténébreux, après ça ! Tu es saisi par le Dragon, Cenn Buie ! Tu essaies de nous plonger tous dans le pétrin ! »

Cenn jeta autour de lui un regard de défi, dans une tentative pour intimider l’assistance menaçante, et éleva la voix :

« Je n’ai pas entendu Fain dire que c’était un faux Dragon. Et vous ? Servez-vous de vos yeux ! Où sont les récoltes qui devraient être à hauteur du genou ou mieux ? Pourquoi est-ce encore l’hiver quand le printemps devrait être là depuis un mois ? » Des cris de colère intimèrent à Cenn de tenir sa langue. « Je ne resterai pas silencieux ! Ces propos ne me plaisent pas non plus, mais je ne me cacherai pas la tête sous un panier jusqu’à ce qu’un homme de Taren-au-Bac vienne me couper la gorge. Et je ne veux pas demeurer suspendu au bon plaisir de Fain, pas cette fois. Parle clairement, colporteur. Qu’as-tu appris, eh ? Cet homme est-il un faux Dragon ? »

Si Fain était troublé par les nouvelles qu’il apportait ou l’émotion qu’il avait soulevée, il n’en donnait aucun signe. Il haussa seulement les épaules et posa un doigt osseux le long de son nez. « Quant à cela, voyons, qui peut le dire jusqu’à ce que ce soit fini et bien fini ? » Il marqua une pause avec un de ses sourires secrets, parcourant des yeux la foule, comme s’il imaginait comment les gens réagiraient et jugeait cela drôle. « Ce dont je suis sûr, déclara-t-il avec un détachement forcé, c’est qu’il peut maîtriser le Pouvoir Unique. Les autres en étaient incapables. Par contre, lui sait le canaliser. Le sol s’ouvre sous les pas de ses ennemis et les remparts tombent en poussière à l’ordre qu’il lance. L’éclair vient quand il l’appelle et frappe où il le dirige. Voilà ce que j’ai appris, et d’hommes en qui j’ai confiance. »

Un silence de stupeur s’établit. Rand regarda ses amis. Perrin semblait voir des choses qui ne lui plaisaient pas, mais Mat avait toujours l’air surexcité.