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Ils se mirent à dévaler les collines dès que le dernier corbeau avait disparu par-dessus la suivante, puis alors que les derniers retardataires battaient encore des ailes au-dessus des sommets. Qu’un seul oiseau regarde en arrière. À l’est et à l’ouest, les corbeaux poursuivaient leur quête tandis qu’ils traversaient le terrain découvert entre les collines. Il ne s’en faudrait que d’un oiseau.

Les corbeaux derrière eux arrivaient très vite. Pommelée et les autres loups se tenaient à l’écart de leur ligne de vol et avançaient sans s’arrêter pour lécher leurs blessures, mais ils avaient appris tout ce qu’il y avait à savoir concernant la surveillance du ciel. De combien sont-ils proches ? Quand arriveront-ils ? Les loups n’ont pas la même notion du temps que les hommes, ils n’ont pas de raisons pour diviser un jour en heures. Les saisons leur suffisent à marquer la durée, et la clarté et le noir. Pas besoin de plus. Finalement, Perrin réussit à susciter une image de l’emplacement où se trouverait le soleil quand les corbeaux de l’arrière les rattraperaient. Il regarda par-dessus son épaule le soleil couchant et passa sur ses lèvres une langue sèche. Les corbeaux seraient sur eux dans une heure, moins peut-être. Une heure, et le soleil ne serait pas couché avant deux bonnes heures, du moins deux jusqu’à la nuit complète.

Nous mourrons à la tombée du jour, pensa-t-il, titubant dans sa course. Massacrés comme le renard. Il mit la main sur sa hache, puis ses doigts passèrent à sa fronde. Elle rendrait plus de services. Pas assez, toutefois. Pas contre cent corbeaux, cent cibles mobiles comme des flèches, cent becs dardés.

« C’est ton tour de monter, Perrin, dit Egwene d’un ton las.

— Dans un moment, répliqua-t-il d’une voix haletante. Je peux encore courir des lieues. » Elle hocha la tête et resta en selle. Elle est vraiment fatiguée. La prévenir ? Ou lui laisser croire que nous avons toujours une chance de nous en tirer ? Une heure d’espoir, même si c’est vain, ou une heure de désespoir ?

Élyas l’observait de nouveau, sans rien dire. Il devait savoir, mais il gardait bouche close. Perrin regarda de nouveau Egwene et plissa les paupières pour refouler des larmes brûlantes. Il toucha sa hache et se demanda s’il en aurait le courage. Dans les dernières minutes, quand les corbeaux fondraient sur eux, quand tout espoir aurait disparu, aurait-il le courage de lui épargner la mort qu’avait subie le renard ? Ô Lumière, donne-moi la force !

Tout à coup, les corbeaux qui les précédaient semblèrent disparaître. Perrin distinguait encore des nuages sombres flous loin à droite et à gauche, mais devant… rien. Où sont-ils allés ? Par la Lumière, si nous les avons dépassés…

Brusquement, un frisson le parcourut, une sensation très nette de froid, comme s’il avait sauté dans la rivière de la Source du Vin en plein hiver. Il en fut traversé comme d’une vague qui emporta avec elle une partie de sa fatigue, un peu des crampes dans ses jambes et de la brûlure dans ses poumons. Elle laissa derrière… quelque chose. Il était incapable de déterminer quoi, il se sentait seulement différent. Il s’immobilisa en vacillant et regarda autour de lui, saisi de peur. Élyas l’observait, les observait tous les deux, une lueur au fond des yeux. Il savait ce que c’était, Perrin en avait la conviction, mais il se contentait de les dévisager.

Egwene tira sur les rênes de Béla pour l’arrêter et promena autour d’elle un regard mal assuré, mi-étonné mi-craintif. Elle chuchota : « C’est… bizarre. J’ai l’impression d’avoir perdu quelque chose. » Même la jument avait dressé une tête attentive, les naseaux dilatés comme s’ils percevaient une faible odeur de foin fraîchement fauché.

« Qu’est-ce… qu’est-ce que c’est ? » questionna Perrin.

Élyas éclata de son rire saccadé. Il se courba en deux, les épaules agitées de soubresauts, les mains appuyées sur les genoux. « La sécurité, voilà ce que c’est. Nous avons réussi, triples idiots. Aucun corbeau ne franchira cette frontière… aucun qui a la charge d’être l’œil du Ténébreux, en tout cas. Un Trolloc ne la traverserait que contraint et forcé et il faudrait une pression rudement féroce pour que les Myrddraals se résignent à exercer cette contrainte. De même pour les Aes Sedai. Le Pouvoir Unique ne prévaut pas ici ; elles ne peuvent pas puiser à la Vraie Source ; elles ne peuvent même pas entrer en contact avec la Source, comme si elle s’était évaporée. Cela les démange intérieurement, pour sûr. Leur donne la tremblote comme à un ivrogne invétéré. C’est la sécurité. »

De prime abord, aux yeux de Perrin, le paysage ne différait pas du terrain onduleux où ils avaient escaladé des collines et descendu des crêtes toute la journée. Puis il remarqua des pousses vertes dans le tapis végétal ; pas beaucoup, et elles avaient du mal à percer, mais en plus grand nombre que partout ailleurs. Moins de mauvaises herbes aussi croissaient parmi ces pousses. Il était incapable d’imaginer ce que c’était, mais cet endroit avait… il ne savait quoi de spécial. Et dans ce que disait Élyas quelque chose sollicitait sa mémoire.

« Qu’est-ce que c’est ? questionna Egwene. Je sens… Quel est cet endroit ? Je ne dirai pas qu’il me plaît.

— Un stedding répliqua Élyas dans un rugissement de rire. Vous n’écoutez jamais de contes ? Bien sûr, il n’y a pas eu d’Ogier ici depuis trois mille ans et quelque, pas depuis la Destruction du Monde, mais c’est le stedding qui fait l’Ogier et non l’Ogier qui fait le stedding.

— Une simple légende », balbutia Perrin. Dans les contes, les steddings étaient toujours des havres de paix, des endroits où se cacher, que ce soit des Aes Sedai ou des créatures du Père des Mensonges.

Élyas se redressa ; sinon parfaitement frais et dispos, du moins sans présenter de signes qu’il avait couru presque un jour entier. « En route. Mieux vaut nous enfoncer plus avant dans ce lieu légendaire. Les corbeaux ne peuvent pas nous y suivre, mais ils peuvent toujours nous voir à cette petite distance de la lisière du stedding et ils sont peut-être bien suffisamment nombreux pour en surveiller tout le tour. Qu’ils le dépassent donc et continuent plus loin leurs recherches. »

Perrin aurait aimé ne plus bouger maintenant qu’il était arrêté ; ses jambes tremblaient et lui ordonnaient de rester couché là une semaine. Ce qu’il avait ressenti de bien-être n’avait été que temporaire ; toutes les courbatures et la lassitude étaient revenues. Il se força à avancer d’un pas puis d’un autre. Cela ne devint pas plus facile, mais il s’obstina. Egwene fit claquer les rênes pour que Béla se remette en route. Élyas adopta un souple pas de course allongé, ne ralentissant jusqu’à la simple allure de marche que lorsque les autres se montrèrent visiblement incapables de suivre. Une marche rapide.

« Pourquoi… ne pas… nous installer ici ? » demanda Perrin d’une voix haletante. Il respirait par la bouche, et il s’arrachait les mots de la gorge entre de profondes aspirations qui lui déchiraient la poitrine. « Si c’est réellement… un stedding. Nous serions en sécurité. Pas de Trollocs. Pas d’Aes Sedai. Pourquoi ne pas… demeurer ici… jusqu’à ce que ce soit fini ? » Peut-être que les loups n’y viendront pas non plus.

« Combien de temps cela durera-t-il ? » Élyas tourna la tête par-dessus son épaule, un sourcil levé. « Qu’est-ce que vous mangerez ? De l’herbe comme le cheval ? En plus, il y en a d’autres qui connaissent ce coin, et rien ne barre la route aux humains, pas même aux pires. Et il n’y a qu’un emplacement où trouver encore de l’eau. » En fronçant les sourcils d’un air inquiet, il décrivit un cercle complet pour inspecter le paysage. Quand il eut fini, il secoua la tête et parla d’une voix inaudible. Perrin sentit qu’il s’adressait aux loups. Vite. Vite. « Nous avons le choix entre deux maux et les corbeaux sont un mal certain. En route. Il n’y a plus qu’un quart de lieue, une demi-lieue au maximum. »