Élyas lança la bouilloire à Perrin qui la laissa choir aussitôt en poussant un glapissement étouffé. Perrin souffla sur ses mains en regardant Élyas d’un air furieux, mais l’homme aux fourrures était trop occupé à inspecter rapidement leur campement pour y prêter attention.
« Aucune chance de dissimuler qu’on a séjourné ici, conclut Élyas. Il ne nous reste qu’à nous hâter et espérer. Peut-être qu’ils ne s’en soucieront pas. Sang et cendres, j’étais pourtant certain qu’il s’agissait des corbeaux. »
Perrin jeta vivement la selle sur le dos de Béla et accota la hache contre sa cuisse pendant qu’il se penchait pour resserrer la sangle.
« Qu’est-ce que c’est ? » questionna Egwene. Sa voix tremblait. « Des Trollocs ? Un Évanescent ?
— Allez à l’est ou à l’ouest, ordonna Élyas à Perrin. Trouvez un endroit où vous cacher et je vous rejoindrai dès que possible. S’ils voient un loup… » Il partit en coup de vent, courbé comme s’il avait l’intention de s’élancer à quatre pattes, et disparut dans les ombres du soir qui s’allongeaient.
Egwene ramassa précipitamment ses quelques possessions, elle exigeait toujours une explication de Perrin. Sa voix était insistante et s’affolait de plus en plus devant son silence. Il était effrayé, lui aussi, mais la peur les aiguillonnait et les poussait à presser le pas. Il attendit qu’ils soient en route vers le soleil couchant. Allant au pas de gymnastique devant Béla, la hache agrippée à deux mains en travers de la poitrine, il expliqua d’une façon décousue par-dessus son épaule ce qu’il savait, tout en cherchant un endroit où se terrer en attendant Élyas.
« Il arrive une quantité d’hommes à cheval. Ils sont venus derrière les loups, mais ces hommes ne les ont pas remarqués. Ils se dirigent vers l’étang. Ils n’ont probablement rien à voir avec nous ; c’est le seul point d’eau à des lieues à la ronde. Cependant, Pommelée dit… » Il jeta un coup d’œil en arrière. Le soleil de fin de journée peignait des ombres bizarres sur le visage d’Egwene, des ombres qui masquaient son expression. Qu’est-ce qu’elle pense ? Te regarde-t-elle comme si elle ne te connaissait plus ? Te connaît-elle ? « Pommelée dit qu’ils ont une drôle d’odeur. Qui ressemble… en quelque sorte à l’odeur qui émane d’un chien enragé. » L’étang était maintenant hors de vue derrière eux. Il pouvait encore distinguer des rochers – les fragments de la statue d’Artur Aile-de-Faucon – dans le crépuscule qui s’assombrissait, mais pas au point de repérer quelle était la roche où leur feu avait été allumé. « Nous nous tiendrons à l’écart d’eux, nous trouverons un endroit pour attendre Élyas.
— Pourquoi nous chercheraient-ils noise ? s’exclama-t-elle. Nous sommes censés être en sécurité ici. C’est un lieu qui passe pour être sûr. Par la Lumière, il faut bien qu’il y ait un endroit quelconque où l’on n’ait rien à craindre. »
Perrin commença à chercher avec plus d’attention quelque part où se cacher. Ils ne devaient pas se trouver bien loin de l’étang, mais le crépuscule s’obscurcissait. La nuit serait bientôt trop sombre pour voyager. Une faible lueur baignait encore les crêtes. Dans les creux qui les séparaient, où régnait tout juste assez de clarté pour se diriger, cette lueur semblait éclatante par contraste. Sur la gauche, une forme noire se détachait nettement à contre-jour sur le ciel, un grand roc plat sortant en biais du flanc d’une colline, dont la pente au-dessous se trouvait plongée dans la pénombre.
« Par ici », dit Perrin.
Il se dirigea au pas de course vers cette colline, jetant un coup d’œil par-dessus son épaule pour voir si quelque chose indiquait l’approche des arrivants. Il n’y en avait aucun signe – pas encore. Plus d’une fois, il dut s’arrêter pour attendre ses compagnes trébuchant à sa suite. Egwene était tassée sur le cou de Béla et la jument avançait avec prudence sur le terrain inégal. Perrin se dit que toutes deux devaient être plus lasses qu’il ne l’avait pensé. Mieux vaudra que ce soit une bonne cachette. Je ne crois pas que nous serons capables d’en chercher une autre.
Au pied de la colline, il examina la masse de rocher rectiligne qui se profilait sur le ciel, saillant de la pente presque à son sommet. Il y avait quelque chose de curieusement familier dans la façon dont le haut de l’énorme dalle semblait former des marches irrégulières, trois dressées et une horizontale. Il gravit la courte distance et marcha le long du rocher en le tâtant. En dépit du passage des siècles, il sentit encore quatre colonnes jointes. Il leva les yeux vers le sommet, pareil à une marche qui le dominait comme un formidable auvent. Des doigts. Nous nous abriterons dans la main d’Artur Aile-de-Faucon. Puisse un peu de sa justice y avoir demeuré.
Il fit signe à Egwene de le rejoindre. Elle ne bougea pas, ainsi se laissa-t-il glisser au bas de la pente et il lui expliqua ce qu’il avait trouvé.
Egwene examina la colline, la tête rejetée en arrière. « Comment peux-tu distinguer quoi que ce soit ? » demanda-t-elle.
Perrin ouvrit la bouche, puis la referma. Il se passa la langue sur les lèvres en regardant autour de lui, se rendant compte réellement pour la première fois de ce qu’il voyait. Le soleil était couché. Complètement à présent, et des nuages masquaient la pleine lune, mais à ses yeux c’était encore le halo violet pourpre du crépuscule. « J’ai tâté le rocher, finit-il par dire. Cela ne peut pas être autre chose. Ces bonshommes ne seront pas capables de nous repérer dans son ombre même s’ils viennent jusqu’ici. » Il prit la bride de Béla pour la conduire à l’abri de la Main. Il sentait sur son dos peser le regard d’Egwene.
Comme il l’aidait à descendre de la selle, la nuit s’emplit de clameurs qui retentissaient dans la direction de l’étang. Egwene posa la main sur le bras de Perrin et il comprit la question qu’elle ne formulait pas.
« Les hommes ont aperçu Vent », dit-il à contrecœur. Déchiffrer les pensées des loups était difficile. Quelque chose à propos de feu. « Ils ont des torches. » Il l’obligea à se baisser à la base des Doigts et s’accroupit à côté d’elle. « Ils forment des patrouilles pour inspecter les alentours. Ils sont très nombreux et les loups sont tous blessés. » Il essaya de prendre un ton plus réconfortant. « Mais Pommelée et les autres devraient être capables de rester en dehors de leur chemin, même s’ils sont blessés, et les hommes ne s’attendent pas à notre présence. On ne voit pas ce à quoi on ne s’attend pas. Ils finiront bien par abandonner et dresser leur camp. » Élyas se trouvait avec les loups et ne les quitterait pas tant qu’ils seraient pourchassés. Tant de cavaliers. Si tenaces. Pourquoi obstinés à ce point-là ?
Il vit Egwene hocher la tête mais, dans le noir, elle n’en fut pas consciente. « Nous nous en tirerons, Perrin. »
Par la Lumière, songea-t-il avec surprise, elle cherche à me rassurer, MOI.
Les cris se succédaient sans arrêt. De petits groupes de torches se déplaçaient dans le lointain, petits points lumineux vacillant dans l’ombre.
« Perrin, demanda Egwene à voix basse, danseras-tu avec moi, dimanche ? Si nous sommes rentrés chez nous d’ici là ? »
Des soubresauts secouèrent les épaules de Perrin. Il ne proféra pas un son et il n’aurait pas su dire s’il riait ou pleurait. « D’accord. Je te le promets. » Involontairement, ses mains se crispèrent sur la hache, lui rappelant qu’il la tenait encore. Sa voix se fit chuchotement. Il répéta : « Je te le promets », et il espéra.