Egwene ouvrit la bouche, mais Perrin avait vu l’obstination marquée sur sa figure et avait immédiatement deviné qu’elle s’apprêtait à débiter une des histoires qu’ils avaient mises au point. Non, ce n’était pas ce qu’il fallait. Pas maintenant, pas ici. Il avait mal à la tête et il aurait aimé avoir du temps pour réfléchir, mais le temps manquait justement. Qui pouvait savoir où ce Bornhald était allé, quels pays et quelles villes lui étaient familiers ? Qu’il les prenne en flagrant délit de mensonge et revenir à la vérité ne serait plus possible. Bornhald serait alors convaincu qu’ils étaient des Amis du Ténébreux.
« Nous sommes des Deux Rivières », dit-il vivement.
Egwene lui adressa un coup d’œil où la stupeur était évidente avant de se ressaisir, mais il continua précipitamment à raconter la vérité – ou une version adaptée. Ils avaient quitté l’un et l’autre les Deux Rivières pour visiter Caemlyn. En chemin, ils avaient entendu parler des ruines d’une grande cité, seulement, quand ils étaient arrivés à Shadar Logoth, des Trollocs s’y trouvaient. Ils avaient réussi à s’échapper en traversant la rivière Arinelle mais, à ce moment-là, ils étaient complètement perdus. Puis ils avaient rencontré par hasard un homme qui avait offert de les guider jusqu’à Caemlyn. Il avait déclaré que son nom ne les concernait pas, mais ils avaient besoin d’un guide. La première fois qu’ils avaient vu des loups, c’était après qu’étaient survenus les Enfants de la Lumière. Tout ce qu’ils avaient cherché à faire était de se cacher pour éviter d’être dévorés par les loups ou tués par les cavaliers.
« … si nous avions su que vous étiez des Enfants de la Lumière, acheva-t-il, nous serions venus vous trouver pour obtenir de l’aide. »
Byar eut un ricanement d’incrédulité. Perrin ne s’en tracassa pas trop ; si le Seigneur Capitaine était convaincu, Byar ne pourrait pas les toucher. À l’évidence, Byar cesserait de respirer si le Seigneur Bornhald lui en donnait l’ordre.
« Il n’y a pas de Lige dans tout cela », commenta au bout d’un instant l’homme aux cheveux gris.
Perrin se trouva à court d’invention ; il savait bien qu’il aurait dû prendre le temps de réfléchir. Egwene vint à sa rescousse. « Nous l’avons rencontré à Baerlon. La ville était bondée de gens qui étaient descendus des mines à la fin de l’hiver, et on nous avait mis à la même table dans une auberge. Nous lui avons seulement parlé le temps d’un repas. »
Perrin respira de nouveau. Merci, Egwene.
« Redonnez-leur ce qui leur appartient, Enfant Byar. Pas les armes, naturellement. » Comme Byar le regardait avec surprise, Bornhald ajouta : « Ou bien êtes-vous de ceux qui ont pris l’habitude de dévaliser les non-éclairés, Enfant Byar ? C’est très mauvais, cela, hein ? Nul ne peut être un voleur et marcher dans la Lumière. » Byar parut abasourdi par pareille suggestion.
« Alors, vous nous relâchez ? » Egwene avait un ton surpris. Perrin leva la tête pour dévisager le Seigneur Capitaine.
« Bien sûr que non, mon enfant, répliqua Bornhald avec tristesse. Vous dites peut-être la vérité en affirmant que vous êtes des Deux Rivières, puisque vous connaissez Baerlon et les mines. Mais Shadar Logoth… ? C’est un nom que très peu de gens connaissent, la plupart Amis du Ténébreux, et quiconque en sait assez pour connaître ce nom en sait aussi suffisamment pour ne pas se rendre là-bas. Je suggère que vous réfléchissiez à une histoire plus plausible pendant le trajet jusqu’à Amador. Vous aurez le temps, puisque nous devons faire halte à Caemlyn. De préférence, véridique, mon enfant. La liberté est dans la vérité et la Lumière. »
Byar perdit en partie sa déférence envers l’homme aux cheveux gris. Il se détourna des prisonniers en virant sur ses talons et ses paroles avaient un accent mordant et furieux. « Vous ne pouvez pas ! Ce n’est pas permis ! » Bornhald leva un sourcil ironique, et Byar s’interrompit net, en ravalant sa salive. « Pardonnez-moi, mon Seigneur Capitaine. Je me suis oublié et j’implore humblement pardon, je me soumets à toute punition mais, comme mon Seigneur Capitaine lui-même l’a souligné, nous devons atteindre Caemlyn à temps et, avec la majeure partie de nos chevaux de remonte dispersés, nous aurons déjà assez de mal à avancer sans emmener aussi des prisonniers.
— Et que suggérez-vous ? questionna calmement Bornhald.
— La peine pour les Amis du Ténébreux est la mort. » La voix atone rendait la phrase encore plus choquante. On aurait dit qu’il proposait d’écraser un cafard sous sa semelle. « Il n’y a pas de trêve avec l’Ombre. Il n’y a pas de miséricorde pour les Amis de l’Ombre.
— Le zèle doit être loué, Enfant Byar, mais comme je dois le répéter souvent à mon fils, Dain, l’excès de zèle peut être une faute grave. Rappelez-vous que les Principes de la Doctrine disent aussi : « Nul homme n’est perdu au point que l’amener à la Lumière soit impossible. » Ces deux-ci sont jeunes. Ils ne doivent pas être encore plongés très avant dans l’Ombre. Ils peuvent toujours être conduits à la Lumière, si seulement ils laissent l’Ombre leur être ôtée des yeux. Il faut que nous leur donnions cette chance. »
Pendant un instant, Perrin ressentit presque de l’affection pour l’homme paternel qui se dressait entre eux et Byar. Puis Bornhald tourna son sourire paternel vers Egwene.
« Si vous refusez de venir à la Lumière d’ici que nous arrivions à Amador, je serai contraint de vous livrer aux Inquisiteurs et, auprès d’eux, le zèle de Byar n’est qu’une chandelle par rapport au soleil. » L’homme aux cheveux gris avait le ton de qui regrette ce qu’il doit faire mais qui n’a pas l’intention d’agir autrement que ne le lui dicte son sens du devoir. « Repentez-vous, renoncez au Ténébreux, venez à la Lumière, confessez vos péchés et dites ce que vous savez de cette abomination avec les loups, et cela vous sera épargné. Vous marcherez libres, dans la Lumière. » Son regard se centra sur Perrin et il soupira avec tristesse. Une rivière de glace coula le long de l’échine de Perrin. « Mais vous, rien que Perrin des Deux Rivières, vous avez tué deux des Enfants. » Il effleura la hache que Byar tenait toujours. « Pour vous, je le crains, une potence attend dans Amador. »
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Jouez pour payer votre repas
Rand plissa les paupières pour observer la traînée de poussière qui s’élevait de la route, à trois ou quatre tournants d’où ils se tenaient. Mat se dirigeait déjà vers la haie vive bordant la route. Ses feuilles persistantes et ses branches étroitement entremêlées les dissimuleraient aussi bien qu’un mur de pierre, si seulement ils découvraient un passage pour se réfugier derrière. Le côté opposé de la route était délimité par les squelettes bruns épars de buissons à hauteur de leur tête, et au-delà il y avait un champ qui menait à découvert sur cinq cents empans jusqu’à la forêt. Il faisait peut-être partie d’une ferme abandonnée depuis pas tellement longtemps, mais il n’offrait aucun endroit où se cacher rapidement. Rand s’efforça de calculer la vitesse de déplacement du panache de poussière et la force du vent.