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Mat le tira par la manche, mais il se dégagea et contempla les maisons. Il n’avait pas envie de s’arrêter, mais il voulait regarder et s’en souvenir. Cela ressemble tellement à ton pays, mais tu ne le reverras jamais, tu sais ?

Mat le tira de nouveau avec brusquerie par le bras. Il avait le visage tendu, la peau autour de sa bouche et de ses yeux était blême. « Viens, marmotta Mat. Viens donc. » Il considérait le village comme s’il soupçonnait quelque chose de s’y dissimuler. « Nous ne pouvons pas faire déjà halte ici. »

Rand exécuta un tour complet sur lui-même, embrassant du regard l’ensemble du village, et poussa un soupir. Ils n’étaient pas très éloignés de Pont-Blanc. Si le Myrddraal pouvait franchir le mur d’enceinte de Pont-Blanc sans être vu, il n’aurait aucun mal à fouiller cette petite bourgade. Il se laissa entraîner au-delà dans la campagne, jusqu’à ce qu’ils aient laissé les chaumières derrière eux.

La nuit tomba avant qu’ils aient trouvé au clair de lime un endroit adéquat, sous des buissons qui avaient conservé leurs feuilles mortes. Ils se remplirent l’estomac avec l’eau froide d’un ruisselet peu profond qui coulait non loin de là, et se pelotonnèrent à même le sol, enveloppés dans leurs manteaux, sans feu. Un feu risquait d’être aperçu ; mieux valait avoir froid.

Tracassé par ses souvenirs, Rand se réveilla souvent et, chaque fois, il entendit Mat marmonner et se retourner comme une crêpe son sommeil. Il ne rêva rien dont il garda ensuite le souvenir, mais il ne dormit pas bien. Tu ne reverras jamais ton foyer.

Ce ne fut pas la seule nuit qu’ils passèrent avec seulement leurs manteaux pour les protéger du vent et quelquefois de la pluie, glacée et pénétrante. Ce ne fut pas le seul repas où ils n’absorbèrent que de l’eau froide. À eux deux, ils avaient assez de monnaie pour se payer quelques repas dans une auberge, mais un lit pour la nuit en aurait demandé trop. Les choses coûtaient plus cher en dehors des Deux Rivières, plus encore sur cette berge de l’Arinelle que dans Baerlon. L’argent qu’il leur restait encore devait être sauvegardé pour un cas d’urgence.

Un après-midi, Rand parla du poignard au manche incrusté d’un rubis pendant qu’ils cheminaient péniblement sur la route, le ventre même trop vide pour grouiller, sous un soleil bas qui ne chauffait guère, avec rien en vue dans le crépuscule que des buissons encore une fois. Des nuages noirs s’amassaient dans le ciel, présageant de la pluie pour la nuit. Il espéra qu’ils auraient de la chance ; peut-être rien de plus qu’un crachin glacé.

Il avait continué à marcher quand il se rendit compte que Mat s’était arrêté. Il s’immobilisa, remuant les orteils dans ses souliers. Au moins avait-il chaud aux pieds. Il souleva les courroies entrant dans ses épaules. Les couvertures roulées contenant ses effets et le paquet enveloppé dans le manteau de Thom n’étaient pas lourds, mais même quelques livres finissent par être pesantes au bout de plusieurs lieues parcourues l’estomac vide. « Qu’est-ce qui se passe, Mat ? dit-il.

— Pourquoi tiens-tu tellement à le vendre ? s’exclama Mat avec colère. C’est moi qui l’ai trouvé, après tout. N’as-tu jamais pensé que je pourrais avoir envie de le conserver ? Pendant un certain temps, en tout cas. Si tu veux vendre quelque chose, tu n’as qu’à vendre cette fichue épée. »

Rand passa la paume le long de la garde au héron. « Mon père m’a donné cette épée en cadeau. C’était la sienne. Je ne te demanderais pas de vendre quelque chose qui t’aurait été offert par ton père. Sang et cendres, Mat, aimes-tu donc aller le ventre vide ? De toute façon, même si je trouvais quelqu’un pour l’acheter, combien une épée rapporterait-elle ? Quel besoin d’une épée aurait un fermier ? Le rubis se vendrait suffisamment pour nous payer le voyage en voiture jusqu’à Caemlyn. Peut-être même jusqu’à Tar Valon. Et nous prendrions tous nos repas dans une auberge, nous coucherions chaque soir dans un lit. Peut-être que l’idée de traverser à pied la moitié de la terre et de dormir à même le sol te tente ? » Il regarda Mat avec colère et son ami lui rendit un regard équivalent.

Ils restèrent plantés comme ça au milieu de la chaussée jusqu’à ce que Mat hausse soudain les épaules d’un air gêné et baisse les yeux. « À qui ai-je une chance de le vendre, Rand ? Un fermier ne pourrait payer qu’en poulets ; pas moyen d’acheter une voiture en échange de poulets. Et même si je montrais ce rubis dans un des villages que nous traversons, on penserait probablement que nous l’avons volé. La Lumière sait ce qui se produirait alors. »

Au bout d’une minute, Rand acquiesça à regret d’un hochement de tête. « Tu as raison. Je m’en rends compte. Excuse-moi ; je n’avais pas l’intention d’entamer une dispute avec toi. C’est seulement que j’ai faim et mal aux pieds.

— Moi aussi, j’ai mal aux pieds. » Ils se remirent à arpenter la route, avançant d’un pas encore plus las qu’avant. Le vent soufflait en rafales qui leur projetaient de la poussière en pleine figure. « Moi aussi. » Mat toussa.

Des fermes leur fournirent bien par-ci par-là de quoi manger et quelques nuits à l’abri du froid. Une meule de foin était presque aussi confortable qu’une chambre avec un feu flambant, du moins en comparaison des buissons sous lesquels ils couchaient, et une meule même non couverte d’une bâche, à condition de s’y enfoncer assez profondément, ne laissait pas la pluie pénétrer sauf en cas d’averses violentes. Mat s’essayait de temps en temps à voler des œufs et, une fois, il voulut traire une vache laissée seule, attachée à une grande longe pour brouter dans un champ. Cependant, la plupart des fermes avaient des chiens et les chiens de garde sont vigilants. Courir une demi-lieue avec des chiens hurlant sur leurs talons était un prix trop élevé pour deux ou trois œufs aux yeux de Rand, surtout quand ces bêtes mettaient des heures à s’en aller et à les laisser descendre de l’arbre où ils s’étaient réfugiés.

Rand n’y tenait pas tellement, en réalité, mais il préférait se présenter ouvertement dans une ferme en plein jour. On lâchait parfois les chiens sur eux néanmoins, avant qu’un mot même soit proféré, car les rumeurs et le climat de l’époque rendaient nerveux en présence d’étrangers quiconque habitait un peu à l’écart, mais souvent une heure passée à couper du bois ou à puiser de l’eau leur valait un repas et un lit, ce lit ne serait-il qu’une botte de paille dans la grange. Par contre, une heure ou deux à exécuter des corvées, c’était une heure ou deux de clarté du jour où ils restaient sur place, une heure ou deux permettant au Myrddraal de les rattraper. Il se demandait parfois combien de lieues un Évanescent était capable de parcourir en une heure. Il regrettait chaque minute qui s’écoulait – moins, il est vrai, quand il avalait la soupe bien chaude d’une fermière. Et, quand ils n’avaient rien à manger, savoir que chaque minute les rapprochait de Caemlyn ne servait guère à apaiser les crampes de faim d’un ventre vide. Rand était incapable de décider si perdre du temps était ou non pire que d’être affamé, mais Mat se préoccupait d’autre chose que d’avoir le ventre creux ou d’être poursuivi.

« Au fond, qu’est-ce que nous savons d’eux ? s’exclama-t-il avec irritation un après-midi où ils enlevaient le fumier de l’étable dans une petite ferme.

— Par la Lumière, Mat, qu’est-ce qu’eux savent de nous ? » Rand éternua. Ils travaillaient torse nu, et ils étaient tous les deux libéralement couverts de sueur et de paille, et des atomes de poussière de paille flottaient en l’air. « Ce que je sais, c’est qu’ils nous donneront de l’agneau rôti et un vrai lit pour dormir. »