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Mat planta sa fourche dans la paille et le fumier et jeta en biais un regard sourcilleux au fermier qui approchait du fond de l’étable avec un seau dans une main et sa sellette à traire dans l’autre. Vieil homme voûté, à la peau comme du cuir et des cheveux gris et rares, le fermier ralentit quand il vit Mat le regarder, puis détourna vivement les yeux et sortit précipitamment de l’étable, faisant dans sa hâte sauter du lait par-dessus le bord du seau.

« Il manigance quelque chose, c’est moi qui te le dis, reprit Mat. Tu as vu comme il a évité de me regarder en face ? Pourquoi se montrent-ils si amicaux envers deux vagabonds qu’ils n’ont jamais vus de leur vie ? Explique-moi ça.

— Sa femme dit que nous leur rappelons leurs petits-fils. Cesse donc de te tracasser à leur sujet. Ce dont nous avons à nous inquiéter se trouve derrière nous. Du moins je l’espère.

— Il prépare un tour de cochon », marmotta Mat. Quand ils eurent fini, ils se lavèrent à l’auge devant l’étable, leurs ombres s’étirant en longueur dans le soleil couchant. Rand s’essuya avec sa chemise pendant qu’ils se dirigeaient vers la maison de ferme. Le paysan les accueillit sur le seuil ; il s’appuyait sur un de ces longs bâtons dont on se sert pour l’escrime avec une attitude faussement détachée. Derrière lui, sa femme, la main crispée sur son tablier, regardait par-dessus l’épaule du fermier en se mordant la lèvre. Rand soupira ; il ne croyait plus que Mat et lui leur rappelaient leurs petits-enfants.

« Nos fils viennent nous rendre visite ce soir, déclara le vieil homme. Tous les quatre. J’avais oublié. Ils arrivent tous les quatre. De beaux gaillards. Solides. Ils seront là d’une minute à l’autre. À mon grand regret, nous n’avons pas le lit que nous vous avons promis. »

Sa femme passa vivement un bras devant lui, tendant un petit paquet enveloppé dans une serviette. « Tenez. Il y a du pain, du fromage, des pickles et de l’agneau. Assez pour deux repas, peut-être bien. » Son visage ridé les implorait de prendre le paquet et de s’en aller.

Rand le prit. « Merci. Je comprends. Viens, Mat. »

Mat le suivit, grommelant tout en enfilant sa chemise par-dessus sa tête. Rand estima préférable de couvrir autant de chemin que possible avant de faire halte pour manger. Le vieux fermier avait un chien.

Ç’aurait pu être pire, songea-t-il. Trois jours auparavant, alors qu’ils étaient encore en train de travailler, les chiens avaient été lâchés sur eux. Les chiens, le fermier et ses deux fils brandissant des gourdins les avaient talonnés jusqu’à la Route de Caemlyn, puis sur cinq cents empans après, avant d’abandonner la poursuite. Le fermier était armé d’un arc où était encochée une flèche avec une large pointe.

« Ne revenez pas, vous entendez ! leur avait-il crié. Je ne sais pas ce que vous avez dans la tête, mais que je ne revoie plus vos regards sournois ! »

Mat avait commencé à se retourner en fouillant dans son carquois, mais Rand l’avait entraîné. « Tu es fou ? » Mat l’avait dévisagé d’un air buté mais du moins avait-il continué à courir.

Rand se demandait parfois si cela valait la peine de s’arrêter dans les fermes. Plus ils allaient, plus Mat se montrait soupçonneux à l’égard des étrangers et moins il réussissait à le dissimuler. Ou en prenait la peine. Les repas devenaient plus maigres pour le même travail et parfois la grange n’était même pas offerte pour y dormir. C’est alors qu’une solution à tous leurs problèmes se présenta à Rand, ou du moins le crut-il, et elle lui apparut à la ferme des Grinwell.

Maître Grinwell et sa femme avaient neuf enfants, dont l’aînée était une fille plus jeune d’un an au maximum que Rand et que Mat. Maître Grinwell était un homme robuste et, avec ses enfants, il n’avait probablement pas besoin d’aide supplémentaire, mais il les toisa de la tête aux pieds, vit leurs vêtements salis par le voyage et leurs souliers poudreux, et affirma qu’il pouvait toujours trouver du travail pour d’autres bras. Maîtresse Grinwell déclara que s’ils devaient manger à leur table ils n’y viendraient pas dans ces accoutrements malpropres. Elle s’apprêtait à faire la lessive, et quelques-uns des vieux habits de son mari leur iraient bien assez pour travailler. Elle souriait en le disant et, pendant une minute, Rand trouva qu’elle ressemblait à Maîtresse al’Vere, bien qu’étant blonde ; il n’avait encore jamais vu de cheveux de cette couleur. Même Mat sembla se détendre un peu quand elle reporta son sourire vers lui. La fille aînée, c’était une autre histoire.

Brune, avec de grands yeux, jolie, Else leur souriait avec effronterie chaque fois que ses parents étaient occupés ailleurs. Pendant qu’ils s’affairaient à ranger des tonneaux et des sacs de blé dans l’écurie, elle se suspendit par les coudes à la porte d’une stalle en fredonnant tout bas et en mâchonnant le bout d’une longue natte, les yeux fixés sur eux. C’est Rand surtout qu’elle observait. Il s’efforça de ne pas y prêter attention mais, au bout de quelques minutes, il enfila la chemise que Maître Grinwell lui avait prêtée. Elle le serrait aux entournures et était trop courte, mais cela valait mieux que rien. Else éclata de rire sans retenue quand il s’inséra dedans en tirant dessus. Il commença à penser que cette fois-ci ce ne serait pas la faute de Mat si on les mettait à la porte.

Perrin saurait comment se tirer d’affaire, songea-t-il. Il dirait quelque chose de désinvolte et elle ne tarderait pas à rire de ses plaisanteries au lieu de rester à traîner avec des yeux de crapaud mort d’amour là où son père peut la remarquer. Par malheur, aucune phrase désinvolte ne lui venait à l’esprit, et aucune plaisanterie non plus. Chaque fois qu’il regardait dans sa direction, elle lui souriait d’une façon qui aurait incité son père à lâcher les chiens sur eux s’il s’en était aperçu. Une fois, elle lui déclara qu’elle aimait les hommes grands. Tous les garçons dans les fermes des environs étaient petits. Mat émit un petit rire rosse. Regrettant de ne pas trouver la moindre blague, Rand s’efforça de concentrer son attention sur sa fourche.

Les enfants plus jeunes, du moins, étaient une bénédiction du point de vue de Rand. La méfiance de Mat diminuait généralement un peu quand il y avait des enfants. Après dîner, ils s’installèrent tous devant la cheminée, avec Maître Grinwell dans son fauteuil favori bourrant sa pipe de tabac et Maîtresse Grinwell s’activant avec sa boîte à couture et les chemises qu’elle avait lavées pour Mat et lui. Mat sortit les balles colorées de Thom et se mit à jongler. Il ne jonglait jamais sauf lorsque des enfants se trouvaient là. Ceux-ci riaient quand il faisait semblant de rater son tour et rattrapait les balles à la dernière seconde, et ils applaudissaient les fontaines, les huit de chiffre et le cercle à six balles qu’il était réellement presque sur le point de laisser tomber. Mais ils le prenaient du bon côté, Maître Grinwell et sa femme applaudissant aussi fort que leur progéniture. Quand Mat eut achevé son numéro, en saluant à la ronde avec autant de panache que Thom, Rand sortit de son étui la flûte du ménestrel.

Il ne maniait jamais l’instrument sans un serrement de cœur. Sentir sous ses doigts son damasquinage d’or et d’argent était comme évoquer le souvenir de Thom. Il ne touchait à la harpe que pour vérifier qu’elle était bien au sec – Thom disait toujours que la harpe dépassait les capacités d’un jeune paysan empoté – mais chaque fois qu’un fermier les autorisait à passer la nuit chez lui, il jouait un air après dîner. C’était juste un petit supplément pour indemniser le fermier, et peut-être un moyen de garder vivant le souvenir de Thom.