Disséminées à travers les Quatre-Rois, des parcelles de terre dénudée réduite à l’état de poussière étaient encombrées de chariots rangés roues à roues et abandonnés, à part quelques gardes blasés. Des écuries et des enclos à chevaux jalonnaient les rues, toutes assez larges pour permettre le passage des voitures et creusées d’ornières profondes par un trop grand nombre de roues. Il n’y avait pas d’esplanade gazonnée et les enfants jouaient dans ces ornières, se rejetant de côté pour éviter les charrettes et les jurons des charretiers. Des habitantes du bourg, la tête couverte d’une écharpe, gardaient les yeux baissés et marchaient vite, parfois poursuivies par des commentaires de voituriers qui faisaient rougir Rand ; même Mat sursautait en entendant certains d’entre eux. Aucune femme ne bavardait avec sa voisine par-dessus la clôture. De tristes maisons de bois s’entassaient les unes auprès des autres séparées seulement par d’étroites venelles et le blanc de leur badigeon – quand quelqu’un avait pris la peine de passer à la chaux des planches usées par les intempéries – était estompé comme s’il n’avait pas été renouvelé depuis des années. D’épais volets aux fenêtres des maisons n’avaient pas été ouverts depuis si longtemps que leurs gonds étaient devenus des masses compactes de rouille. Le bruit était omniprésent, « clang-clang » des marteaux de forgeron, cris des charretiers, rires bruyants sortant des auberges du bourg.
Rand sauta à bas de l’arrière d’un chariot bâché appartenant à un marchand quand ils arrivèrent à la hauteur d’une auberge peinte de façon voyante, avec des verts et des jaunes qui tiraient l’œil de loin au milieu des maisons ternes. La file de chariots continua à avancer. Aucun de leurs conducteurs ne sembla même remarquer que Mat et lui n’étaient plus là ; le crépuscule tombait et tous ne songeaient qu’à dételer les chevaux et à se rendre dans les auberges. Rand trébucha dans une ornière, puis sauta de côté pour éviter une voiture lourdement chargée qui survenait avec fracas en sens inverse. Le charretier l’injuria en passant devant lui. Une femme du pays le contourna et continua vivement sa route sans même croiser son regard.
Il commenta : « Cet endroit ne me dit rien qui vaille. » Il crut entendre de la musique mêlée au vacarme, mais il était incapable de déterminer d’où elle provenait. De l’auberge, peut-être, mais difficile de l’affirmer. « Il ne me plaît pas. Je me demande si nous ne ferions pas mieux de poursuivre notre chemin, cette fois-ci. »
Mat le toisa d’un air méprisant et roula les yeux en direction du ciel. Des nuages noirs s’amassaient là-haut. « Et dormir cette nuit sous une haie ? Par ce temps ? J’ai repris l’habitude de coucher dans un lit. » Il tendit l’oreille pour écouter, puis grommela : « Possible qu’une de ces auberges n’ait pas de musiciens. En tous cas, je suis prêt à parier qu’elles n’ont pas de jongleurs. » Il mit son arc en bandoulière et se dirigea vers la porte d’un jaune éclatant, en observant les alentours, les paupières plissées. Rand suivit à regret.
Il y avait des musiciens à l’intérieur, leur cithare et leur tambour rendus presque inaudibles par les gros rires et les propos tonitruants avinés. Rand ne s’attarda pas à chercher le propriétaire. Les deux auberges suivantes avaient aussi des musiciens, et la même cacophonie assourdissante. Des hommes aux habits grossiers occupaient toutes les tables et déambulaient entre elles d’un pas chancelant, en brandissant des chopes et essayant de tripoter les serveuses qui les évitaient avec des sourires patients et figés. Le boucan faisait trembler les murs, et l’air était imprégné d’une odeur aigre, un relent de vinasse et de corps pas lavés. Quant aux marchands, dans leurs soieries, velours et dentelles, il n’y en avait pas trace ; des salles à manger particulières à l’étage protégeaient leurs oreilles et leurs nez. Mat et lui se contentèrent de passer la tête par la porte avant de s’en aller. Rand commença à croire qu’ils n’auraient pas d’autre choix que de continuer leur route.
La quatrième auberge, Le charretier qui danse, était silencieuse.
Elle avait un aspect aussi criard que les autres, en jaune bordé de rouge vif et d’un vert jaunâtre qui vous faisait mal aux yeux, mais sa peinture était craquelée et s’écaillait. Rand et Mat entrèrent.
Il y avait seulement une demi-douzaine de clients assis aux tables qui remplissaient la salle commune, courbés au-dessus de leurs chopes, chacun plongé d’un air morne dans ses pensées. Les affaires ne marchaient manifestement pas, mais avaient dû connaître des temps meilleurs. Exactement autant de serveuses que de clients s’activaient dans la salle. Elles avaient de quoi s’occuper – le sol était incrusté de crasse et des toiles d’araignée bouchaient les angles du plafond – mais la plupart n’accomplissaient rien d’utile, elles se déplaçaient seulement pour qu’on ne les voie pas rester debout les bras croisés.
Un personnage osseux aux cheveux longs et huileux qui lui tombaient sur les épaules se retourna pour les regarder d’un air renfrogné quand ils franchirent le seuil. Le premier roulement de tonnerre résonna lentement dans le bourg des Quatre-Rois. « Qu’est-ce que vous voulez ? » Il se frottait les mains sur un tablier graisseux qui lui arrivait aux chevilles. Rand se demanda si la saleté se déposait davantage sur le tablier ou sur les mains du personnage. C’était le premier aubergiste maigre que voyait Rand. « Eh bien ? Parlez, commandez un verre ou sortez ! Est-ce que vous me prenez pour un phénomène de foire ? »
Rand rougit et se mit à débiter le boniment qu’il avait mis au point dans les autres auberges. « Je joue de la flûte et mon ami jongle, vous ne verrez pas deux comme nous en une année. Pour une chambre confortable et un bon repas, nous vous remplirons cette salle commune. » Il pensa aux salles bondées qu’il avait déjà vues ce soir et, en particulier, dans la dernière, à l’homme qui avait vomi juste devant lui. Il avait dû vite battre en retraite pour garder ses souliers propres. Il se troubla, puis se reprit en continua. « Nous remplirons votre auberge de clients qui vous rembourseront vingt fois le peu que nous coûtons avec la nourriture et la boisson qu’ils consommeront. Pourquoi ne pas…
— J’ai quelqu’un qui joue du tympanon, répliqua fièrement l’aubergiste.
— Vous avez un ivrogne, Saml Hake », dit une des serveuses. Elle passait devant lui avec un plateau et deux chopes, et elle s’arrêta pour adresser à Rand et à Mat un sourire qui creusa des fossettes dans ses joues rondes. « La plupart du temps, il n’y voit plus assez clair pour trouver la salle commune, confia-t-elle entre haut et bas. On ne l’a même pas aperçu depuis deux jours. »
Sans quitter des yeux Mat et Rand, Hake lui décocha en pleine figure un revers de main. Elle poussa un petit cri de surprise et tomba lourdement sur le sol malpropre ; une des chopes se brisa et le vin répandu creusa des rigoles dans la saleté. « La casse et le vin seront retenus sur votre salaire. Allez leur chercher d’autres consommations. Et dépêchez-vous. Les clients ne paient pas pour que vous tiriez votre flemme. » Le ton de sa voix était aussi indifférent que son geste. Aucun client ne leva le nez de sa chope, et les autres serveuses évitèrent de regarder de leur côté.
La serveuse rondelette se frotta la joue et darda un regard assassin sur Hake, mais elle ramassa la chope vide et les fragments de l’autre, puis s’éloigna avec son plateau sans un mot.
Hake se suçait pensivement les dents en toisant Rand et Mat. Ses yeux se posèrent longuement sur l’épée au héron avant de se détourner. « Écoutez, finit-il par dire, vous pouvez avoir deux paillasses dans une resserre vide au fond. Les chambres coûtent trop cher pour qu’on les donne gratis. Vous mangerez quand tout le monde sera parti. Il restera bien quelque chose. »