Rand regretta qu’il n’y ait pas eu aux Quatre-Rois une auberge où ils n’auraient pas encore tenté leur chance. Depuis leur départ de Pont-Blanc, il s’était trouvé confronté à de la froideur, de l’indifférence et à de la franche hostilité, mais rien qui lui inspire du malaise comme cet homme et ce bourg. Il se dit que c’était simplement à cause de la saleté, de l’atmosphère sordide et du vacarme, mais l’inquiétude ne s’en alla pas. Mat dévisageait Hake comme s’il soupçonnait quelque piège, mais il n’avait pas l’air prêt à renoncer au Charretier qui danse pour coucher sous une haie. Le tonnerre fit trembler les vitres. Rand soupira.
« Les paillasses iront si elles sont propres et s’il y a suffisamment de couvertures convenables. Mais nous mangerons deux heures après la tombée de la nuit, pas plus tard, et le meilleur de ce que vous avez. Tenez. Nous allons vous montrer ce que nous savons faire. » Il s’apprêta à prendre l’étui de la flûte, mais Hake secoua la tête.
« Peu importe. Ces gars-là seront contents de n’importe quel bruit à vous écorcher les oreilles pour autant qu’il a un rythme ressemblant à de la musique. » Ses yeux se posèrent de nouveau sur l’épée de Rand ; son sourire maigre affectait uniquement ses lèvres. « Mangez quand vous voulez mais, si vous n’attirez pas la foule ici, c’est dehors que vous vous retrouverez, dans la rue. » Il eut un mouvement de menton par-dessus son épaule en direction de deux hommes au faciès rude assis le long du mur. Ils ne buvaient pas, et ils avaient des bras gros comme des cuisses. Quand Hake eut ce mouvement de tête vers eux, leurs regards se fixèrent sur Rand et Mat, des regards qui plongèrent droit dans les leurs sans aucune expression.
Rand porta la main à la poignée de son épée, tout en espérant que la crispation de son estomac ne se répercutait pas sur sa figure. « Du moment que nous obtenons ce qui est convenu », dit-il d’une voix égale.
Hake cligna des paupières et, pendant une seconde, parut lui aussi mal à l’aise. Brusquement, il hocha la tête : « C’est ce que j’ai dit, hein ? Eh bien, allez-y. Vous n’amènerez personne en restant plantés là. » Il s’éloigna à pas majestueux, fronçant les sourcils et vociférant après les serveuses comme si cinquante clients attendaient impatiemment qu’elles s’occupent d’eux.
Il y avait une petite estrade à l’autre extrémité de la salle, près de la porte du fond. Rand hissa dessus un banc et rangea par-derrière son manteau, ses affaires de couchage, la cape de Thom roulée et l’épée posée dessus.
Il se demanda s’il avait été sage de continuer à porter cette épée ouvertement. Les épées n’étaient pas si rares, mais l’estampille du héron attirait attention et conjectures. Pas de la part de tout le monde, mais le simple fait d’être remarqué le mettait mal à l’aise. Autant laisser une piste balisée pour le Myrddraal – si les Évanescents ont besoin de cette sorte de piste. Ce qui ne semblait pas être le cas. Peu importe, il n’avait pas envie de cesser de la porter. Tam la lui avait donnée. Son père. Aussi longtemps qu’il avait son épée, une relation entre Tam et lui existait encore, un lien qui lui donnait le droit de l’appeler encore père. Trop tard, maintenant, pensa-t-il. Il n’était pas très sûr de ce qu’il voulait dire par là, mais il était certain que c’était vrai. Trop tard.
À la première note de Coq du Nord, la demi-douzaine de clients dans la salle relevèrent le nez de dessus leur vin. Même les deux « videurs » se penchèrent en avant. Tous applaudirent lorsqu’il eut fini, les deux brutes comprises, et de nouveau quand Mat lança un essaim de balles de couleur qui tournoyèrent entre ses mains. Au-dehors, le ciel gronda encore sourdement. La pluie ne tombait toujours pas, mais on en sentait le poids de façon palpable ; plus elle tardait, plus fort elle tomberait.
Le mot se répandit et, à la venue de la nuit, l’auberge était pleine d’hommes qui riaient et parlaient si haut que Rand entendait à peine ce qu’il jouait. Seul le tonnerre dominait le tintamarre de la salle. Des éclairs luisaient derrière les fenêtres et, dans les moments où le vacarme se calmait, il percevait vaguement le crépitement de la pluie sur le toit. Les clients qui entraient à présent laissaient derrière eux une traînée d’eau.
Chaque fois qu’il marquait une pause, des voix criaient des titres de chansons à travers le boucan. Un bon nombre ne lui disait rien mais, s’il trouvait quelqu’un pour fredonner une bribe de l’air, il s’apercevait souvent qu’il connaissait la chanson. La même chose s’était déjà produite ailleurs. Le Joyeux Jaim était ici Rhea fait la fête et s’appelait Les Couleurs du soleil à une précédente halte. Certains titres restaient les mêmes ; d’autre changeaient à deux lieues et demie de distance, et il en avait aussi appris de nouvelles. Le Colporteur ivre en était une, même si parfois elle s’intitulait Un rétameur dans la cuisine. Deux rois s’en vinrent chasser était Deux chevaux au galop ainsi que plusieurs autres appellations. Il joua celles qu’il savait, et les clients martelaient les tables pour qu’il continue.
D’autres réclamaient que Mat recommence à jongler. Des bagarres éclataient de temps en temps entre ceux qui voulaient de la musique et ceux qui préféraient les jongleries. Une fois, un couteau étincela, une femme cria et un homme s’écarta d’une table en chancelant, avec du sang qui lui ruisselait sur la figure, mais Jak et Strom, les deux « videurs », s’approchèrent aussitôt et, avec une impartialité totale, jetèrent dans la rue avec des bosses sur la tête tous les participants. C’était leur tactique en cas de chambard. Les conversations et les rires se poursuivirent comme si de rien n’était. Personne ne se détourna pour regarder, sauf ceux que les « videurs » avaient bousculés en se dirigeant vers la porte.
Les clients n’hésitaient pas non plus à lutiner les serveuses dès qu’elles oubliaient de se tenir sur leurs gardes. À maintes reprises, Jak ou Strom durent venir à la rescousse de l’une d’entre elles, bien que sans y mettre beaucoup d’empressement. À le voir vitupérer et secouer la serveuse en cause, Hake estimait toujours que la fautive c’était elle, dont les yeux pleins de larmes et les excuses balbutiées disaient qu’elle était prête à accepter cette opinion. Ces femmes tremblaient dès que Hake fronçait les sourcils, même s’il regardait ailleurs. Rand se demanda pourquoi toutes se résignaient à pareille situation.
Hake souriait quand il avait la tête tournée vers Rand et Mat. Au bout d’un moment, Rand se rendit compte que Hake ne leur souriait pas ; les sourires naissaient quand ses yeux se dirigeaient derrière eux, où était l’épée estampillée au héron. Une fois où Rand avait posé la flûte aux ciselures d’or et d’argent à côté de son tabouret, la flûte eux droit également à un sourire.
Quand il prit ensuite la place de Mat sur le devant de l’estrade, il se pencha pour lui parler à l’oreille. Même d’aussi près, il dut parler fort mais, étant donné l’ampleur du vacarme, il doutait que quelqu’un d’autre l’entende. « Hake va essayer de nous voler. »
Mat hocha la tête comme si ce n’était rien d’inattendu. « Nous aurons à nous barricader cette nuit.
— Nous barricader ? Jak et Strom sont de force à enfoncer une porte avec leurs poings. Fichons le camp.
— Attends au moins que nous ayons mangé. J’ai faim. Ils ne peuvent rien faire ici », ajouta Mat. La salle bondée réclamait à grands cris qu’ils reprennent leur programme. Hake les poignardait du regard. « Dites donc, vous avez envie de coucher dehors, cette nuit ? » Un coup de foudre particulièrement violent noya tout le reste et, pendant un instant, par les fenêtres se déversa plus de clarté que n’en donnaient les lampes.