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— D’où venait-il donc pour se trouver en pleine campagne dans le noir ? Il n’y a qu’un imbécile ou un fou pour se rendre quelque part et projeter aussi mal son voyage.

— Ma foi, peut-être que c’est un imbécile, mais un imbécile riche. On m’a raconté qu’il a même une autre voiture pour ses domestiques et ses bagages. Il y a de la fortune là, notez bien ce que je vous dis. Avez-vous vu cette cape qu’il a ? Je ne dédaignerais pas d’en avoir une pareille.

— Il est un peu rembourré pour mon goût mais, à mon avis, un homme n’a jamais trop de graisse s’il a assez d’or pour aller avec. » Elles se plièrent en deux dans une crise de gaieté, et la cuisinière rejeta la tête en arrière pour rire à gorge déployée.

Rand laissa choir sa fourchette sur son assiette. Une pensée qui ne lui plaisait pas bouillonnait dans sa tête. Il murmura : « Je reviens dans une minute. » C’est à peine si Mat, qui enfournait un morceau de pomme de terre dans sa bouche, hocha la tête.

Rand ramassa en se levant son ceinturon avec sa cape, et le boucla autour de sa taille en se dirigeant vers la porte de derrière. Personne ne lui prêta attention.

La pluie tombait à verse. Il jeta sa cape sur ses épaules, ramena le capuchon sur sa tête et serra la cape autour de lui en traversant la cour de l’écurie au pas accéléré. Un rideau de pluie masquait tout sauf quand luisait un éclair, néanmoins il trouva ce qu’il cherchait. Les chevaux avaient été emmenés dans l’écurie, mais les deux voitures laquées noir luisaient d’eau au-dehors. Le tonnerre gronda et un éclair zébra le ciel au-dessus de l’auberge. Durant cette brève illumination, il déchiffra un nom inscrit en cursive dorée sur les portières : Howal Gode.

Indifférent à l’eau qui s’abattait sur lui, il restait les yeux fixés sur le nom qu’il ne pouvait plus distinguer. Il se rappelait où il avait vu pour la dernière fois des voitures laquées de noir avec le nom de leurs propriétaires sur la portière, et des hommes élégants, aux chairs rebondies, en cape de velours doublées de soie et en escarpins de velours. Pont-Blanc. Un marchand de Pont-Blanc avait une raison parfaitement légitime de se rendre à Caemlyn. Une raison qui l’envoie dans la moitié des auberges du bourg avant qu’il en choisisse une où vous êtes ? Une raison qui le fait vous regarder comme s’il avait trouvé ce qu’il cherchait ?

Rand frissonna et, soudain, prit conscience que la pluie lui dégoulinait dans le dos. Sa cape avait un tissage serré, mais elle n’avait pas été prévue pour supporter pareil déluge. Il retourna en hâte à l’auberge, faisant gicler des éclaboussures dans les flaques qui s’agrandissaient. Jak lui bloqua le passage quand il voulut franchir la porte.

« Tiens, tiens, tiens. Seul dehors dans le noir. La nuit est dangereuse, jeune homme. »

La pluie avait rabattu les cheveux de Rand sur son front. La cour de l’écurie était déserte à part eux. Il se demanda si Hake avait conclu qu’il désirait assez ardemment l’épée et la flûte pour renoncer à retenir des clients dans son auberge.

S’essuyant d’une main pour en chasser l’eau, il posa l’autre sur l’épée. Même humide, le cuir grenu assurait une prise ferme à ses doigts. « Hake a-t-il pensé finalement que tous ces clients resteront ici juste pour son aie au lieu d’aller dans un endroit où il y a aussi un spectacle ? Dans ce cas, nous considérerons le repas comme paiement de ce que nous avons fait jusqu’ici et nous partirons. »

Bien au sec sur le seuil, le colosse regarda la pluie au-dehors et ricana. « Par ce temps ? » Ses yeux glissèrent vers la main de Rand posée sur l’épée. « Vous savez, Strom et moi, on a engagé un pari. Il pense que vous avez volé ça à votre vieille grand-mère. Moi, je crois que votre grand-mère vous a baladé à coups de pied tout autour de la porcherie, puis vous a mis à sécher sur la corde à linge. » Il sourit largement. Ses dents jaunes poussaient de travers et son sourire lui donnait l’air encore plus mauvais. « La nuit est loin d’être finie, jeunot. »

Rand fonça rapidement devant lui et, avec un ricanement déplaisant, Jak s’abstint de lui barrer le chemin.

À l’intérieur, il se débarrassa de sa cape et se laissa choir sur le banc devant la table qu’il avait quittée seulement quelques minutes. Mat en avait terminé avec sa deuxième assiettée et s’attaquait à une troisième, mangeant maintenant avec plus de lenteur mais avec détermination, comme s’il avait résolu de la vider jusqu’à la dernière bouchée dût-il en périr. Jak prit position près de la porte donnant sur la cour, adossé au mur et l’œil sur eux. Même la cuisinière sembla ne ressentir aucun besoin de parler, lui étant là.

« Il vient de Pont-Blanc », dit tout bas Rand. Pas besoin de préciser qui était ce « il ». La tête de Mat pivota dans sa direction, un morceau de bœuf au bout de sa fourchette suspendu à mi-chemin de sa bouche.

Conscient qu’ils étaient observés par Jak, Rand remua les aliments sur son assiette. Il aurait été incapable d’avaler quoi que ce soit même mourant de faim, mais il s’efforça de feindre de l’intérêt pour les petits pois tout en parlant à Mat des voitures et de ce que les femmes avaient dit au cas où Mat n’aurait pas écouté.

Visiblement, c’était le cas. Mat cilla de surprise et siffla entre ses dents, puis regarda en fronçant les sourcils la viande embrochée sur sa fourchette et grogna en jetant la fourchette sur son assiette. Rand aurait bien aimé qu’il se donne au moins la peine d’être prudent.

« À nos trousses », commenta Mat quand Rand eut fini. Les rides sur son front s’accentuèrent. « Un Ami du Ténébreux ?

— Possible. Je ne sais pas. » Rand jeta un coup d’œil à Jak et le colosse s’étira avec minutie, remuant des épaules aussi larges que celles d’un forgeron. « Crois-tu que nous réussirions à lui passer devant ?

— Pas avant qu’il fasse assez de vacarme pour alerter Hake et l’autre. Je savais bien que nous n’aurions pas dû mettre les pieds ici. »

Rand en fut estomaqué mais, avant qu’il ait pu émettre la moindre protestation, Hake franchit la porte de la salle commune. Strom dressait sa masse imposante au-dessus de son épaule. Jak se posta devant la porte de la cour. Hake les apostropha d’une voix agressive : « Vous allez manger toute la nuit ? Je ne vous nourris pas pour que vous restiez à vous prélasser ici. »

Rand regarda son ami. Plus tard, répliqua Mat à la muette, et ils rassemblèrent leurs effets sous l’œil attentif de Hake, Strom et Jak.

Dans la grande salle, des cris pour réclamer le jongleur et des titres de chansons s’élevèrent au-dessus du vacarme dès que Rand et Mat apparurent. L’homme à la cape de velours – Howal Gode – avait toujours l’air d’ignorer son entourage mais, néanmoins, il était perché sur le bord de sa chaise. Quand il les aperçut, il se rassit confortablement, le sourire satisfait se reformant sur ses lèvres, Rand prit le premier tour sur l’estrade et joua Tirant de l’eau du puits, l’esprit en partie ailleurs. Personne ne parut remarquer les quelques fausses notes. Il essaya de réfléchir à la manière de s’enfuir et tenta aussi de ne pas regarder Gode. S’il était à leur poursuite, inutile de l’avertir qu’ils le savaient. Quant à partir d’ici…

Il ne s’était encore jamais rendu compte à quel point une auberge forme un bon piège. Hake, Jak et Strom n’avaient même pas à les surveiller de près ; la foule se chargerait de les prévenir si lui ou Mat quittait l’estrade. Aussi longtemps que la salle demeurerait pleine, Hake ne pouvait pas leur lâcher dessus Jak et Strom, par contre aussi longtemps que la salle était bondée, ils ne pouvaient pas s’en aller sans que Hake en soit averti. Sans compter que Gode surveillait leur moindre mouvement. C’était si comique qu’il en aurait ri s’il n’avait pas eu à se retenir de vomir. Ils n’avaient donc plus qu’à se montrer prudents et guetter leur chance.