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Aucun des charretiers qui claquaient leur longue mèche de fouet en l’air au-dessus de leur attelage à huit chevaux, aucun des convoyeurs au visage dur affaissés sur leur selle le long des chariots ne jetèrent un coup d’œil à la charrette. Rand les regarda s’éloigner, le cœur serré. Sa main resta sous son manteau, crispée sur la poignée de son épée jusqu’à la disparition du dernier chariot cahotant.

Quand celui-ci se fut éloigné avec fracas vers le bourg qu’ils venaient de quitter, Mat se retourna sur son siège à côté du fermier et se pencha jusqu’à ce que son regard croise celui de Rand. L’écharpe qui servait à protéger de la poussière quand besoin s’en faisait sentir lui abritait les yeux, en plus épais, nouée bas sur son front. Même ainsi, il clignait des paupières dans la clarté grise du jour. « As-tu vu quelque chose là-bas en arrière ? demanda-t-il tout bas. Et les chariots ? »

Rand secoua négativement la tête, et Mat acquiesça d’un signe. Il n’avait rien vu non plus.

Maître Kinch les dévisagea brièvement du coin de l’œil, puis changea de nouveau sa pipe de place et claqua les rênes. Ce fut tout, mais il avait remarqué. Le cheval accéléra légèrement l’allure.

« Tes yeux te font encore mal ? » questionna Rand.

Mat toucha l’écharpe enroulée autour de sa tête. « Non, pas beaucoup. Pas à moins que je ne regarde le soleil en face, en tout cas. Et toi ? Est-ce que tu te sens mieux ?

— Un peu. » C’était vrai, il s’en rendit compte. Merveilleux de se rétablir aussi vite d’un malaise. Plus que cela, c’était un bienfait de la lumière. Il faut bien croire que la Lumière est intervenue. Pas possible autrement.

Soudain, un groupe de cavaliers croisa la charrette, en route vers l’ouest comme les chariots des marchands. De longs cols blancs pendaient sur leur haubert, leurs capes et tuniques étaient rouges, comme l’uniforme des sentinelles gardant les Portes de Pont-Blanc, mais mieux coupées et mieux ajustées. Le casque conique de chaque homme brillait comme de l’argent. Ils se tenaient bien droits en salle. De minces pennons rouges flottaient juste au-dessous du fer de leurs lances, chacune tenue au même angle.

Quelques-uns inspectèrent rapidement la charrette au passage quand ils défilèrent en colonne par deux. Des barreaux d’acier masquaient comme une cage chaque visage. Rand fut content que son manteau recouvre son épée. Quelques-uns inclinèrent la tête à l’adresse de Maître Kinch, non pas comme s’ils le connaissaient mais dans une salutation neutre. Maître Kinch répondit par un salut du même genre mais, en dépit de son expression qui ne changeait pas, son hochement de tête avait quelque chose d’approbateur.

Leurs chevaux allaient au pas mais, ceci ajouté à l’allure de la charrette, ils furent vite loin. Une partie de l’esprit de Rand les compta. Dix… vingt… trente… trente-deux. Il leva la tête pour regarder la colonne s’éloigner de Caemlyn.

« Qui était-ce ? questionna Mat mi-curieux mi-soupçonneux.

— Les Gardes de la Reine », répliqua Maître Kinch derrière sa pipe. Il continua à regarder la route. « N’iront guère plus loin que la Source de Breen, à moins qu’on ne les appelle. Pas comme dans le bon vieux temps. » Il aspira une longue bouffée de sa pipe, puis ajouta : « Je suppose qu’au jour d’aujourd’hui il y a des endroit du Royaume qui ne voient pas les Gardes pendant un an sinon davantage. Pas comme dans le temps.

— Que font-ils ? » questionna Rand.

Le fermier se tourna une seconde vers lui. « Maintiennent la paix de la Reine et obligent à respecter sa loi. » Il hocha la tête pour lui-même comme s’il aimait le son de cette phrase et ajouta : « Ils recherchent les malfaiteurs et les présentent aux magistrats. Humph ! » Il relâcha un long panache de fumée. « Vous devez venir de vraiment loin, vous deux, pour ne pas reconnaître la Garde de la Reine. D’où venez-vous ?

— De loin », dit Mat en même temps que Rand répondait : « Des Deux Rivières ». Il aurait bien aimé pouvoir le rattraper aussitôt après avoir prononcé ce nom. Il n’avait pas encore les idées claires. Vouloir passer inaperçus et mentionner un nom qu’un Évanescent entendrait comme un appel de cloche…

Maître Kinch regarda Mat du coin de l’œil et fuma sa pipe en silence pendant un moment. « C’est loin, effectivement, finit-il par commenter. Presque à la frontière du Royaume, mais la situation doit être encore pire que je ne pensais s’il y a des coins du Royaume où les gens ne reconnaissent même pas les Gardes de la Reine. Pas comme dans le temps du tout. »

Rand se demanda ce que dirait Maître al’Vere si quelqu’un lui déclarait que le pays des Deux Rivières faisait partie du royaume d’une reine quelconque. La Reine d’Andor, il le supposait. Peut-être le Maire était-il au courant – Maître al’Vere savait des quantités de choses qui surprenaient Rand – et d’autres aussi, mais il n’avait jamais entendu personne en parler. Le pays des Deux Rivières était les Deux Rivières. Chaque village s’occupait lui-même de ses problèmes et si une difficulté impliquait plus d’un village, les Maires, et peut-être les Conseils de Village, réglaient la question entre eux.

Maître Kinch tira sur les rênes, immobilisant la carriole.

« Je ne vais pas plus loin. » Un chemin charretier étroit se dirigeait vers le nord ; plusieurs fermes étaient visibles dans cette direction au-delà de champs découverts, labourés, mais ne portant pas encore de cultures. « Deux jours vous amèneront à Caemlyn. Moins, en fait, si votre ami tenait sur ses jambes. »

Mat sauta à terre et récupéra son arc et autres possessions, puis aida Rand à descendre de l’arrière de la charrette. Les fardeaux de Rand lui pesaient et ses jambes vacillaient, néanmoins il repoussa d’un coup d’épaule la main de son ami et risqua quelques pas tout seul. Il se sentait encore chancelant, mais ses jambes le soutenaient. Elles semblaient même se raffermir à mesure qu’il s’en servait.

Le fermier ne remit pas immédiatement son cheval en marche. Il les examina une minute en suçotant sa pipe. « Vous pouvez vous reposer un jour ou deux chez moi, si ça vous tente. Ne manquerez probablement rien pendant ce temps, je pense. La maladie dont vous vous remettez, jeune homme… eh bien, ma vieille et moi, nous avons déjà eu avant votre naissance toutes les maladies imaginables et nous avons soigné nos enfants et les avons guéris de ces maladies-là. De toute façon, je pense que vous avez dépassé le stade où vous présentez un risque de contagion. »

Les paupières de Mat se plissèrent et Rand se surprit à se rembrunir. Tout le monde n’en est pas. Impossible que tout le monde en soit.

« Merci, mais je me sens bien. Franchement, dit-il. Il est loin, le prochain village ?

— Carysford ? En marchant, vous y arriverez avant la tombée de la nuit. » Maître Kinch sortit sa pipe d’entre ses dents et pinça pensivement les lèvres avant de reprendre la parole. « Au début, je vous ai crus des apprentis en rupture de contrat mais maintenant je pense que c’est quelque chose de plus sérieux que vous fuyez. Je ne sais pas quoi. Peu m’importe. Je suis assez bon juge pour dire que vous n’êtes pas des Amis du Ténébreux et que vous n’êtes pas du genre à voler ou à faire du mal à quelqu’un. Pas comme certains chemineaux de nos jours. Je me suis attiré des ennuis de temps à autre, moi aussi, quand j’avais votre âge. Vous avez besoin d’un endroit où rester hors de vue pendant quelques jours, ma ferme se trouve à un peu plus d’une lieue par là » – il eut un mouvement de tête brusque vers le chemin de terre – « et personne ne va jamais par là-bas. Ce qui vous donne la chasse n’a guère de chance de vous y trouver. » Il s’éclaircit la gorge comme gêné d’avoir prononcé autant de mots à la file.