« Quand on sera quelque part où on aura chaud. »
Des flaques de lumière tombant par les fenêtres des maisons éclairaient les rues du bourg, et des gens y circulaient sans s’inquiéter de ce qui pouvait se trouver dans l’obscurité. L’unique auberge était un bâtiment disparate, tout en rez-de-chaussée, qui donnait l’impression d’avoir eu des pièces raboutées autour au fil des années, sans plan défini. La porte s’ouvrit pour laisser sortir quelqu’un et une vague de rires déferla à sa suite.
Rand se figea dans la rue, les rires avinés du Charretier qui danse résonnant dans sa mémoire. Il regarda l’homme s’éloigner dans la rue d’un pas mal assuré, puis respira à fond et poussa la porte. Il prit soin que son manteau recouvre son épée. Des rires l’assaillirent.
Des lampes pendant du haut plafond éclairaient brillamment la salle et d’un coup d’œil il perçut aussitôt la différence avec l’auberge de Saml Hake. Pour commencer, pas d’ivresse. La salle était pleine de gens qui avaient l’air de fermiers et de villageois, sinon totalement sobres, du moins pas trop éloignés de l’être encore. Les rires étaient francs, même s’ils étaient un peu forcés. Des gens qui riaient pour oublier leurs ennuis mais avec aussi une réelle gaieté. La salle elle-même était propre et bien tenue, et un feu ronflant dans une grande cheminée à l’autre extrémité la rendait chaude. Les sourires des serveuses étaient aussi réconfortants que le feu et, quand elles riaient, Rand se rendait bien compte que c’était parce qu’elles en avaient réellement envie.
L’aubergiste était aussi soigné que son établissement, avec un tablier d’un blanc éclatant autour de sa taille massive. Rand fut content de voir que c’était un homme corpulent ; il doutait de faire désormais confiance à un aubergiste maigre. Son nom était Rulan Allwine – Rulan Toutvin, de bon augure, songea Rand, étant donné cette ressemblance avec les sonorités communes au Champ d’Emond – et il les examina de la tête aux pieds, puis mentionna courtoisement qu’il fallait payer d’avance.
« Ce qui ne veut pas dire, comprenez bien, que je vous prends pour ce genre de personnage-là, mais il y en a sur la route, ces temps-ci, qui ne se préoccupent pas tellement de régler la note le matin venu. Ce doit être la mode chez les jeunes de se rendre à Caemlyn, à voir le nombre qui prend la route. »
Rand ne se sentit nullement offensé, pas trempé et crotté comme il l’était. Toutefois, quand Maître Allwine énonça le prix, il ouvrit de grands yeux et Mat émit une sorte de son étranglé comme s’il s’étouffait en avalant.
Les bajoues de l’aubergiste oscillèrent quand il secoua la tête avec un air de regret, mais il semblait avoir l’habitude. « Les temps sont durs, dit-il d’un ton résigné. Il n’y a pas grand-chose et ce qu’il y a coûte cinq fois plus cher que d’ordinaire. Cela augmentera encore le mois prochain, je suis prêt à en mettre ma main au feu. »
Rand exhuma ce qu’il avait d’argent et regarda Mat. Ce dernier pinça la bouche avec entêtement. « Tu veux dormir sous une haie ? » demanda Rand. Mat soupira et vida sa poche à regret. Une fois la note payée, Rand fit la grimace devant le peu qui restait à partager avec Mat.
Mais dix minutes plus tard, ils mangeaient du ragoût à une table dans un coin près de la cheminée, le poussant dans leur cuillère avec des morceaux de pain. Les portions n’étaient pas aussi copieuses que Rand l’aurait souhaité, toutefois elles étaient bouillantes et garnissaient l’estomac. La chaleur de l’âtre s’insinua lentement en lui. Il feignit de garder les yeux fixés sur son assiette, néanmoins il surveillait attentivement la porte. Ceux qui entraient ou sortaient avaient tous l’air de paysans, ce qui ne suffisait d’ailleurs pas à apaiser ses craintes.
Mat mangeait avec lenteur, savourant chaque bouchée, tout en récriminant contre la clarté des lampes. Au bout d’un moment, il sortit l’écharpe qu’Alpert Mull lui avait donnée et l’enroula autour de sa tête, l’abaissant sur son front jusqu’à ce que ses yeux soient presque dissimulés. Cela leur attira des regards que Rand aurait souhaité éviter. Il vida son assiette précipitamment en incitant Mat à l’imiter, puis demanda à Maître Allwine de leur montrer leur chambre.
L’aubergiste parut surpris qu’ils se couchent si tôt, mais se garda de tout commentaire. Il se munit d’une chandelle et les conduisit à travers un dédale de couloirs jusqu’à une petite pièce avec deux lits étroits, tout au fond de l’auberge. Après son départ, Rand laissa choir ses paquets près de son lit, lança sa cape sur une chaise et se jeta complètement habillé sur le couvre-pieds. Tous ses vêtements étaient encore humides et désagréables à porter mais, s’ils étaient obligés de s’enfuir, il voulait être prêt. Il garda aussi son ceinturon et dormit la main sur la poignée de l’épée.
Un coq qui s’était mis à chanter le tira brutalement du sommeil le lendemain matin. Il resta étendu à regarder l’aube éclairer la fenêtre et se demanda s’il oserait dormir un peu plus longtemps. Dormir pendant le jour, alors qu’ils pouvaient parcourir un bout de chemin. Un bâillement fit craquer sa mâchoire.
« Hé ! s’exclama Mat. J’y vois. » Il s’assit sur son lit et examina la pièce en plissant les paupières. « Un peu, en tout cas. Ta figure est encore un peu floue, mais je te reconnais. Je savais bien que ça se rétablirait. D’ici ce soir, j’aurai une meilleure vision que toi. De nouveau. »
Rand sauta à bas du lit et se gratta en ramassant sa cape. Ses habits étaient fripés car ils avaient séché sur lui pendant qu’il dormait, et ils lui irritaient la peau. « Nous perdons des heures de jour », dit-il. Mat se releva aussi vite que Rand ; lui aussi se grattait.
Rand se sentait optimiste. Ils se trouvaient à une journée de voyage du village des Quatre-Rois et aucun des hommes de Gode n’avait montré le bout de son nez. Une journée plus près de Caemlyn où Moiraine devait les attendre. Sûrement. Plus besoin de redouter les Amis du Ténébreux une fois qu’ils seraient de nouveau avec l’Aes Sedai et le Lige. C’était étrange d’envisager avec tant de plaisir de se trouver avec une Aes Sedai. Par la Lumière, quand je reverrai Moiraine, je l’embrasserai ! Il rit à cette idée. Il était d’humeur assez sereine pour investir dans un petit déjeuner quelques pièces de leur réserve qui s’amenuisait – un gros pain et un pichet de lait sorti tout frais du cellier.
Ils mangeaient au fond de la salle commune quand un jeune homme entra, un paysan à le voir, qui faisait tourner autour d’un doigt son bonnet et avait quelque chose de fiérot dans sa démarche élastique. La seule autre personne présente dans la salle était un vieil homme qui balayait ; il ne leva pas un instant les yeux de son balai. Le jeune homme parcourut du regard la salle avec désinvolture mais, quand il le posa sur Rand et sur Mat, le bonnet tomba de son doigt. Il les dévisagea pendant une minute entière avant de se baisser pour ramasser précipitamment le bonnet par terre, puis il les dévisagea encore, passant les doigts à travers son épaisse toison de boucles noires. Finalement, il s’approcha de leur table en traînant les pieds.
Il était plus âgé que Rand, mais il les regardait avec hésitation. « Vous permettez que je m’asseye ? » demanda-t-il, et il déglutit aussitôt comme s’il avait l’impression d’avoir commis un impair.
Rand pensa qu’il espérait peut-être partager leur petit déjeuner, bien qu’il eût l’air d’avoir les moyens de payer sa propre dépense. Sa chemise à rayures bleues était brodée au col et le bas de sa tunique bleu foncé était brodé aussi. Ses bottes de cuir n’avaient jamais approché le moindre travail qui les érafle, à ce que constata Rand. Il esquissa un signe de tête vers une chaise.
Mat observa le gars pendant qu’il tirait la chaise près de leur table. Rand n’aurait pas su dire s’il le foudroyait du regard ou simplement s’efforçait de le distinguer clairement. En tout cas, son froncement de sourcils eut un effet. Le jeune homme s’interrompit dans son mouvement pour s’asseoir et ne se posa sur le siège que lorsque Rand eut esquissé un autre signe de tête.