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— Rand al’Thor ? » murmura Rand. Mat hocha la tête et cette réponse avait quelque chose de si réconfortant que Rand se laisse reprendre par le sommeil sans même toucher à l’eau.

Un sommeil que ne troublèrent pas de rêves – du moins aucun dont il se souvienne – mais assez léger pour que ses paupières se rouvrent chaque fois que Mat venait voir comment il allait. Une fois, il se demanda si Mat ne donnait pas du tout, mais lui-même se rendormit avant que l’idée ait fait grand chemin.

Le grincement des gonds le réveilla net – toutefois, pendant un instant, il resta couché dans le foin en souhaitant d’être encore plongé dans le sommeil. Endormi, il n’aurait pas conscience de son corps. Il souffrait comme si ses muscles étaient des chiffons qu’on avait tordus, et ayant la même vigueur. Il essaya faiblement de redresser la tête ; il y réussit à la deuxième tentative.

Mat était assis à sa place habituelle contre le mur, à portée de main de Rand. Son menton reposait sur sa poitrine, qui s’élevait et s’abaissait au rythme souple du sommeil profond. L’écharpe lui avait glissé sur les yeux.

Rand regarda vers la porte.

Il y avait là une femme qui la maintenait ouverte d’une main. Elle ne fut d’abord qu’une forme sombre en robe, silhouettée par la clarté indécise de l’aube, puis elle entra, laissant la porte se rabattre derrière elle. À la clarté de la lanterne, il la distinguait plus nettement. Elle était à peu près du même âge que Nynaeve, songea-t-il, mais ce n’était pas une paysanne. La soie vert pâle de sa robe miroitait au gré de ses mouvements. Sa cape était d’un doux gris chaud et ses cheveux étaient retenus par un filet de dentelle mousseuse. Elle tripotait un lourd collier d’or tout en les regardant pensivement, Mat et lui.

« Mat », dit Rand. Puis, plus fort : « Mat ! »

Mat grogna et faillit tomber en se réveillant. Il se frotta les yeux pour s’éclaircir la vue et contempla la femme.

« Je suis venue voir mon cheval », déclara celle-ci avec un vague geste vers les stalles. Sans les quitter tous les deux des yeux, néanmoins. « Êtes-vous malade ?

— Il va bien, répliqua Mat d’un ton guindé. Il a simplement pris froid sous la pluie, voilà tout.

— Peut-être devrais-je l’examiner, répliqua-t-elle. J’ai quelques connaissances… »

Rand se demanda si elle était une Aes Sedai. Encore plus que ses vêtements, son assurance, la façon dont elle tenait la tête comme s’apprêtant à donner un ordre, n’était pas du pays. Et si c’est une Aes Sedai, de quelle Ajah ?

« Je vais bien, maintenant, lui dit-il. Franchement, ce n’est pas la peine. »

Mais elle parcourut toute la longueur de l’écurie, en relevant sa jupe et posant ses escarpins gris avec précaution. Esquissant une grimace à l’adresse de la paille, elle s’agenouilla à côté de lui et lui tâta le front.

« Pas de fièvre », dit-elle en le dévisageant, les sourcils froncés. Elle était jolie, dans le style anguleux, mais sa figure n’avait rien de chaleureux. Elle n’était pas froide non plus ; elle semblait seulement incapable d’exprimer quoi que ce soit. « Vous avez été malade, néanmoins. Si. Si. Et vous êtes encore faible comme un chaton d’un jour. Je pense… » Elle fouilla sous sa cape et, soudain, tout se passa trop vite pour que Rand réagisse autrement qu’en poussant un cri étranglé.

La jeune femme sortit sa main de la cape avec la rapidité de l’éclair ; quelque chose scintilla quand elle se jeta par-dessus Rand en direction de Mat. Mat bascula de côté dans un mouvement précipité et il y eut un tchunk sonore de métal qui s’enfonce dans du bois. Cela ne prit pas une seconde, puis tout demeura immobile.

Mat gisait à moitié renversé sur le dos, une main resserrée autour du poignet de la jeune femme juste au-dessus du poignard qu’elle avait enfoncé dans la paroi à l’endroit où la poitrine de Mat s’était trouvée, son autre main appuyant la lame de Shadar Logoth sur le cou de cette femme.

Bougeant uniquement les yeux, elle essaya de regarder la dague que tenait Mat. Ses pupilles se dilatèrent, elle aspira une bouffée d’air de façon saccadée et tenta de s’éloigner de la dague, mais il maintint le tranchant contre sa peau. Après quoi, elle resta aussi immobile qu’une pierre.

Rand regarda le tableau au-dessus de lui en s’humectant les lèvres. Même s’il n’avait pas été si faible, il ne pensait pas qu’il aurait pu bouger. Puis son regard se posa sur le poignard de la jeune femme et sa bouche se dessécha. Le bois autour de la lame noircissait ; de minces volutes de fumée s’élevaient de l’endroit charbonneux.

« Mat ! Mat, son poignard ! »

Mat y jeta un coup d’œil, puis reporta son attention sur la jeune femme, mais elle n’avait pas bougé. Elle passait à son tour avec nervosité sa langue sur ses lèvres. Mat lui arracha brutalement le manche de la main et la repoussa ; elle tomba à la renverse, de tout son long, et se rattrapa en posant ses mains en arrière, les yeux toujours fixés sur la lame dans la main de Mat. « Ne bougez pas, dit-il. Si vous remuez, je m’en sers. Croyez-moi, je parle sérieusement. » Elle hocha la tête avec lenteur ; ses yeux ne quittaient pas une seconde le poignard de Mat. « Surveille-la, Rand. »

Rand ne savait pas trop ce qu’il était censé faire si elle essayait quoi que ce soit – crier, peut-être ; en tout cas, il était incapable de lui courir après si elle tentait de fuir mais elle demeura assise sans bouger pendant que Mat arrachait le poignard de la paroi. L’emplacement noirci cessa de grandir, bien qu’un léger ruban de fumée continuât à en sortir.

Mat chercha du regard un endroit où poser le poignard, puis le tendit à Rand. Qui le prit délicatement comme si c’était une vipère vivante. Encore qu’ornementé, ce poignard avait une apparence banale, avec un manche en ivoire blanc et une étroite lame étincelante pas plus longue que la paume de sa main. Rien qu’un poignard. Seulement Rand avait eu un exemple de ce qu’il pouvait faire. Le manche n’était même pas tiède, mais sa main commença à transpirer. Il espéra ne pas l’échapper dans le foin.

La jeune femme ne rectifia pas sa position affalée en arrière quand elle vit Mat se retourner lentement vers elle. Elle l’observait comme si elle se demandait ce qu’il comptait faire, par contre Rand aperçut le brusque plissement de paupières de Mat, le raidissement de sa main autour du poignard. « Mat, non !

— Elle a essayé de me tuer, Rand. Elle t’aurait tué aussi. C’est une Amie des Ténèbres. » Mat cracha littéralement ce nom.

« Mais nous n’en sommes pas », riposta Rand. La jeune femme eut un sursaut comme si elle comprenait seulement maintenant l’intention de Mat. « Nous n’en sommes pas. Mat. »

Pendant un instant, Mat resta figé, la lame dans son poing scintillant à la clarté de la lampe. Puis il hocha la tête. « Allez là-bas », ordonna-t-il à la jeune femme en indiquant avec le poignard la porte donnant dans la sellerie.

Elle se releva avec lenteur, s’arrêtant pour chasser la paille collée à sa robe. Même quand elle se mit en marche dans la direction indiquée par Mat, elle avança comme si elle n’avait aucune raison de se presser. Néanmoins, Rand remarqua qu’elle ne quittait pas de l’œil la dague au manche orné d’un rubis tenue par Mat. « Vous devriez vraiment cesser de vous débattre, déclara-t-elle. Ce serait pour le mieux, à la fin. Vous verrez.

— Pour le mieux ? », répéta Mat, sardonique, en frottant sa poitrine à l’endroit où l’arme de cette femme aurait pénétré s’il n’avait pas bougé. « Allez là-bas. »

Elle haussa les épaules avec désinvolture en obtempérant. « Une erreur. Il n’y a eu pas mal de… désarroi depuis ce qui est arrivé avec ce prétentieux imbécile de Gode. Pour ne rien dire de cette espèce d’abruti qui a déclenché une panique à Shéran-le-Marché. Personne ne sait exactement ce qui s’est passé là-bas, ni comment. Cela rend pour vous la situation encore plus dangereuse, vous ne le comprenez donc pas ? Vous aurez des places enviées si vous venez au Grand Seigneur de votre propre volonté mais, aussi longtemps que vous fuirez, il y aura poursuite et qui peut dire ce qui se passera alors ? » Un frisson parcourut Rand. Mes limiers sont jaloux, et tu risques qu’ils ne s’y prennent pas en douceur.