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Rand inspecta la route dans les deux sens. Ils étaient les seuls à se déplacer dans la nuit. Il jeta un coup d’œil à Mat qui avait ôté un de ses brodequins et se massait le pied. Ou ils avaient été les seuls. Lui aussi avait mal aux pieds. Un frisson lui parcourut les jambes comme pour l’avertit qu’il n’avait pas encore récupéré autant de forces qu’il le pensait.

Des tas noirs se dressaient dans un champ juste devant eux. Des meules de foin rapetissées par des prélèvements de fourrage pour servir de nourriture cet hiver, mais néanmoins des meules.

Il poussa Mat du bout du pied. « Nous dormirons là-bas.

— Encore des meules de foin », soupira Mat, mais il renfila son soulier et se mit debout.

Le vent se levait, la fraîcheur de la nuit s’accentuait. Ils enjambèrent les perches lisses de la clôture et se creusèrent vite un trou dans le foin. La bâche qui protégeait le foin de la pluie empêchait au vent de passer.

Rand se tourna et se retourna dans le nid qu’il s’était aménagé jusqu’à ce qu’il trouve une position confortable. Le foin réussissait encore à le piquer à travers ses vêtements, mais il avait appris à s’en accommoder. Il essaya de compter le nombre de meules au creux desquelles il avait dormi depuis Pont-Blanc. Dans les contes, les héros n’étaient jamais obligés de dormir dans les meules de foin ni sous des haies. Mais feindre de se croire un héros de légende n’était pas facile, plus maintenant, même pour cinq minutes. En soupirant, il releva son col avec l’espoir que des brins de foin ne se glisseraient pas le long de son dos.

« Rand ? dit tout bas Mat. Rand, penses-tu que nous y arriverons ?

— À Tar Valon ? C’est encore loin, mais…

— À Caemlyn. Tu estimes que nous atteindrons Caemlyn ? »

Rand redressa la tête, mais leur refuge était obscur ; seule la voix de Mat lui indiquait où il était. « Maître Kinch a dit deux jours. Après-demain, le jour suivant, nous y serons.

— S’il n’y a pas une centaine d’Amis du Ténébreux qui nous attendent en chemin, ou encore un Évanescent ou deux. » Il y eut un silence pendant un instant, puis Mat reprit : « Je suis persuadé que nous sommes les seuls qui restent, Rand. » Il donnait l’impression d’avoir peur. « Quoi qu’il en soit de cette aventure, il n’y a plus que nous deux à présent. Rien que nous deux. »

Rand fit un signe de dénégation. Il savait que Mat ne le verrait pas dans l’obscurité mais c’était davantage pour lui-même que pour Mat, en vérité. « Dors donc, Mat », répliqua-t-il d’une voix lasse. N’empêche que lui-même resta longtemps les yeux ouverts avant d’être pris par le sommeil. Rien que nous deux.

Le chant d’un coq le réveilla et il s’extirpa du foin en brossant ses vêtements dans les premières lueurs d’avant l’aube. En dépit de ses précautions, des brins d’herbe sèche s’étaient infiltrés dans son dos ; les tiges accrochées entre ses omoplates le démangeaient. Il enleva sa tunique et sortit sa chemise de ses chausses pour enlever ces tiges. Il avait une main descendant le long de son cou et l’autre qui remontait en se tortillant quand il s’avisa qu’il y avait du monde à proximité.

Le soleil n’avait pas encore paru, mais déjà des gens, par un ou par deux, défilaient de façon ininterrompue sur la route en direction de Caemlyn, quelques-uns avec des sacs ou des paquets sur le dos, d’autres avec simplement un bâton de marche, si même ils en avaient. La plupart étaient des hommes jeunes mais, de temps à autre, il y avait une jeune fille ou une femme plus âgée. Tous sans exception avaient l’apparence avachie par le voyage de qui a longtemps marché. Certains gardaient les yeux baissés sur leurs pieds et, en dépit de l’heure matinale, leurs épaules se voûtaient de fatigue ; d’autres fixaient un point invisible devant eux, en direction de l’aube.

Mat sortit de la meule en roulant sur lui-même et se gratta vigoureusement. Il ne s’interrompit que le temps de draper l’écharpe autour de sa tête ; elle lui ombrageait un peu moins les yeux ce matin. « Tu penses que nous dénicherons quelque chose à manger, aujourd’hui ? »

L’estomac de Rand émit solidairement un gargouillis. « Nous y réfléchirons quand nous serons en route », dit-il. Remettant précipitamment ses vêtements en ordre, il extirpa du foin sa part de leurs bagages.

Quand ils arrivèrent au bord du pré, Mat remarqua à son tour le défilé. Il s’arrêta dans le champ, les sourcils froncés, pendant que Rand escaladait la clôture. Un jeune homme, guère plus âgé qu’eux, leur jeta un coup d’œil au passage. Ses habits étaient poussiéreux, ainsi que le rouleau de matériel de couchage accroché dans son dos.

« Où allez-vous ? lança Mat.

— Eh bien, à Caemlyn, voir le Dragon », cria en réponse le garçon sans s’arrêter. Il haussa un sourcil ironique à l’adresse des couvertures et sacoches de selle suspendues à leurs épaules et ajouta : « Exactement comme vous. » Il rit et continua à marcher, son regard fouillant déjà avec ardeur le chemin devant lui.

Mat posa plusieurs fois la même question pendant la journée, et les seules personnes qui ne répondirent pas de façon identique étaient les habitants de la région. Et si ceux-là répondaient, c’était en crachant par terre et en se détournant avec mépris. Ils se détournaient mais restaient sur leurs gardes. Ils dévisageaient tous les voyageurs pareillement, du coin de l’œil. Visiblement, à leur expression, pour eux les étrangers étaient capables de n’importe quoi si on ne les surveillait pas de près.

Les natifs du pays n’étaient pas seulement méfiants à l’égard des étrangers, ils semblaient plus qu’un peu contrariés. Il y avait juste assez de gens sur la route, juste assez disséminés pour que, lorsque les charrettes des paysans apparurent au moment où le soleil surgit à l’horizon, leur allure habituellement lente soit ralentie encore de moitié. Aucun n’était en humeur d’offrir d’emmener qui que ce soit. Une mine revêche, et peut-être un juron à l’idée du retard qu’ils prenaient dans leurs travaux, était la réaction la plus courante.

Les chariots des marchands passaient sans guère plus d’encombre qu’un brandissement de poings, qu’ils roulent vers Caemlyn ou en viennent. Quand, de bonne heure, le premier convoi surgit à un trot soutenu, alors que le soleil était juste au-dessus de l’horizon derrière les chariots, Rand s’écarta de la chaussée. Ils ne donnaient aucun signe de vouloir ralentir et il vit d’autres gens se précipiter hors du chemin. Il monta complètement sur le bas-côté mais continua à marcher.

L’ombre d’un mouvement comme le premier chariot approchait avec fracas fut le seul avertissement qu’il reçut. Il se retrouva aplati par terre tandis que le fouet du charretier claquait en l’air à l’endroit où s’était trouvée sa tête. D’où il gisait, il croisa le regard du conducteur quand le chariot le dépassa. Des yeux à l’expression dure au-dessus d’une bouche pincée dans une grimace. Pas l’ombre d’une inquiétude qu’il l’ait cinglé au sang ou lui ait arraché un œil.

« Que la Lumière t’aveugle ! cria Mat derrière le chariot. Tu ne peux pas… » Un convoyeur à cheval le frappa à l’épaule avec le talon de sa lance, le projetant au sol par-dessus Rand.

« Ôte-toi de là, espèce de sale Ami du Ténébreux ! » grommela le convoyeur sans ralentir.

Après quoi, ils se tinrent à distance des chariots. Le moins qu’on puisse dire est qu’il y en avait pas mal. Le cliquetis et le ferraillement d’un convoi avaient à peine diminué qu’on entendait l’arrivée d’un autre. Convoyeurs et charretiers, tous regardaient les voyageurs cheminant à pied vers Caemlyn comme s’ils voyaient marcher de la crotte.

Une fois, Rand évalua mal la dimension du fouet d’un roulier, juste de la longueur du bout de la mèche. Plaquant la main sur l’entaille peu profonde au-dessus de son sourcil, il déglutit pour se retenir de vomir en pensant de combien peu s’en était fallu que la mèche lui crève un œil. Le routier ricana en le regardant. De son autre main, Rand empoigna Mat pour l’empêcher d’encocher une flèche. Il dit :