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« Laisse tomber. » Il eut un brusque mouvement de tête vers les convoyeurs chevauchant à côté des chariots. Quelques-uns riaient, d’autres regardaient fixement l’arc de Mat. « Si nous avons de la chance, il se contenteront de nous bâtonner à coups de lance. Si nous sommes chanceux. »

Mat grommela d’un ton amer, mais il se laissa entraîner par Rand à redescendre sur la route.

Par deux fois, des escadrons de Gardes de la Reine arrivèrent au trot sur la route, les pennons au bout de leurs lances ondulant dans le vent. Des fermiers les hélaient, car ils voulaient que quelque chose soit fait au sujet des étrangers et les Gardes s’arrêtaient toujours patiemment pour les entendre. Près de midi, Rand s’arrêta pour écouter une de ces conversations.

Derrière les barres du ventail de son casque, la bouche du capitaine de la Garde se pinçait en une ligne serrée. « Si l’un d’eux vole quelque chose ou s’introduit dans votre propriété, répliqua-t-il d’une voix rogue au fermier efflanqué qui se tenait, la mine soucieuse, près de son étrier, je le ferai comparaître devant un magistrat, mais ils n’enfreignent aucune loi de la Reine quand ils empruntent le grand chemin.

— Mais il y en a partout, protesta le fermier. Qui sait qui ils sont ou ce qu’ils sont. Toutes ces histoires à propos du Dragon…

— Par la Lumière, mon brave ! Vous n’en avez qu’une poignée par ici. Les remparts de Caemlyn sont prêts à exploser tant ils pullulent et d’autres arrivent tous les jours. » L’expression rude du capitaine s’assombrit encore lorsqu’il aperçut Rand et Mat, debout à côté d’eux. Il désigna la route d’un gantelet renforcé d’acier. « Dégagez, sinon je vous arrête pour entrave à la circulation. »

Sa voix n’avait pas un ton plus brusque avec eux qu’avec le fermier ; mais ils se remirent en marche. Le regard du capitaine les suivit pendant un moment ; Rand le sentait peser sur son dos. Il soupçonnait les Gardes d’avoir peu de patience de reste pour les voyageurs et aucune sympathie pour un voleur affamé. Il décida de s’opposer à Mat s’il suggérait de nouveau de voler des œufs.

Néanmoins, cette foule de chariots et de gens sur le grand chemin avait son bon côté, surtout le nombre de jeunes se rendant à Caemlyn. Pour les Amis du Ténébreux qui les rechercheraient, ce serait comme d’essayer de repérer deux pigeons en particulier parmi mille autres. Si lors de la Nuit de l’Hiver le Myrddraal n’avait pas su exactement à qui s’en prendre, peut-être que son homologue n’y réussirait pas mieux ici.

Son estomac gargouillait fréquemment, lui rappelant qu’ils n’avaient pour ainsi dire plus d’argent, en tout cas pas assez pour un repas aux prix demandés aussi près de Caemlyn. À un moment donné, il se rendit compte qu’il avait la main sur l’étui de la flûte et il le repoussa fermement dans son dos. Gode avait été au courant de la flûte et des tours de jonglerie. Qui sait ce que Ba’alzamon avait appris de lui avant la fin – si ce que Rand avait vu était bien la fin – ou quelles indications avaient été transmises à d’autres Amis du Ténébreux.

Il jeta un coup d’œil empreint de regret à une ferme devant laquelle ils passaient. Un homme patrouillait le long des clôtures avec une paire de chiens qui grondaient et tiraient sur leur laisse. L’homme avait l’air de n’attendre que le moindre prétexte pour les lâcher. Ce n’est pas toutes les fermes qui avaient sorti les chiens, mais aucune n’offrait de petits travaux aux voyageurs.

Avant le coucher du soleil, Mat et lui traversèrent deux autres bourgs. Les villageois rassemblés en petits groupes discutaient entre eux en regardant passer ce flot continu. Leur expression n’était pas plus amicale que celle des fermiers ou des charretiers, ou des Gardes de la Reine. Tous ces étrangers qui allaient voir le faux Dragon. Les imbéciles qui n’avaient pas assez de sagesse pour rester chez eux. Peut-être des partisans du faux Dragon. Peut-être même des Amis du Ténébreux. S’il y avait une différence entre les deux.

Avec la venue du soir, le flot commença à s’amenuiser au second bourg. Les quelques-uns qui avaient de l’argent disparurent dans l’auberge apparemment, non sans un peu de discussion pour être admis à l’intérieur ; d’autres commencèrent à se mettre en quête de haies propices ou de champs sans chien. Au crépuscule, Mat et lui avaient la Route de Caemlyn pour eux seuls. Mat commença à parler de trouver une meule de foin, mais Rand insista pour continuer.

« Aussi longtemps qu’on peut distinguer la route, dit-il, le chemin que nous aurons fait avant de nous arrêter, ce sera autant d’avance que nous gagnerons. » S’ils te poursuivent. Pourquoi courraient-ils après toi maintenant, alors qu’ils ont attendu que tu parviennes tellement loin ?

L’argument suffit à Mat. Jetant fréquemment un coup d’œil par-dessus son épaule, il hâta le pas. Rand dut se dépêcher pour rester à sa hauteur.

L’obscurité s’épaissit, à peine allégée par un peu de clair de lune. L’accès d’énergie de Mat s’épuisa, et ses récriminations recommencèrent. Des nœuds douloureux se formaient dans les mollets de Rand. Il se dit qu’il avait marché plus loin en travaillant avec Tam à la ferme pendant une dure journée, mais il eut beau se le répéter, il ne réussit pas à s’en convaincre. Il serra les dents et, refusant de tenir compte des crampes et douleurs, ne s’arrêta pas.

Mat se plaignant et lui-même se concentrant sur chaque nouveau pas, ils arrivèrent presque au village avant qu’il aperçoive les lumières. Il s’immobilisa en chancelant, soudain conscient d’une brûlure qui montait des pieds jusqu’en haut des jambes. Il se dit qu’il devait avoir une ampoule au pied droit.

À la vue des lumières du village, Mat s’affaissa sur les genoux avec un gémissement. « Est-ce qu’on peut s’arrêter, maintenant ? dit-il d’une voix haletante. Ou bien as-tu l’intention d’aller dans une auberge accrocher une pancarte pour nous signaler aux Amis du Ténébreux ? Ou à un Évanescent ?

— On s’arrêtera de l’autre côté du bourg », répliqua Rand qui contemplait les lumières. À cette distance, dans le noir, ç’aurait pu être le Champ d’Emond. Qu’est-ce qui guette là ? « Rien qu’un quart de lieue.

— Rien que ça ! Je ne fais pas un pas de plus. » Rand se sentait les jambes en feu, mais il se força à mettre un pied devant l’autre. La marche ne devint pas plus facile, mais il persévéra. Il n’avait pas avancé de dix pas qu’il entendit Mat trébucher à sa suite en marmonnant. Il ne comprit pas ce que disait Mat et réfléchit que c’était aussi bien.

L’heure était assez tardive pour que les rues du village soient désertes, bien que la plupart des maisons aient au moins une fenêtre avec de la lumière. L’auberge au centre du bourg était brillamment éclairée, entourée d’un halo doré qui repoussait les ténèbres. De la musique et des rires, étouffés par des murs épais, filtraient hors du bâtiment. L’enseigne au-dessus de la porte grinçait au vent. De leur côté de l’auberge, une charrette et un cheval attendaient sur la Route de Caemlyn tandis qu’un homme en vérifiait l’attelage. Deux autres hommes se tenaient à l’autre bout de l’auberge, juste à la lisière de la flaque de clarté.

Rand s’arrêta dans le noir, près d’une maison où rien n’était allumé. Il était trop fatigué pour chercher un détour par les petites rues. Une minute de repos ne serait pas de trop. Juste une minute. Juste le temps que les hommes s’en aillent. Mat s’affaissa contre le mur avec un soupir de soulagement, s’adossant comme s’il avait l’intention de s’endormir sur place.