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Il passa d’un pied sur l’autre et lança un coup d’œil vers ses amis. Ils ne se tenaient pas loin, Mat gesticulant avec exubérance tout en parlant.

« Veux-tu danser avec moi demain ? » Ce n’est pas ce qu’il avait eu l’intention de dire. Il avait vraiment envie de danser avec elle mais, en même temps, il n’y avait rien qu’il désirât aussi peu que la gêne qu’il était sûr d’éprouver en sa compagnie. Comme ce qu’il ressentait à ce moment précis.

Les coins de la bouche d’Egwene se retroussèrent en un petit sourire. « Dans l’après-midi, répliqua-t-elle. Le matin, je serai occupée. »

Du groupe des autres s’éleva l’exclamation de Perrin : « Un ménestrel ! »

Egwene se tourna vers eux, mais Rand lui posa la main sur le bras, « Occupée ? À quoi ? »

Malgré le froid, elle repoussa la capuche de sa mante et, d’un geste apparemment désinvolte, elle ramena ses cheveux en avant par-dessus son épaule. La dernière fois qu’il l’avait vue, ses cheveux tombaient en vagues sombres au-dessous de ses épaules avec uniquement un ruban rouge qui les retenait loin de son visage. À présent, ils étaient nattés en une large tresse.

Il contempla cette tresse comme si c’était une vipère, puis regarda à la dérobée le Mât du Printemps dressé sur le Pré, seul à présent, prêt pour le lendemain. Au matin, les femmes célibataires d’âge nubile danseraient autour du Mât. Il avala péniblement sa salive. Il ne savait pas pourquoi, mais il ne s’était jamais avisé qu’elle atteindrait l’âge du mariage en même temps que lui.

« Qu’on soit simplement assez vieux pour se marier ne signifie pas qu’on y est obligé, murmura-t-il. Pas tout de suite.

— Bien sûr que non. Ou jamais, d’ailleurs. »

Les paupières de Rand clignèrent. « Jamais ?

— Une Sagesse ne se marie presque jamais. Nynaeve m’a prise comme élève, tu sais. Elle dit que j’ai un don, que je peux apprendre à écouter le vent. Nynaeve dit que ce n’est pas toutes les Sagesses qui le peuvent, même si elles le prétendent.

— Une Sagesse ! » s’exclama-t-il, moqueur. Il ne remarqua pas l’éclat menaçant dans les yeux d’Egwene. « Nynaeve sera Sagesse ici pendant cinquante ans encore au moins. Davantage, probablement Veux-tu passer le reste de ton existence à être son apprentie ?

— Il y a d’autres villages, répliqua-t-elle avec feu. Nynaeve dit que les villages au nord de la Taren choisissent toujours une Sagesse originaire d’ailleurs. Ils estiment que cela évite qu’elle ait des favoris parmi les gens du pays.

L’amusement de Rand se dissipa aussi vite qu’il était né. « Ailleurs qu’aux Deux Rivières ? Je ne te reverrai jamais.

— Et tu n’aimerais pas ça ? Tu n’as témoigné en rien ces derniers temps que cela te ferait quelque chose.

— Personne ne quitte jamais les Deux Rivières, continua-t-il. Peut-être quelqu’un de Taren-au-Bac, mais ils sont tous bizarres là-bas, de toute façon. Ils ne ressemblent absolument pas à nous des Deux Rivières. »

Egwene poussa un soupir d’exaspération. « Eh bien, peut-être que je suis bizarre, moi aussi. Peut-être que j’ai envie de voir les endroits dont j’entends parler dans les contes. As-tu jamais pensé à ça ?

— Bien sûr que si. Je rêve tout éveillé quelquefois, mais je connais la différence entre les rêveries et la réalité.

— Et moi non ? » fusa la riposte furieuse de la jeune fille qui fui tourna le dos aussitôt.

« Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je parlais de moi. Egwene ? »

Elle ramena son manteau autour d’elle avec brusquerie, comme un mur pour l’exclure et s’éloigna de quelques pas d’une démarche raide. Il se frotta la tête dans un élan de frustration. Comment lui expliquer ? Ce n’était pas la première fois qu’elle extirpait de sa parole un sens qui n’avait aucun rapport avec ce qu’il avait en tête. Dans l’humeur où elle était à présent, une maladresse ne ferait qu’aggraver les choses et il était quasiment certain que presque tout ce qu’il dirait serait mal interprété.

Mat et Pétrin revinrent à ce moment. Egwene feignit de ne pas les voir. Ils la regardèrent en hésitant, puis se rapprochèrent de Rand.

« Moi rai ne a donné aussi une pièce à Perrin, annonça Mat. Exactement comme la nôtre. » Il marqua un temps avant d’ajouter : « Et il a vu le cavalier.

— Où ? demanda Rand, Quand ? Quelqu’un d’autre l’a-t-il vu ? En avez-vous parlé à quelqu’un ? »

Perrin leva de larges mains dans un geste intimant à aller moins vite. « Une question à la fois. Je l’ai vu hier à la lisière du village qui observait la forge juste au crépuscule. Il m’a donné le frisson, vraiment. J’ai averti Maître Luhhan, seulement il n’y avait personne ; quand il a regardé. Il a dit que je voyais des ombres. Mais il a gardé à portée de sa main son plus grand marteau pendant que nous couvrions le feu de la forge et que nous rangions les outils. Il n’a jamais fait cela avant.

— Donc il t’a cru », dit Rand, mais Perrin haussa les épaules.

« Je ne sais pas. Je lui ai demandé pourquoi il transportait ce marteau si je n’avais vu que des ombres, et il a répondu vaguement que des loups s’enhardissaient jusqu’à venir dans le village. Peut-être pensait-il que c’est ce que j’avais vu ; mais il devrait savoir que je suis capable de distinguer un loup d’un homme à cheval, même au crépuscule. Je suis sûr de ce que j’ai vu et personne ne me convaincra d’autre chose.

— Je te crois, répliqua Rand. Rappelle-toi, je l’ai vu aussi. » Perrin émit un grognement satisfait comme s’il n’en avait pas été certain.

« De quoi parlez-vous donc ? » demanda tout à coup Egwene.

Rand regretta soudain de ne pas avoir parlé plus bas. Il l’aurait fait s’il s’était rendu compte qu’elle écoutait. Mat et Perrin, souriant d’une oreille à l’autre comme des idiots, lui racontèrent à qui mieux mieux leur rencontre avec le cavalier noir, mais Rand garda le silence. Il était sûr de ce qu’elle dirait quand ils auraient terminé.

« Nynaeve avait raison », déclara Egwene en levant tes yeux au ciel quand les deux garçons se turent. « Aucun de vous n’est encore prêt à marcher sans qu’on le tienne en lisières. Les gens montent à cheval vous savez. Et ça n’en fait pas des monstres sortis d’un conte de ménestrel. » Rand hocha la tête à part soi ; il avait vu juste. Elle s’en prit à lui : « Et toi, tu as colporté ces histoires. Parfois, tu n’as aucun bon sens, Rand al’Thor. L’hiver a été assez effrayant sans que tu te mettes à épouvanter les enfants. »

Rand eut un rictus amer. « Je n’ai rien colporté, Egwene. Mais j’ai vu ce que j’ai vu et ce n’était pas un fermier cherchant une vache égarée. »

Egwene respira à fond et ouvrit la bouche, mais ce qu’elle était sur le point de dire fut oublié, car la porte de l’auberge s’ouvrait et un homme aux cheveux blancs en broussaille sortit précipitamment comme s’il était poursuivi.

4

Le ménestrel

La porte de l’auberge claqua derrière l’homme chenu, et il pivota sur ses talons pour lui jeter un coup d’œil furieux. Maigre, il aurait été grand s’il n’avait pas eu le dos voûté, mais il se mouvait avec une vivacité qui démentait son âge apparent. Son manteau semblait composé d’une masse de pièces et de morceaux, de formes et dimensions bizarres, voltigeant au moindre souffle d’air, des morceaux de cent couleurs. Ce manteau était en réalité très épais, malgré ce qu’avait dit Maître al’Vere, les pièces étant simplement cousues dessus en guise d’ornement.

« Le ménestrel ! » murmura Egwene avec excitation.

L’homme aux cheveux blancs se retourna, son manteau se déployant derrière lui. Sa longue cotte avait de drôles de manches très amples et de grandes poches. Des moustaches épaisses, aussi neigeuses que ses cheveux, frémissaient autour de sa bouche, et son visage était buriné comme un arbre qui a vécu de durs moments. Il fit un geste impérieux à l’adresse de Rand et de ses compagnons avec une pipe à long tuyau, surchargée de ciselures, d’où s’échappait un ruban de fumée. Des yeux bleus scrutant tout ce sur quoi ils se fixaient s’abritaient sous des sourcils blancs touffus.