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Les hommes à la limite de l’ombre avaient quelque chose qui causait un certain malaise à Rand. Il ne parvint pas à mettre le doigt sur quoi que ce soit, au début, mais il s’aperçut que l’homme à la charrette éprouvait la même sensation que lui. Il arriva à l’extrémité de la courroie qu’il vérifiait, ajusta le mors dans la bouche du cheval, puis revint en arrière et recommença ses vérifications depuis le début. Il gardait tout le temps la tête baissée, les yeux fixés sur ce dont il s’occupait sans jamais les tourner vers les autres. Ç’aurait pu être simplement qu’il ne se rendait pas compte de leur présence, encore qu’ils aient été à moins de cinquante pas, s’il n’y avait pas eu cette raideur dans ses mouvements et l’attitude gauche qu’il prenait parfois afin de ne pas être face à eux.

L’un des deux hommes dans l’ombre n’était qu’une forme noire, mais l’autre se trouvait davantage éclairé, le dos à Rand. Même ainsi, c’était évident que la conversation qu’il avait ne le remplissait pas d’allégresse. Il se tordait les mains et tenait les yeux à terre, hochant la tête avec brusquerie en signe d’acquiescement à ce que disait l’autre. Rand n’entendait rien, mais il eut l’impression que c’était l’homme dans l’Ombre qui parlait tout le temps ; l’homme nerveux se contentait d’écouter, d’acquiescer et de se tordre les mains avec anxiété.

Finalement, celui qui était enveloppé de ténèbres s’éloigna et le nerveux rentra dans le cercle de lumière. En dépit de la fraîcheur la température, il s’épongeait la figure avec le long tablier qu’il portait, comme s’il était trempé de sueur.

La peau toute fourmillante, Rand regarda la silhouette s’éloigner dans la nuit. Sans qu’il sache pourquoi, son malaise semblait s’attacher à cette forme, un vague picotement dans la nuque et les poils se hérissant sur ses bras comme s’il se rendait subitement compte que quelque chose s’approchait subrepticement de lui. Il s’ébroua d’un mouvement vif et se frotta les bras avec énergie. Te voilà donc aussi bête que Mat, dis-moi ?

À ce moment, la silhouette se faufila à la limite de la lumière tombant d’une fenêtre – juste au bord – et Rand eut la chair de poule. L’enseigne de l’auberge se balançait dans le vent en grinçant – cri-cri-cri – mais le manteau noir ne remuait absolument pas.

« Un Évanescent », chuchota-t-il, et Mat se redressa d’une secousse comme s’il avait crié.

« Quoi… ? »

Il plaqua la main sur la bouche de Mat. « Chut. » La forme sombre avait disparu dans la nuit. Où ? « Il est parti, maintenant. Je crois. Je l’espère. » Il ôta sa main ; le seul son qui émana de Mat fut une longue aspiration.

L’homme nerveux avait presque atteint la porte de l’auberge. Il s’arrêta et lissa son tablier, se composant visiblement une attitude avant d’entrer.

« De drôles d’amis que vous avez là, Raimun Holdwin », dit soudain l’homme à la charrette. C’était une voix d’homme âgé mais ferme. Il se redressa en secouant la tête. « De drôles d’amis à fréquenter dans le noir pour un aubergiste. »

L’homme nerveux avait sursauté quand il avait pris la parole, en regardant autour de lui comme s’il remarquait seulement la charrette et l’autre homme. Il respira à fond et se reprit, puis questionna d’un ton sec : « Qu’est-ce que vous voulez dire par là, Almen Bunt ?

— Exactement ce que j’ai dit, Holdwin. Il n’est pas du pays, hein ? Des quantités de gens bizarres passent par ici, ces dernières semaines. Une quantité folle de drôles de types.

— Vous êtes bien qualifié pour en juger. » Holdwin pencha la tête de côté. « Je connais beaucoup de gens, même des gens de Caemlyn. Pas comme vous, enterré tout seul dans votre trou de ferme. » Il marqua une pause, puis continua comme s’il se croyait obligé de s’expliquer. « Il est du bourg des Quatre-Rois. Y recherche deux voleurs. Des jeunes. Ils lui ont pris une épée à la marque du héron. »

Rand avait eu le souffle coupé à la mention des Quatre-Rois ; à celle de l’épée, il jeta un coup d’œil à Mat. Son ami avait le dos pressé contre le mur et scrutait la pénombre avec des yeux si écarquillés qu’ils semblaient tout blancs. Rand avait envie, lui aussi, de sonder la nuit – le Demi-Homme pouvait se trouver n’importe où – mais ses yeux revinrent aux deux hommes devant l’auberge.

« Une épée estampillée au héron ! s’exclama Bunt. Pas étonnant qu’il ait envie de la récupérer. »

Holdwin hocha la tête. « Oui, et eux aussi. Mon ami est quelqu’un de riche, un… un marchand, et ils ont suscité des ennuis parmi les hommes qui travaillent pour lui. Raconté des histoires à dormir debout et bouleversé les gens. Ce sont des Amis du Ténébreux et aussi des partisans de Logain.

— Des Amis du Ténébreux et des partisans du faux Dragon ? Et racontant aussi des histoires invraisemblables ? C’est beaucoup pour de jeunes gars. Vous avez dit qu’ils étaient jeunes ? » Il y avait une note soudaine d’amusement dans la voix de Bunt, mais l’aubergiste ne parut pas s’en apercevoir.

« Oui. Pas encore vingt ans. Il y a une récompense – cent couronnes d’or – pour les deux. » Holdwin hésita, puis ajouta : « Ils ont la langue dorée, ces deux-là. La Lumière seule sait quel genre d’histoires ils raconteront pour essayer de dresser les gens les uns contre les autres. Et ils sont dangereux aussi, sans en avoir l’air. Mauvais. Au cas où vous penseriez les avoir repérés, gardez vos distances, cela vaudra mieux. Deux jeunes avec une épée, et l’un et l’autre regardant par-dessus leur épaule. Si ce sont bien eux, mon… mon ami les arrêtera une fois qu’ils seront localisés.

— Vous donnez presque l’impression d’être capable de les reconnaître rien qu’à les voir.

— Je les reconnaîtrai quand je les verrai, déclara Holdwin avec assurance. Seulement n’essayez pas de les arrêter vous-même. Pas la peine de risquer que quelqu’un attrape du mal. Venez me prévenir si vous les voyez. Mon… ami s’occupera d’eux. Cent couronnes pour les deux, mais il veut les deux à la fois.

— Cent couronnes pour les deux, répéta Bunt d’un ton rêveur. Et combien pour l’épée dont il a tellement envie ? »

Tout d’un coup, Holdwin parut se rendre compte que l’autre se moquait de lui. « Je ne sais pas pourquoi je vous dis ça, lança-t-il d’un ton sec. Vous êtes toujours entiché de votre projet ridicule, à ce que je constate.

— Pas tellement ridicule, répliqua Bunt avec placidité. Il n’y aura peut-être pas d’autre faux Dragon à voir avant que je meure – que la Lumière m’exauce ! – et je suis trop vieux pour bouffer la poussière d’un marchand quelconque tout le long du chemin jusqu’à Caemlyn. J’aurai la route pour moi et je serai demain de bonne heure à Caemlyn.

— La route pour vous seul ? » La voix de l’aubergiste avait un frémissement déplaisant. « On ne peut jamais savoir ce qu’on risque de rencontrer la nuit, Almen Bunt. Seul sur la route dans le noir. Quelqu’un vous entendrait-il hurler, que personne ne débâclerait sa porte vous secourir. Pas à notre époque, Bunt. Pas votre plus proche voisin. »

Ce qui ne démonta nullement le vieux fermier ; sa réponse fut aussi calme qu’auparavant. « En supposant que les Gardes de la Reine soient incapables d’assurer la sécurité sur la route à une telle proximité de Caemlyn, alors aucun de nous n’est en sécurité même dans son lit. À mon avis, voyez-vous, une chose que pourraient faire les Gardes pour que les routes soient sûres serait de mettre aux fers cet ami à vous. Qui rôde dans le noir, et qui a peur de laisser quiconque le voir. Ne me dites pas qu’il n’a pas une mauvaise idée en tête.

— Peur ! s’exclama Holdwin. Espèce de vieil imbécile, si vous saviez… » Ses mâchoires se serrèrent subitement dans un claquement sec et il se secoua. « Je me demande pourquoi je perds mon temps avec vous. Fichez-moi le camp ! Cessez d’encombrer le seuil de mon établissement. » La porte de l’auberge se referma derrière lui avec un boum retentissant.