Выбрать главу

Brusquement, il se redressa, clappant de la langue à l’intention de son cheval et s’éloigna lentement dans la rue bondée sans un mot de plus ou un regard en arrière. Un chariot chargé de barils survint bruyamment dans leur direction. Rand bondit hors de son chemin, faillit perdre l’équilibre et, quand il regarda de nouveau, Bunt et sa charrette étaient hors de vue.

« Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? » questionna aigrement Mat. Il s’humectait les lèvres en contemplant avec des yeux écarquillés tous les gens qui se bousculaient autour d’eux et les bâtiments qui s’élevaient jusqu’à six étages de chaque côté de la rue. « On est à Caemlyn, mais qu’est-ce qu’on fait ? » Il ne couvrait plus ses oreilles, mais ses mains s’ouvraient et se fermaient comme s’il avait envie de les remettre dessus. Un bruit sourd résonnait dans la ville, le ronronnement grave continu de centaines d’ateliers au travail, de milliers de gens qui parlaient. Pour Rand, c’était comme s’il se tenait à l’intérieur d’une ruche gigantesque, qui bourdonnait constamment.

« Moiraine nous trouvera », dit lentement Rand. L’immensité de la ville était comme un poids sur ses épaules ; il aurait aimé s’en aller, se soustraire à tout ce monde et ce vacarme. En dépit des enseignements de Tam, il ne parvenait pas à faire en lui le vide ; ses yeux y attiraient la cité. Alors il se concentra sur ce qu’il y avait à proximité, négligeant tout ce qui était situé au-delà. Il contempla cette seule rue, qui ressemblait presque à Baerlon. Baerlon, le dernier endroit où ils avaient tous cru être en sécurité. Personne n’est plus en sécurité. Peut-être sont-ils tous morts, effectivement. Qu’est-ce que tu vas faire, alors ?

« Ils sont vivants ! Egwene vit ! » proclama-t-il d’un ton farouche. Quelques passants le regardèrent d’un drôle d’air.

« Peut-être, répliqua Mat. Peut-être. Et si Moiraine ne nous trouve pas ? Si personne d’autre que le… le… » Il frissonna, incapable de prononcer le mot.

« Nous y penserons quand cela se produira, affirma-t-il d’un ton ferme à Mat. Si cela se produit. » Le pire impliquait de recourir à Élaida, l’Aes Sedai du Palais. Il irait plutôt d’abord à Tar Valon. Il ne savait pas si Mat se rappelait ce qu’avait expliqué Thom à propos de l’Ajah Rouge – et de la Noire – mais lui ne l’avait pas oublié. Son estomac recommença à se nouer. « Thom a recommandé de nous rendre à une auberge appelée À la Bénédiction de la Reine. Nous irons là d’abord.

— Comment ? À nous deux, nous n’avons même pas les moyens de payer un repas pour un seul.

— Au moins est-ce quelque part où commencer. Thom pensait que nous pourrions y obtenir de l’aide.

— Cela m’est impossible… Rand, ils sont partout. » Mat abaissa les yeux sur les pavés et donna l’impression de se contracter, de rentrer en lui-même pour essayer d’échapper à la cohue qui les entourait. « Quelque direction que nous prenions, ils arrivent sur nos talons ou bien ils sont là à nous attendre. Ils seront aussi à La Bénédiction de la Reine. Je ne peux pas… je… Rien n’arrête un Évanescent. »

Rand saisit Mat au collet dans une poigne que, de toutes ses forces, il tenta d’empêcher de trembler. Il avait besoin de Mat. Peut-être les autres étaient-ils en vie – Ô Lumière, par pitié ! – mais là, tout de suite, il n’y avait que Mat et lui. L’idée de continuer seul… Il déglutit, il avait un goût de bile dans la bouche.

Il regarda vivement autour de lui. Personne ne semblait avoir entendu Mat parler de l’Évanescent ; la foule s’écoulait auprès d’eux, perdue dans ses propres soucis. Il approcha sa figure de celle de Mat. « Nous avons réussi à arriver jusqu’ici, n’est-ce pas ? chuchota-t-il d’une voix rauque. Ils ne nous ont pas encore attrapés. Nous pouvons parvenir à aller au bout de notre voyage si nous tenons le coup. Je n’ai pas l’intention de baisser les bras et de les attendre comme un mouton à l’abattoir. Ça, non ! Alors ? Vas-tu rester planté ici jusqu’à ce que tu meures de faim ? Ou jusqu’à ce qu’ils te ramassent et te mettent dans un sac ? »

Il lâcha Mat et s’éloigna. Ses ongles s’enfoncèrent dans ses paumes, mais ses mains continuaient à trembler. Soudain Mat se retrouva marchant à son côté, les yeux toujours baissés, et Rand laissa échapper un long soupir.

« Excuse-moi, Rand, marmonna Mat.

— N’en parlons plus », répliqua Rand.

Mat levait juste assez les yeux pour ne pas se heurter aux autres passants, tandis qu’il laissait échapper d’une voix blanche un flot de paroles. « Je ne peux pas m’arrêter de penser que je ne reverrai jamais la maison. J’ai envie de rentrer chez moi. Moque-toi si tu veux ; ça m’est égal. Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour que ma mère soit à ce moment même en train de me passer un savon. C’est comme un poids sur mon cerveau ; un poids brûlant. Des étrangers tout autour, et pas moyen de discerner à qui faire confiance, si je peux me fier à qui que ce soit. Par la Lumière, notre pays des Deux Rivières est tellement loin qu’il pourrait aussi bien se trouver à l’autre bien du monde. Nous sommes seuls et nous ne rentrerons jamais chez nous. Nous allons mourir, Rand.

— Bien sûr que non, pas encore, rétorqua Rand. Tout le monde meurt. La Roue tourne. En revanche, je n’ai pas l’intention de me coucher en rond pour attendre que cela me tombe dessus.

— Tu parles comme Maître al’Vere », grommela Mat, mais sa voix avait repris un peu de ressort.

« Bon, commenta Rand, bon. » Ô Lumière fais que les autres aillent bien. Je t’en prie, ne nous abandonne pas.

Il commença à demander son chemin pour se rendre à La Bénédiction de la Reine. Les réponses varièrent grandement, une invective à l’adresse de tous ceux qui ne savent pas rester chez eux ou un haussement d’épaules avec un air interloqué étaient les réactions les plus courantes. Certains ne lançaient qu’un coup d’œil au passage, sinon même rien du tout, en continuant à avancer d’un pas énergique.

Un homme à la face large, presque aussi massif que Perrin, se rengorgea et dit : « La Bénédiction de la Reine, hein ? Vous autres gamins de la campagne vous êtes partisans de la Reine ? » Il portait une cocarde blanche sur son chapeau à large bord et un brassard blanc sur sa longue tunique. « Eh bien, vous arrivez trop tard. »

Il s’en alla en rugissant de rire, laissant Rand et Mat s’entre-regarder, interdits. Rand haussa les épaules ; il y avait des quantités de gens bizarres dans Caemlyn, des gens comme il n’en avait jamais vu auparavant.

Certains tranchaient sur la foule, par leur peau trop sombre ou trop pâle, par la coupe étrange ou les teintes éclatantes de leurs vêtements, par des chapeaux pointus ou ornés de longues plumes. Il y avait des femmes avec un voile sur le visage, des femmes dont la robe raide était aussi large que sa propriétaire était haute de taille, des femmes en robe qui laissait plus de peau à découvert que celle d’aucune des serveuses de taverne où il était entré. De temps à autre, une voiture, toute couleur vive et peinture dorée, s’insinuait au cœur de la foule derrière un attelage à quatre ou six chevaux au harnais empanaché. Des chaises à porteurs, il y en avait partout, leurs porteurs se frayant un chemin sans se soucier de qui ils bousculaient.

Rand vit ainsi commencer une bagarre, une mêlée de braillards qui se battaient à coups de poing tandis qu’un homme à la peau claire, vêtu d’une tunique rayée de rouge s’extirpait de la chaise renversée sur le côté. Deux hommes aux habits grossiers qui, jusque-là, avaient paru simplement passer leur chemin lui sautèrent dessus avant qu’il se soit complètement dégagé. La foule qui s’était attroupée pour regarder commença à se mettre en colère, marmottant et brandissant le poing. Rand tira Mat par la manche et hâta le pas. Mat n’eut pas besoin d’une deuxième incitation. Ils entendirent résonner derrière eux les vociférations d’une petite émeute.