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Puis l’aubergiste leur fit franchir en hâte la porte de derrière. Dans la cour de l’écurie, il jeta un coup d’œil autour de lui pour s’assurer que personne n’était à proximité, puis se retourna vers eux. Vers Rand. « Qu’est-ce qu’il y a dans l’étui, mon garçon ?

— La flûte de Thom », répondit lentement Rand. Il ouvrit l’étui comme si montrer la flûte ciselée d’or et d’argent lui viendrait en aide. La main de Mat se glissa sous sa cape.

Maître Gill ne quittait pas Rand des yeux. « Oui, je la reconnais. Je l’ai vu en jouer assez souvent, et il n’en existe probablement pas deux comme ça en dehors d’une cour royale. » Les sourires aimables avaient disparu et ses yeux perçants avaient soudain un regard aussi coupant qu’un couteau. « Comment se trouve-t-elle entre vos mains ? Thom se séparerait de son bras avant de se séparer de cette flûte.

— Il me l’a donnée. » Rand enleva de son dos le manteau roulé de Thom et le déposa sur le sol, le dépliant assez pour montrer les pièces de couleur, ainsi que l’extrémité de l’étui de la harpe. « Thom est mort, Maître Gill. S’il était votre ami, je suis navré. C’était le mien aussi.

— Mort, vous dites. Comment ?

— Un… un homme a essayé de nous tuer. Thom m’a mis cela dans les bras et nous a ordonné de nous enfuir. » Les pièces voltigèrent dans le vent comme des papillons. La gorge de Rand se serra ; il replia soigneusement le manteau. « Sans lui, nous aurions été tués. Nous nous rendions ensemble à Caemlyn. Il nous a recommandé de venir ici, à votre auberge.

— Je le croirai mort, déclara lentement l’aubergiste, quand j’aurai vu son cadavre. » Il poussa du bout du pied le paquet enveloppé du manteau et s’éclaircit vigoureusement la voix. « Non, non, je pense que vous avez bien vu ce que vous avez vu ; c’est simplement que je ne crois pas à sa mort. C’est un homme plus dur à tuer que vous ne le penseriez, ce vieux Thom Merrilin. »

Rand posa la main sur l’épaule de Mat. « Tout va bien, Mat. C’est un ami. »

Maître Gill jeta un coup d’œil à Mat et soupira. « Je le suppose, finalement. »

Mat se redressa avec lenteur et se croisa les bras sur la poitrine. Néanmoins, il continuait à observer l’aubergiste d’un regard méfiant et un muscle de sa joue se contractait.

« Venir à Caemlyn, vous dites ? » L’aubergiste secoua la tête. « C’est le dernier endroit sur terre où je me serais attendu à ce que Thom se présente, sinon peut-être Tar Valon. » Il attendit que passe un palefrenier menant un cheval à la main, et même alors il baissa la voix. « Vous avez des ennuis avec les Aes Sedai, si je comprends bien.

— Oui », grommela Mat, en même temps que Rand demandait :

« Qu’est-ce qui vous fait penser ça ? »

Maître Gill eut un petit rire sarcastique. « Je le connais, voilà pourquoi. Il est prêt à se fourrer dans ce genre d’ennui, surtout pour aider deux gars dans vos âges… » L’étincelle du souvenir s’éteignit dans ses yeux et il se redressa avec une expression circonspecte. « Voyons… heu… je ne porte aucune accusation, notez bien, mais… heu… quelle était exactement la nature de vos ennuis avec Tar Valon, si vous me permettez de poser la question ? »

La chair de poule envahit la peau de Rand quand il comprit à quoi l’autre faisait allusion. Le Pouvoir Unique. « Non, non, rien de pareil, je le jure. Il y avait même une Aes Sedai qui nous aidait. Moiraine était… » Il se mordit la langue, mais l’expression de l’aubergiste ne changea pas.

« Heureux de l’entendre. Non pas que j’aie une affection débordante pour les Aes Sedai, mais mieux vaut elles que… cette autre chose. » Il secoua la tête avec lenteur. « On en parle trop, de ce genre de chose-là, avec l’arrivée de Logain qu’on amène ici. Soit dit sans offense, vous comprenez, mais… eh bien, il fallait que je sache, n’est-ce pas ?

— Il n’y a pas d’offense », dit Rand. Le murmure de Mat aurait pu signifier n’importe quoi, mais l’aubergiste eut l’air de le prendre pour la même réponse que celle de Rand.

« Vous paraissez, vous deux, appartenir au bon côté et je pense sincèrement que vous étiez… êtes… des amis de Thom, mais les temps sont durs et les jours pénibles. Je ne crois pas que vous ayez de quoi payer ? Non, je m’en doutais. Il n’y a pas assez de tout et ce qu’il y a coûte les yeux de la tête, aussi vous donnerai-je des lits – pas les meilleurs mais chauds et secs – et de quoi manger, je ne peux pas promettre davantage, quelque grande envie que j’en aie.

— Merci, dit Rand avec un coup d’œil perplexe à Mat. C’est plus que je n’en attendais. » Qu’était « le bon côté », et pourquoi Maître Gill devrait-il promettre davantage ?

« Ma foi, Thom était un excellent ami. Un vieil ami. Une tête chaude, capable de dire les pires choses possibles à la seule personne à qui il n’aurait pas dû les dire, mais néanmoins un ami solide. S’il vient pas… eh bien, nous trouverons une solution quelconque. Le mieux est que vous ne racontiez plus cette histoire d’Aes Sedai qui vous aide. Je suis un serviteur loyal de la Reine, mais il y a trop de gens à Caemlyn en ce moment qui le prendraient mal, et je ne veux pas seulement parler des Blancs Manteaux. »

Mat eut un rire sarcastique. « Pour ce que ça me fait, les corbeaux peuvent bien emporter jusqu’à la dernière Aes Sedai droit au Shayol Ghul !

— Surveillez votre langue, repartit sèchement Maître Gill. J’ai dit que je ne les aime pas ; je n’ai pas dit être un de ces imbéciles qui les croient derrière tout ce qui va de travers. La Reine a pris parti pour Élaida et les Gardes soutiennent la Reine. La Lumière fasse que les choses n’aillent pas si mal que cela change. En tout cas, dernièrement, des Gardes se sont oubliés au point d’être un peu brutaux avec des gens qu’ils avaient entendus déblatérer contre les Aes Sedai. Pas en service, la Lumière en soit remerciée, mais c’est arrivé tout de même. Je n’ai pas besoin que des Gardes après leur service démolissent tout dans ma salle pour vous donner une leçon et je n’ai pas besoin que les Blancs Manteaux poussent quelqu’un à peindre sur ma porte le Croc du Dragon, alors si vous tenez à ce que je vous aide, gardez pour vous ce que vous pensez des Aes Sedai, que ce soit du bien ou le contraire. » Il se tut, pensif, puis ajouta : « Peut-être mieux vaut-il que vous ne mentionniez pas non plus le nom de Thom dans un endroit où d’autres que moi l’entendraient. Certains Gardes ont de la mémoire, et la Reine aussi. Inutile de courir des risques.

— Thom a eu maille à partir avec la Reine ? » s’exclama Rand d’un ton incrédule, et l’aubergiste rit.

« Ainsi il ne vous a pas tout dit. Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi il l’aurait fait. D’autre part, je ne vois pas pourquoi vous ne seriez pas au courant aussi. Cela n’a pas grand-chose d’un secret. Croyez-vous que les ménestrels ont tous une aussi haute idée de leur personne que Thom ? Ma foi, réflexion faite, je pense que oui, mais j’ai toujours eu l’impression que Thom avait une dose supplémentaire d’estime pour lui-même. Il n’a pas toujours été un ménestrel, vous comprenez, errant de village en village et couchant sous une haie plus souvent qu’à son tour. Il fut un temps où Thom Merrilin était barde de la Cour ici même à Caemlyn, et célèbre dans toutes les cours royales de Tear à Maradon.

— Thom ? » s’écria Mat.

Rand hocha lentement la tête. Il imaginait fort bien Thom à la cour d’une reine, avec son allure de grand seigneur et ses gestes majestueux.

« Oui, il l’était, reprit Maître Gill. Ce n’est pas longtemps après la mort de Taringail Damodred que les… ennuis à propos de son neveu ont commencé. Il y en a eu pour prétendre que Thom était, comment dire, plus proche de la Reine que ce n’est convenable. Mais Morgase était une jeune veuve et Thom était à la fleur de l’âge à l’époque, et la Reine est en droit d’agir à sa guise, voilà comment je considère les choses. Seulement elle a toujours eu un tempérament coléreux, eh oui, notre bonne Morgase, et il est parti sans prévenir quand il a appris le genre de pétrin dans lequel s’était fourré son neveu. La Reine n’a pas beaucoup aimé ça. N’a pas aimé non plus qu’il se mêle d’affaires qui regardent les Aes Sedai. Je n’affirmerais pas non plus qu’il avait raison, neveu ou pas. En tout cas, quand il est revenu, il a fait connaître sa façon de penser. Avec des mots qu’on n’adresse pas à une Reine. Des mots qu’on n’adresse à aucune femme ayant le caractère de Morgase. Elaida était montée contre lui parce qu’il avait tenté d’intervenir en ce qui concernait son neveu et, entre le caractère de la Reine et l’animosité d’Elaida, Thom a quitté Caemlyn un demi-pas avant un tour en prison, si ce n’est vers la hache du bourreau. À ma connaissance, Ledit est encore applicable.