Rand regarda avec stupeur les yeux de l’homme presque autant que le reste de sa personne. Tout le monde, aux Deux Rivières, avait les yeux noirs, ainsi que la plupart des marchands, leurs convoyeurs et tous ceux qu’il avait vus dans sa vie. Les Congar et les Coplin s’étaient gaussés de lui à cause de ses yeux gris, jusqu’au jour où il avait fini par décocher à Ewal Coplin un coup de poing sur le nez ; la Sagesse évidemment lui avait passé un savon à la suite de ça. Il se demanda s’il existait un endroit où personne n’avait les yeux noirs. Peut-être Lan en vient-il lui aussi.
« Qu’est-ce que c’est que ce patelin ? » s’exclama le ménestrel d’une voix de basse qui résonnait en quelque sorte davantage que celle d’un homme ordinaire. Même en plein air, elle semblait emplir une grande salle et être répercutée par des murs. « Les manants de ce village sur la colline me racontent que je peux arriver ici avant la nuit et négligent de m’avertir que c’est seulement si je partais bien avant midi. Et quand finalement j’arrive glacé jusqu’aux os et prêt pour un bain bien chaud, votre aubergiste ronchonne à cause de l’heure comme si j’étais un porcher transhumant et que votre Conseil de Village ne m’avait pas prié instamment d’exercer mon art à votre festival. Et il ne m’a même jamais informé qu’il était le Maire. » Il s’arrêta pour reprendre haleine, les embrassant d’un coup d’œil irrité, mais poursuivit aussitôt après : « Quand je suis descendu pour fumer ma pipe devant le feu et boire une chope de bière, tout un chacun dans la salle commune me regarde de travers, comme si j’étais le moins aimé de ses beaux-frères venu lui emprunter de l’argent. Un vieux grand-père se met à me tancer au sujet des histoires que je devrais ou ne devrais pas raconter, puis une gamine me crie de sortir et me menace d’un grand gourdin parce que je ne me remue pas assez vite à son gré. Qui a jamais entendu parler de traiter un ménestrel de cette façon ? »
Le visage d’Egwene était à peindre, écartelée qu’elle était entre l’étonnement ravi qui lui faisait écarquiller les yeux à la vue d’un ménestrel en chair et en os et son désir de défendre Nynaeve.
« Je vous demande pardon, Maître Ménestrel, dit Rand qui savait que sa propre bouche se fendait ridiculement dans un sourire d’une oreille à l’autre, c’était notre Sagesse et…
— Ce joli petit brin de fille ? s’exclama le ménestrel. Une Sagesse de village ? Eh bien, à son âge, mieux vaudrait qu’elle se laisse conter fleurette par les jeunes gens plutôt que de prédire le temps et de guérir les malades. »
Rand oscilla d’un pied sur l’autre, gêné. Il espérait que Nynaeve ne serait jamais mise au courant du jugement du ménestrel. Du moins pas avant qu’il ait donné sa représentation. Perrin avait tiqué aux paroles du ménestrel et Mat siffla silencieusement comme si tous deux avaient eu la même pensée.
« Ces hommes étaient les Conseillers du Village, continua Rand. Je suis sûr qu’ils n’avaient pas l’intention d’être discourtois. Voyez-vous, nous venons d’apprendre qu’il y a la guerre dans le Ghealdan et qu’un homme prétend être le Dragon Réincarné. Un faux Dragon. Les Aes Sedai sont parties à cheval de Tar Valon pour aller là-bas. Le Conseil essaie de déterminer si nous risquons d’être en danger.
— Vieilles nouvelles, même à Baerlon, répliqua le ménestrel avec dédain, et c’est le dernier endroit au monde où apprendre quelque chose. » Il marqua une pause pour examiner le village et ajouta d’un ton sarcastique : « Presque le dernier. » Puis son regard tomba sur le chariot devant l’auberge, sans personne autour maintenant, les brancards appuyés sur le sol. « Ah ! Je pensais bien avoir reconnu Padan Fain là-dedans. » Sa voix était encore grave, mais la résonance avait disparu, remplacée par du mépris. « Fain a toujours été quelqu’un à propager rapidement les mauvaises nouvelles, et pires elles sont, plus vite il s’en charge. Il y a plus du corbeau que de l’homme en lui.
— Maître Fain est venu souvent au Champ d’Emond, Maître Ménestrel, dit Egwene, un soupçon de désapprobation perçant finalement sous son ravissement. Il est toujours gai et il apporte beaucoup plus de bonnes nouvelles que de mauvaises. »
Le ménestrel la contempla un moment, puis sourit largement. « Allons, tu es une jeune fille charmante. Tu devrais avoir des boutons de rose dans les cheveux. Malheureusement, je ne peux pas faire apparaître des roses du néant, pas cette année, mais que dirais-tu de te tenir à côté de moi demain pendant une partie de ma représentation ? Pour me tendre ma flûte quand j’en aurai besoin ou certains autres accessoires. Je choisis toujours la jeune fille la plus jolie que je peux trouver pour être mon assistante. »
Perrin rit sous cape et Mat, qui ricanait déjà à la muette, explosa tout haut. Rand cligna des yeux de surprise ; Egwene le regardait d’un air furieux et il n’avait même pas souri. Elle se redressa de toute sa taille et répondit d’une voix au calme forcé.
« Merci, Maître Ménestrel. Je serais heureuse de vous assister.
— Thom Merrilin », dit le ménestrel. Ils restèrent interdits. « Mon nom est Thom Merrilin, pas Maître Ménestrel. » Il remonta le manteau multicolore sur ses épaules et, soudain, sa voix sembla encore une fois résonner entre les murs d’une vaste salle. « Jadis Barde de la Cour, j’ai maintenant accédé au rang élevé de Maître Ménestrel, cependant mon nom est Thom Merrilin tout court ; et ménestrel est le simple titre dont je tire gloire. » Et il exécuta un salut si complexe avec envol de cape que Mat applaudit et qu’Egwene émit un murmure d’admiration.
« Maître… euh… Maître Merrilin », demanda Mat, ne sachant pas trop quel titre choisir dans ce qu’avait dit Thom Merrilin, qu’est-ce qui se passe dans le Ghealdan ? Savez-vous quelque chose au sujet de ce faux Dragon ? Et des Aes Sedai ?
— Ai-je l’air d’un colporteur, mon garçon ? » grommela le ménestrel en tapotant sa pipe sur le talon de sa paume. Il escamota la pipe quelque part à l’intérieur de sa cape ou de sa cotte ; Rand ne comprit pas bien où ni comment. « Je suis ménestrel, pas colporteur de nouvelles. Et je m’attache à ne jamais rien savoir des Aes Sedai. C’est beaucoup plus sûr.
— Mais la guerre… » commença Mat avec ardeur pour se voir interrompre tout net par Maître Merrilin.
« Dans les guerres, mon garçon, des idiots tuent d’autres imbéciles pour des raisons stupides. On n’a pas besoin d’en savoir davantage. » Soudain il pointa le doigt vers Rand. « Toi, mon garçon. Tu es grand. Tu n’as pas encore fini ta croissance, mais je doute qu’il y en ait un autre de ta taille dans la région. Et pas beaucoup dans le village avec des yeux de cette couleur, non plus, je parie. La question est que tu es large des épaules comme un manche de hache, et aussi grand qu’un Aiel. Quel est ton nom, mon garçon ? »
Rand le lui dit en hésitant, ne sachant pas trop si le ménestrel ne se moquait pas de lui, mais celui-ci avait déjà reporté son attention sur Perrin. « Et toi, tu as presque la taille d’un Ogier. Pas loin. Comment t’appelle-t-on ?
— Il faudrait alors au moins me percher sur mes propres épaules. » Perrin rit. « Je crains que Rand et moi ne soyons que des gens ordinaires, Maître Merrilin, pas des créatures imaginaires sorties de vos contes. Je suis Perrin Aybara. »
Thom Merrilin tira sur un côté de ses moustaches. « Tiens donc. Des créatures imaginaires sorties de mes contes. C’est ce qu’elles sont ? Vous avez donc vu du pays, les garçons, semble-t-il. » Rand garda le silence, certain à présent qu’ils étaient en butte à une plaisanterie, mais Perrin prit la parole.