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Loial le considéra avec compassion et lui effleura l’épaule. « Je suis sûr que vos amis sont sains et saufs, Rand. »

Rand le remercia d’un signe de tête. Il avait la gorge trop serrée pour prononcer un mot.

« Voulez-vous au moins bavarder avec moi quelquefois ? » Loial poussa un soupir, tel un grondement sourd. « Et peut-être faire une partie de mérelles ? Je n’ai eu personne à qui parler depuis des jours, excepté le bon Maître Gill, et il est occupé la majeure partie du temps. La cuisinière a l’air de le mener à la baguette. Serait-ce elle la vraie propriétaire de l’auberge ?

— Je n’y manquerai pas, c’est entendu. » Sa voix était rauque. Il s’éclaircit la gorge et s’efforça de sourire. « Et si nous nous retrouvons à Tar Valon, vous me montrerez le bosquet de là-bas. » Ils doivent être sains et saufs. La Lumière veuille qu’ils soient sains et saufs.

37

La longue traque

Nynaeve, cramponnée aux brides des trois chevaux, scrutait la nuit comme si elle pouvait en quelque sorte percer du regard la pénombre et découvrir l’Aes Sedai et le Lige. Les arbres réduits à l’état de squelettes l’entouraient, rigides et noirs dans le faible clair de lune. Les arbres et la nuit formaient un paravent efficace pour masquer ce que Lan et Moiraine faisaient, ni l’un ni l’autre n’ayant d’ailleurs pris le temps de l’informer de ce que c’était. Un « Gardez les chevaux, qu’ils se tiennent tranquilles » murmuré par Lan, et ils étaient partis, la laissant debout comme un palefrenier. Elle jeta un coup d’œil aux chevaux et poussa un soupir d’exaspération.

Mandarb se fondait dans le noir presque aussi bien que la cape de son maître. La seule raison pour laquelle l’étalon dressé à la guerre la laissait approcher d’aussi près était que Lan lui avait confié lui-même sa bride. Il semblait assez calme à présent, mais elle ne se rappelait que trop bien les lèvres qui s’étaient retroussées silencieusement quand elle avait tendu la main vers sa bride sans attendre l’approbation de Lan. Le silence avait donné à ces dents découvertes une apparence encore plus dangereuse. Après un dernier coup d’œil méfiant à l’étalon, elle se tourna pour sonder des yeux la direction prise par les deux autres, tout en flattant machinalement son propre cheval. Elle eut un sursaut de surprise quand Aldieb poussa sous sa paume des naseaux clairs mais, au bout d’une minute, elle donna aussi une caresse à la jument blanche.

« Pas nécessaire, je suppose, de te pénaliser parce que ta maîtresse est une espèce de glaçon… » Elle s’efforça de nouveau de voir dans l’obscurité. Qu’est-ce qu’ils fabriquaient !

Après avoir quitté Pont-Blanc, ils avaient traversé des bourgs quasiment irréels dans leur normalité, des bourgs où se tenaient des marchés qui paraissaient à Nynaeve sans lien aucun avec un monde qui recelait des Évanescents, des Trollocs et des Aes Sedai. Ils avaient suivi la Route de Caemlyn jusque ce que finalement Moiraine se penche en avant sur la selle d’Aldieb, regardant vers l’est comme si elle était capable de distinguer l’entière longueur du grand chemin, toutes les nombreuses lieues jusqu’à Caemlyn, et discerner aussi ce qui attendait là-bas.

En définitive, l’Aes Sedai avait soupiré profondément et s’était redressée. « La Roue tisse selon Son bon plaisir, murmura-t-elle, mais je ne me résigne pas à croire qu’elle tisse une fin à l’espoir. Je dois m’occuper d’abord de ce dont je puis être certaine. Il en sera comme la Roue le tisse. » Et elle avait tourné sa jument vers le nord, quittant la route pour entrer dans la forêt. Un des garçons se trouvait dans cette direction avec la pièce de monnaie que Moiraine lui avait donnée. Lan suivit.

Nynaeve avait jeté un dernier long regard à la Route de Caemlyn. Peu de gens partageaient la chaussée avec eux à cet endroit, deux chariots à hautes roues et une charrette dans le lointain, une poignée de gens qui allaient à pied en portant leurs affaires sur le dos ou empilées dans des voitures à bras. Quelques-uns de ceux-là admettaient volontiers se rendre à Caemlyn pour voir le faux Dragon, mais la plupart le niaient avec véhémence, en particulier ceux qui étaient venus par Pont-Blanc. À Pont-Blanc, elle avait commencé à croire Moiraine. Jusqu’à un certain point. Davantage, en tout cas. Et cela ne lui donnait pas de réconfort.

Le Lige et l’Aes Sedai avaient presque disparu au milieu des arbres avant qu’elle se mette en devoir de prendre le même chemin qu’eux. Elle s’était hâtée pour les rattraper. Lan regardait fréquemment en arrière et lui faisait signe de les rejoindre, mais il restait à la hauteur de Moiraine, et l’Aes Sedai regardait droit devant elle.

Un soir, après qu’ils avaient quitté la route, la piste invisible s’interrompit. Moiraine, l’imperturbable Moiraine, s’était soudain dressée, les pupilles dilatées, à côté du petit feu sur lequel chauffait la théière. « Elle a disparu, murmura-t-elle à la nuit.

— Il est… ? » Nynaeve fut incapable d’achever sa question. Ô Lumière. Je ne sais même pas lequel c’est !

« Il n’est pas mort, avait répliqué avec lenteur l’Aes Sedai, mais il n’a plus le signe de ralliement. » Elle s’était assise, la voix calme et les mains fermes en ôtant la théière d’au-dessus des flammes et en y jetant des pincées de thé. « Au matin, nous continuerons comme avant. Quand j’arriverai assez près, je peux le trouver sans la pièce. »

Tandis que le feu s’effondrait en braises, Lan s’était enroulé dans son manteau et endormi. Nynaeve avait été incapable d’en faire autant. Elle observait l’Aes Sedai. Elle avait les yeux fermés mais se tenait assise bien droite et Nynaeve avait compris qu’elle était éveillée.

Longtemps après que la dernière lueur des braises s’était éteinte, Moiraine avait ouvert les yeux et l’avait regardée. Même dans l’obscurité, elle s’était rendu compte que l’Aes Sedai souriait. « Il a récupéré la pièce, Sagesse. Tout ira bien. » Elle s’était allongée sur ses couvertures avec un soupir et presque aussitôt s’était mise à respirer du souffle égal du sommeil profond. Nynaeve avait eu du mal à l’imiter, en dépit de sa fatigue. Son esprit évoquait le pire en dépit de ses efforts pour l’en empêcher. Tout ira bien. Après Pont-Blanc, elle ne pouvait plus se forcer à le croire aussi aisément.

Nynaeve fut tirée brusquement de ses souvenirs et ramenée à la nuit présente ; il y avait réellement une main sur son bras. Réprimant le cri qui lui montait à la gorge, elle chercha à tâtons le poignard à sa ceinture, ses doigts se refermant sur le manche avant qu’elle se rende compte que cette main était celle de Lan.

Le capuchon du Lige était rejeté en arrière, mais son manteau-caméléon se fondait si bien dans la nuit que la vague tache de son visage semblait suspendue dans le noir. La main sur son bras paraissait sortir de nulle part.

Elle aspira une bouffée d’air en frissonnant. Elle s’attendait à ce qu’il commente avec quelle facilité il l’avait approchée par surprise mais, au lieu de cela, il se tourna pour fouiller dans ses fontes. « On a besoin de vous », dit-il en s’agenouillant pour fixer des entraves au pieds des chevaux.

Dès que les chevaux furent attachés, il se redressa, la saisit par la main et plongea de nouveau dans la nuit. Ses cheveux sombres s’accordaient presque aussi bien que sa cape avec l’obscurité, et il faisait encore moins de bruit que Nynaeve. Laquelle dut admettre à contrecœur qu’elle n’aurait jamais pu le suivre dans le noir sans sa poigne ferme pour la guider. Elle n’était pas sûre, d’ailleurs, de pouvoir se dégager s’il n’avait pas voulu la lâcher ; il avait une très grande force dans les mains.