Les chevaux alignés à l’attache – il y avait plus d’une rangée – n’étaient que des masses à peine distinctes dans le noir, la tête baissée. De temps en temps, l’un d’eux s’ébrouait ou tapait du pied en dormant. Dans la clarté obscure de la lune, elle faillit heurter le dernier poteau de la rangée avant de le voir. Elle tâtonna à la recherche de la corde et se figea quand le cheval le plus proche releva la tête pour la regarder. Sa longe était passée en une grande boucle autour de la corde, aussi grosse que le pouce, qui s’enroulait autour du poteau. Un seul hennissement. Son cœur se mit à battre comme s’il voulait se forcer un passage hors de sa poitrine, avec un bruit qui semblait suffisant pour ameuter les sentinelles.
Sans quitter le cheval des yeux, elle scia la corde, tâtant en avant de sa lame pour se rendre compte de l’épaisseur de torons qu’elle avait coupée. Le cheval secoua la tête et elle sentit son souffle se bloquer. Rien qu’un hennissement.
Seuls quelques minces brins de chanvre restaient intacts sous ses doigts. Elle se dirigea avec lenteur vers la rangée suivante, surveillant le cheval jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus voir s’il la regardait ou non, et aspira une bouffée d’air en haletant. Si tous se comportaient de cette façon, elle ne tiendrait pas jusqu’au bout.
Toutefois, à la deuxième corde, puis à celle d’après et encore à suivante, les chevaux continuèrent à dormir, même quand elle se coupa le pouce et étouffa un cri. Suçant la plaie elle jeta un coup d’œil circonspect dans la direction d’où elle était venue. Placée dans le lit du vent comme elle l’était, elle ne pouvait plus entendre les soldats échanger leur formule rituelle, mais eux l’entendraient s’ils se trouvaient au bon endroit. Au cas où ils viendraient s’enquérir de ce qu’était ce bruit, le vent l’empêcherait de percevoir leur approche tant qu’ils ne lui tomberaient pas dessus. C’est le moment de battre en retraite. Avec quatre chevaux sur cinq partis à la débandade, ils ne pourchasseront personne.
Mais elle ne bougea pas. Elle imaginait l’expression de Lan quand il apprendrait ce qu’elle avait fait. Ses yeux ne contiendraient pas d’accusation ; son raisonnement était solide, et Lan n’en attendrait pas davantage d’elle. Elle était une Sagesse, pas un bougre de grandissime Lige invincible capable de se rendre presque invisible. Serrant les dents, elle se dirigea vers la dernière rangée de chevaux. Le premier était Béla.
Impossible de se méprendre sur cette forme trapue et hirsute ; qu’existe un autre cheval semblable, à cet endroit et à ce moment, aurait été une trop forte coïncidence. Elle fut subitement si heureuse de ne pas avoir laissé de côté cette dernière rangée qu’elle en fut littéralement secouée. Ses bras et ses jambes tremblaient tellement qu’elle avait peur de toucher à la corde, mais son esprit était aussi clair que l’Eau de la Source du Vin. Quel que soit celui des garçons retenu au camp, Egwene s’y trouvait aussi. Et s’en aller avec un cheval portant deux personnes, c’était se vouer à être rattrapés par des Enfants en dépit de l’éparpillement de leurs propres montures, et il y aurait des morts parmi eux. Elle en était aussi sûre que si elle l’avait appris en écoutant le vent. En réaction, une pointe de peur lui transperça le ventre, la peur de la façon dont lui venait cette certitude. Une certitude qui n’avait rien à voir avec le temps qu’il fait, les récoltes ou la maladie. Pourquoi Moiraine m’a-t-elle dit que je savais utiliser le Pouvoir Unique ? Pourquoi ne m’a-t-elle pas laissée en paix ?
Chose curieuse, cette peur calma son tremblement. Avec des mains aussi fermes que lorsqu’elle broyait des herbes dans sa propre maison, elle entailla la corde d’attache comme elle l’avait fait pour les autres. Renfonçant son poignard au fourreau, elle détacha la bride de Béla. La jument aux longs poils s’éveilla en sursaut et secoua la tête, mais Nynaeve lui caressa les naseaux en murmurant des paroles rassurantes à son oreille. Béla renifla tout bas et parut satisfaite.
D’autres chevaux de cette rangée étaient éveillés aussi et la regardaient. Se rappelant Mandarb, elle tendit une main peu rassurée vers la bride suivante, mais ce cheval-là ne rejetait pas les mains inconnues. En vérité, il semblait quêter sa part des caresses reçues par Béla sur le nez. Elle agrippa fermement la bride de Béla et enroula la deuxième bride autour de son autre poignet, tout en surveillant le camp avec nervosité. Les tentes blanches n’étaient qu’à trente mètres de là, et elle voyait des hommes qui se déplaçaient entre elles. S’ils remarquaient de l’agitation parmi les chevaux et venaient s’enquérir de ce qui la causait…
Elle souhaita désespérément que Moiraine n’attende pas son retour. Quoi que s’apprête à faire l’Aes Sedai, qu’elle le fasse maintenant. Ô Lumière, incite-la à le faire maintenant, avant que…
Brusquement, un éclair fendit la nuit au-dessus de sa tête, supprimant pour un instant l’obscurité. Le tonnerre lui heurta les tympans si fort qu’elle crut que ses genoux allaient céder sous elle, tandis qu’un trident irrégulier s’enfonçait dans le sol juste derrière les chevaux, projetant de la terre et des cailloux comme une fontaine. Le craquement du sol éclaté lutta de pair avec le fracas de la foudre. Les chevaux s’affolèrent, hurlèrent et se cabrèrent ; les cordes d’attache rompirent comme des bouts de fil à l’endroit où elle les avait entaillées. Un autre éclair fendit l’air avant que l’image du premier soit dissipée.
Nynaeve était trop occupée pour exulter. Au premier coup de tonnerre, Béla s’était jetée d’un côté tandis que l’autre cheval s’était cabré en reculant dans la direction opposée. Elle crut ses bras en train de se désarticuler. Pendant un instant interminable, elle resta suspendue entre les chevaux, les pieds au-dessus du sol, son cri de douleur étouffé par le deuxième coup de tonnerre. De nouveau, un éclair s’abattit auquel succéda un nouvel éclair, puis un autre et un autre encore, dans un grondement rageur continuel des cieux. Contrecarrés dans leur désir d’aller dans une direction, les chevaux se rejetèrent vers leur première position, laissant Nynaeve retomber par terre. Elle aurait aimé s’accroupir et masser ses épaules douloureuses, mais le temps manquait. Béla et l’autre cheval, qui roulaient les yeux en tous sens au point de ne plus montrer que le blanc, la bousculèrent, menaçant de la renverser et de la piétiner. Elle réussit tant bien que mal à lever les bras, crocha les mains dans la crinière de Béla, se hissa sur le dos bondissant de la jument. L’autre bride était toujours autour de son poignet, enfoncée dans la chair.
Elle fut stupéfaite quand une longue ombre grise passa près d’elle en grondant, apparemment sans se préoccuper ni d’elle ni des chevaux qui étaient avec elle, mais avec des dents qui claquaient à l’adresse des animaux affolés se dispersant maintenant aux quatre coins du pays. Une deuxième ombre de mort la suivit de près. Nynaeve eut envie de crier de nouveau, mais aucun son ne sortit. Des loups ! Que la Lumière nous vienne en aide ! Que fait donc Moiraine ?
Les coups de talon qu’elle donna dans les flancs de Béla n’étaient pas nécessaires. La jument partit au galop et l’autre cheval fut trop heureux de la suivre. Vers n’importe où, pour autant qu’ils pouvaient courir, pour autant qu’ils pouvaient échapper au feu du ciel qui tuait la nuit.