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Délivrance
Perrin voulut changer de position autant que faire se pouvait avec ses poignets attachés dans le dos et finit par y renoncer en soupirant. Chaque caillou qu’il évitait le rejetait sur deux autres. La nuit était froide, et le sol semblait soutirer toute la chaleur de son corps, comme d’habitude depuis que les Blancs Manteaux s’étaient emparés d’eux. Les Enfants ne pensaient pas que des prisonniers ont besoin de couvertures, ou d’abri. Surtout les dangereux Amis du Ténébreux.
Egwene était blottie contre son dos pour se réchauffer, dormant du sommeil profond de l’épuisement. Elle n’émit même pas un murmure quand il remua. Le soleil était encore à de nombreuses heures au-dessous de l’horizon, et il avait mal partout après une journée de marche derrière un cheval avec un licol autour du cou, mais le sommeil le fuyait.
Ce n’est pas que la colonne avançait rapidement. Avec la plupart de leurs chevaux de remonte perdus dans le stedding à cause des loups, les Blancs Manteaux n’avaient pas les moyens de gagner le sud aussi vite qu’ils le souhaitaient ; ce retard était un autre de leurs griefs à l’égard des jeunes du Champ d’Edmond. La sinueuse colonne par deux progressait régulièrement, pourtant – le Seigneur Bornhald entendait atteindre Caemlyn à temps pour une raison quelconque – et toujours à l’arrière-plan des pensées de Perrin il y avait la crainte que, s’il tombait, le Blanc Manteau tenant sa corde ne s’arrêterait pas, en dépit des ordres du Seigneur Bornhald de les garder vivants pour les Inquisiteurs d’Amador. Il savait qu’il serait incapable de se relever si cela se produisait ; les seules fois où on lui libérait les mains était quand on lui donnait à manger et le conduisait aux latrines. Le licou rendait chaque pas chargé d’importance, chaque pierre sous son pied porteuse d’un risque fatal. Il marchait les muscles crispés, examinant le sol avec angoisse. S’il tournait la tête vers Egwene, il la voyait agir de même. Quand leurs regards se croisaient, elle avait le visage tendu et effrayé. Aucun d’eux n’osait quitter le sol des yeux plus longtemps que pour un bref coup d’œil.
D’ordinaire, il s’effondrait comme une serpillière essorée dès que les Blancs Manteaux le laissaient s’arrêter mais, ce soir, son esprit réfléchissait à toute vitesse. Une appréhension qui avait grandi depuis des jours lui donnait la chair de poule. S’il fermait les paupières, il ne voyait que les choses promises par Byar une fois qu’ils auraient atteint Amador.
Il était sûr qu’Egwene ne croyait toujours pas ce que Byar leur avait dit de cette voix sans inflexion. Si c’était le cas, elle n’aurait pas pu dormir, quelque lasse qu’elle était. Au début, lui non plus n’avait pas cru Byar. Il ne le voulait toujours pas ; on ne fait tout bonnement pas des choses pareilles à ses semblables. Mais Byar ne proférait pas réellement de menaces ; comme s’il s’agissait de boire un verre d’eau, il parlait de fers et pinces portés au rouge, de couteaux à écorcher la peau et d’aiguilles qu’on enfonçait. Il ne semblait pas vouloir les terrifier. Pas même une lueur d’exultation méchante ne luisait dans ses yeux. Il se moquait éperdument qu’ils soient affolés ou non, torturés ou non, vivants ou non. Voilà ce qui avait couvert de sueur froide la figure de Perrin quand il l’eut compris. Voilà ce qui l’avait finalement convaincu que Byar disait simplement la vérité.
Les capes des deux sentinelles avaient un reflet grisâtre dans le faible clair de lune. Il ne distinguait pas leurs visages, mais il savait qu’elles les surveillaient. Comme s’ils pouvaient tenter quoi que ce soit, pieds et poings liés comme ils l’étaient. Du moment où restait encore assez de clarté pour voir, il se rappelait le dégoût dans leurs yeux et leur air pincé, comme si ces hommes avaient été désignés pour garder des monstres immondes, puants et répugnants à regarder. Tous les Blancs Manteaux les considéraient de cette façon. C’était immanquable. Ô Lumière, comment leur faire comprendre que nous ne sommes pas des Amis du Ténébreux alors qu’ils sont déjà convaincus que nous en sommes ? Son estomac se crispa dans une nausée. À la fin, il avouerait probablement n’importe quoi pour que les Inquisiteurs s’arrêtent.
Quelqu’un approchait, un Blanc Manteau portant une lanterne. L’homme s’arrêta pour parler aux sentinelles, qui répondirent respectueusement. Perrin ne pouvait pas entendre ce qui se disait, mais il reconnut la grande forme maigre.
Il ferma à moitié les paupières quand la lanterne fut approchée de sa figure. Byar tenait la hache de Perrin dans son autre main ; il s’était approprié l’arme. Du moins Perrin ne le voyait-il jamais sans elle.
« Réveillez-vous », dit Byar d’un ton impassible, comme s’il pensait que Perrin dormait la tête dressée. Il accompagna l’injonction d’un violent coup dans les côtes.
Perrin poussa un grognement entre ses dents serrées. Ses flancs étaient déjà des masses de bleus dus aux bottes de Byar.
« J’ai dit : réveillez-vous. » Le pied se balança de nouveau en arrière et Perrin se hâta de parler.
« Je suis éveillé. » Il fallait répondre à ce que disait Byar, sinon il trouvait des moyens d’obtenir votre attention. Byar posa la lanterne par terre et se pencha pour vérifier ses liens. L’homme secoua brutalement ses poignets, lui tordant les bras à les déboîter. Trouvant ces nœuds aussi serrés qu’il les avait laissés, Byar tira sur la corde de ses chevilles, lui faisant racler le sol rocailleux. Il avait l’air trop squelettique pour avoir de la force, mais Perrin aurait aussi bien pu être un enfant. Telle était la routine nocturne.
Comme Byar se redressait, Perrin vit qu’Egwene dormait encore. « Réveille-toi ! cria-t-il. Egwene ! Réveille-toi !
— Que… ? Quoi ? » La voix d’Egwene était apeurée et encore empâtée de sommeil. Elle leva la tête, cillant dans la clarté de la lanterne.
Byar ne trahit aucune déception de ne pas pouvoir la bourrer de coups de pied pour la réveiller ; il n’en témoignait jamais. Il se contenta d’imprimer des saccades à ses liens comme pour ceux de Perrin, sans se soucier de ses gémissements. Causer de la souffrance était encore une de ces choses qui ne paraissaient l’affecter ni dans un sens ni dans l’autre ; Perrin était le seul qu’il cherchait volontairement à brutaliser. Même si Perrin ne parvenait pas à s’en souvenir, Byar se rappelait qu’il avait tué deux des Enfants.
« Pourquoi des Amis des Ténèbres dormiraient-ils, dit Byar d’un ton uni, alors que des hommes de bien doivent demeurer éveillés pour les garder ?
— Oh, cela fait cent fois qu’on vous le dit, répliqua Egwene avec lassitude, nous ne sommes pas des Amis du Ténébreux. »
Perrin se raidit. Parfois, un démenti de ce genre suscitait un sermon débité d’un ton grinçant quasi monotone sur la confession et le repentir, introduisant une description des méthodes utilisées par les Inquisiteurs pour les obtenir. Parfois, il suscitait mercuriale ET coups de pied. À sa surprise, ce soir-là, Byar laissa passer.
À la place, il s’accroupit devant lui, tout angles et creux hâves, la hache en travers des genoux. Le soleil d’or sur le côté gauche de sa cape et les deux étoiles dorées au-dessous étincelaient dans la lumière de la lanterne. Enlevant son casque, il le posa à côté de celle-ci. Pour changer, son visage exprimait autre chose que du dédain ou de la haine, quelque chose de déterminé et d’indéchiffrable. Il reposa ses bras sur le manche de la hache et examina Perrin en silence. Perrin s’efforça de ne pas broncher sous le regard de ces yeux caves.
« Vous nous retardez, Ami du Ténébreux, vous et vos loups. Le Conseil des Oints en a eu connaissance et il veut en savoir davantage, il faut donc vous conduire à Amador et vous remettre aux Inquisiteurs, mais vous nous ralentissez. J’avais espéré que nous avancerions assez vite, même sans nos chevaux de remonte, mais je me suis trompé. » Il se tut, les sourcils froncés en les regardant.