Perrin attendit ; Byar s’expliquerait quand il serait prêt.
« Le Seigneur Capitaine est pris dans un dilemme, finit-il par dire. À cause des loups, il doit vous présenter au Conseil, mais il doit aussi arriver à Caemlyn. Nous n’avons pas de chevaux de reste pour vous transporter mais, si nous continuons à vous laisser marcher, nous n’atteindrons pas Caemlyn à la date convenue. Le Seigneur Capitaine a de ses devoirs une vision rigide et il se propose de vous amener devant le Conseil. »
Egwene émit un son. Byar dévisageait Perrin et Perrin lui rendit son regard soutenu, redoutant presque de cligner des paupières. « Je ne comprends pas, dit-il lentement.
— Il n’y a rien à comprendre, répliqua Byar. Seulement une conjecture qui vient à l’esprit. Admettons que vous vous évadiez, nous n’aurions pas le temps de vous poursuivre. Nous n’avons pas une minute à perdre si nous devons être à Caemlyn comme prévu. Supposons que vous usiez vos cordes sur une pierre tranchante, par exemple, et disparaissiez dans la nuit, le problème du Seigneur Capitaine serait résolu. » Sans détourner une seconde son regard de Perrin, il fouilla sous sa cape et jeta quelque chose sur le sol.
Les yeux de Perrin suivirent automatiquement sa trajectoire. Quand il comprit ce que c’était, il eut le souffle coupé. Une pierre. Une pierre fendue avec une arête vive.
« Une simple hypothèse en l’air, reprit Byar. Ce soir, vos gardes aussi sont plongés dans des conjectures. »
La bouche de Perrin se dessécha brusquement. Réfléchis à fond ! Que la Lumière me vienne en aide, réfléchis bien et ne commets pas d’erreur !
Pouvait-ce être vrai ? La nécessité où étaient les Blancs Manteaux d’arriver à Caemlyn était-elle assez importante pour cela ? Laisser s’échapper des gens suspectés d’être des Amis du Ténébreux ? Inutile d’explorer cette voie ; il n’en connaissait pas assez. Byar était le seul Blanc Manteau qui leur parlait, à part le Seigneur Capitaine Bornhald, et ni l’un ni l’autre n’était précisément prodigue de renseignements. Autre solution. Si Byar voulait qu’ils s’évadent, pourquoi ne pas simplement couper leurs entraves ? Si Byar voulait qu’ils… s’échappent ? Byar, qui était convaincu jusqu’à la moelle de ses os qu’ils étaient des Amis du Ténébreux. Byar qui haïssait les Amis du Ténébreux encore plus que le Ténébreux même. Byar, qui cherchait le moindre prétexte pour se livrer sur lui à des brutalités parce qu’il avait tué deux Blancs Manteaux. Byar voulait qu’ils s’évadent ?
Si son cerveau lui avait paru travailler avec rapidité, maintenant il brassait les idées avec l’élan d’une avalanche. En dépit du froid, la sueur ruisselait sur la figure de Perrin. Il jeta un coup d’œil aux sentinelles. Elles n’étaient que des ombres gris clair, mais il eut l’impression qu’elles attendaient, prêtes à bondir. Si Egwene et lui étaient tués lors d’une tentative de fuite et que leurs cordes aient été cisaillées par une pierre qui aurait pu se trouver là par hasard… Le dilemme du Seigneur Capitaine serait effectivement résolu. Et Byar les aurait morts, comme il le souhaitait.
L’homme hâve ramassa son heaume posé à côté de la lampe et s’apprêta à se lever.
« Attendez », dit Perrin d’une voix enrouée. Ses pensées se bousculaient tandis qu’il cherchait vainement un moyen de s’en sortir. « Attendez, je voudrais parler. Je… »
Les secours arrivent !
Cette pensée s’épanouit dans son esprit, jaillissement de lumière pure au milieu du chaos, tellement surprenante que pendant un moment il oublia tout le reste, et même où il se trouvait. Pommelée était vivante. Élyas, il formula le nom à l’adresse de la louve, réclamant sans parole de savoir si Élyas était encore vivant. Une image vint en retour. Élyas, couché sur un lit de branchages aux feuilles persistantes à côté d’un petit feu dans une grotte, soignant une blessure qu’il avait au côté. Tout cela ne dura qu’une seconde.
Il regarda Byar la bouche entrouverte et son visage s’épanouit dans un sourire puéril. Élyas était vivant. Pommelée était vivante. Les secours arrivaient.
Byar s’arrêta dans son mouvement pour se redresser et, seulement encore à demi accroupi, le dévisagea. « Une pensée vous est venue, Perrin des Deux Rivières, et je veux savoir ce que c’est. »
Perrin crut un instant qu’il parlait de la pensée provenant de Pommelée. Une expression de panique passa sur son visage, suivie par du soulagement. Byar ne pouvait en aucune façon être au courant.
Byar observait ces changements d’expression et, pour la première fois, les yeux du Blanc Manteau se portèrent vers la pierre qu’il avait jetée par terre.
Il était en train de reconsidérer sa décision, Perrin s’en rendit compte. S’il changeait d’avis à propos de la pierre, oserait-il courir le risque de les laisser vivants pour parler ? Des cordes pouvaient être usées après que les gens qu’elles liaient étaient morts, même si cela comportait le danger d’être découvert. Il plongea ses yeux dans ceux de Byar – les creux emplis d’ombre des orbites de cet homme lui donnaient l’apparence de le regarder du fond de cavernes sombres – et il y lut leur condamnation à mort.
Byar ouvrit la bouche et, alors que Perrin attendait le prononcé de la sentence, des choses commencèrent à se produire trop vite pour qu’il se rende compte de ce qui se passait.
Une des sentinelles disparut subitement. Une minute, il y avait deux formes indistinctes, la suivante l’obscurité en avait englouti une. L’autre sentinelle se retourna, un cri se formant sur ses lèvres mais, avant que la première syllabe sorte, il y eut un grand tchunk et la sentinelle tomba comme un arbre coupé.
Byar pivota sur lui-même, rapide comme une vipère prête à mordre, la hache tournoyant si vite entre ses mains qu’elle chanta. Les yeux de Perrin s’exorbitèrent en voyant la nuit apparemment avaler la clarté de la lanterne. Sa bouche s’ouvrit pour crier, mais sa gorge était scellée par la peur. Pendant un instant, il oublia même que Byar voulait les tuer. Le Blanc Manteau était un être humain comme eux, et la nuit s’était éveillée pour s’emparer d’eux tous.
Puis cette obscurité absorbant la clarté devint Lan, son manteau prenant au rythme de ses mouvements des nuances de gris et de noir. La hache dans les mains de Byar s’abattit comme la foudre… et Lan donna l’impression de s’écarter légèrement, laissant la lame filer si près qu’il avait dû en sentir le vent. Les yeux de Byar se dilatèrent, car la force de son coup l’avait déséquilibré et le Lige le frappa des poings et des pieds dans une vive succession, si preste que Perrin n’aurait juré de rien de ce qu’il avait vu. Ce dont il était sûr, c’est que Byar s’effondra comme une marionnette. Avant que le Blanc Manteau ait fini de s’affaler sur le sol, le Lige se jeta à genoux pour éteindre la lanterne.
Dans le soudain retour à l’obscurité, Perrin ouvrit de grands yeux aveugles. Lan semblait être devenu de nouveau invisible.
« Est-ce réellement… ? » Egwene étouffa un sanglot. « Nous pensions que vous étiez morts. Nous vous croyions tous morts.
— Pas encore. » Le chuchotement grave du Lige se teintait d’amusement.
Des mains tâtèrent Perrin, trouvèrent ses liens. Un poignard trancha les cordes avec à peine une légère secousse, et il se retrouva libre. Ses muscles douloureux protestèrent quand il se redressa sur son séant. Tout en se massant les poignets, il examina la masse grisâtre qui était Byar. « Est-ce que vous… ? Est-il… ?
— Non, répondit la voix calme de Lan dans la pénombre. Je ne tue que si j’en ai l’intention. Par contre, il ne tourmentera plus personne pendant un moment. Assez de questions, occupez-vous plutôt de prendre deux manteaux. Nous n’avons pas beaucoup de temps. »