« Nous avons tous été jusqu’à la Colline-au-Guet et à la Tranchée-de-Deven. Il n’y a pas beaucoup de gens par ici à être allés aussi loin. » Il ne se vantait pas ; Perrin se vantait rarement. Il disait juste la vérité.
« Nous avons aussi tous vu le Bourbier », ajouta Mat et lui avait bien l’air de se vanter. « C’est le marais à l’extrémité du Bois Humide. Personne ne va là-bas – c’est plein de sables mouvants et de fondrières – sauf nous. Et personne ne va non plus vers les Montagnes de la Brume, mais nous si, une fois. Jusqu’à leur pied en tout cas.
— Si loin que ça ? » murmura le ménestrel qui lissait maintenant sa moustache continuellement. Rand pensa qu’il dissimulait un sourire, et il vit que Perrin fronçait les sourcils.
« Ça porte malheur d’entrer dans les montagnes », expliqua Mat comme s’il devait se défendre de n’avoir pas été plus loin. « Tout le monde le sait…
— Il s’agit de pures sottises, Matrim Cauthon, coupa Egwene avec irritation. Nynaeve dit… » Elle s’interrompit, ses joues rosirent et le regard qu’elle jeta à Thom Merrilin n’était plus aussi amical qu’avant. « Ce n’est pas bien de se… ce n’est pas… » Son visage s’empourpra davantage et elle se tut. Mat cligna des paupières comme s’il commençait seulement à se douter de ce qui se passait.
« Tu as raison, mon enfant, dit le ménestrel d’une voix contrite. Je m’excuse humblement. Je suis ici pour divertir. Aah, ma langue m’a toujours attiré des ennuis.
— Peut-être n’avons-nous pas autant d’expérience que vous, dit Perrin sans ambages, mais quel rapport tout ça a-t-il avec la taille de Rand ?
— Juste ceci mon garçon. Tout à l’heure, je te laisserai essayer de me soulever, mais tu ne pourras pas obliger mes pieds à quitter le sol. Ni toi ni ton grand ami là-bas – Rand, hein ? – ni aucun autre homme. Qu’est-ce que tu dis de ça ? »
Perrin eut un éclat de rire caustique. « Je dis que je peux vous soulever maintenant. » Mais, quand il s’avança, Thom Merrilin lui intima du geste de reculer.
« Plus tard, mon garçon, plus tard. Quand il y aura davantage de gens pour voir ça. L’artiste a besoin d’un public. »
Une vingtaine de personnes s’étaient rassemblées sur le Pré depuis que le ménestrel était sorti de l’auberge, jeunes gens et jeunes femmes, enfants qui, silencieux et les yeux écarquillés, regardaient furtivement derrière leurs aînés. Tous paraissaient attendre que le ménestrel réalise des prodiges. L’homme aux cheveux blancs les examina – il avait l’air de les compter – puis il hocha légèrement la tête et soupira.
« Je pense que mieux vaut vous donner un petit échantillon. Ainsi vous pourrez courir le raconter aux autres. Hein ? Juste pour vous donner une idée de ce que vous verrez demain à votre festival. »
Il recula d’un pas, sauta brusquement en l’air, pivotant sur lui-même et exécutant une culbute qui l’amena debout face à eux » en haut du vieux soubassement de pierre. Mieux encore, trois balles – rouge, blanche et noire – commencèrent à danser entre ses mains en même temps qu’il retombait sur ses pieds.
Un son faible monta du groupe de spectateurs, mi-étonnement mi-satisfaction. Même Rand oublia son irritation. Il adressa un grand sourire à Egwene et reçut en retour un sourire ravi, puis tous deux se retournèrent pour admirer sans vergogne le baladin.
« Vous voulez des histoires ? déclama Thom Merrilin. Je connais des histoires et je vous les conterai. Je les ferai vivre sous vos yeux. » Une balle bleue, surgit d’on ne sait où, rejoignit les autres, puis une verte, puis une jaune. « Des récits de grandes guerres et de grands héros pour les hommes et les garçons. Pour les femmes et les jeunes filles, tout le Cycle Aptaragine. Les contes d’Artur Paendrag Tanreall, d’Artur Aile-de-Faucon, Artur le grand roi qui régnait jadis sur toutes les terres depuis la lande aride d’Aiel jusqu’à l’océan d’Aryth, et même au-delà. De merveilleuses histoires de gens étranges et d’étranges pays, de l’Homme Vert, des Hommes Liges et des Trollocs, d’Ogier et d’Aiel. Les Mille Contes d’Anla, le Sage Conseiller, Jaem le Tueur-de-géants, Comment Susa apprivoisa Jain Farstrider. Mara et les Trois Rois sans cervelle.
— Racontez-nous l’histoire de Lenn, s’écria Egwene. Comment il a volé jusqu’à la lune dans le ventre d’un aigle de feu. Racontez-nous l’histoire de sa fille Salya qui marchait parmi les étoiles. »
Rand la regarda du coin de l’œil, mais elle semblait absorbée uniquement par le baladin. Elle n’avait jamais aimé les récits d’aventures et de longs voyages. Ses favorites étaient toujours les histoires drôles ou les histoires parlant de femmes qui se montraient plus astucieuses que des gens censés plus malins que quiconque. Il était sûr qu’elle avait demandé des récits concernant Lenn et Salya pour le faire bisquer. Allons, elle voyait sûrement que le monde extérieur n’était pas un endroit pour les gens des Deux Rivières. Écouter des récits d’aventures, et même en rêver, était une chose ; les avoir en train de survenir avec vous au milieu était une tout autre paire de manches.
« De vieilles histoires, celles-là », rétorqua Thom Merrilin et brusquement le voilà qui jongle avec trois balles de couleur dans chaque main. « Des histoires de l’Ère d’avant l’Ère des Légendes, à ce que disent certains. Peut-être même plus anciennes. Mais je connais toutes les histoires, notez bien, des Ères passées et futures. Des Ères où les hommes régnaient sur les cieux et les étoiles, et des Ères où l’homme errait en frère des animaux. Des Ères de merveilles et des Ères d’horreur. Des Ères achevées par du feu tombant en pluie du ciel, et des Ères figées par la glace et la neige couvrant terre et mer. Je connais toutes les histoires et je les dirai toutes. L’histoire de Mosk le Géant avec sa Lance de Feu qui pouvait atteindre l’autre bout du monde, et ses guerres avec Alsbet, la Reine de Tout. L’histoire de Materese la Guérisseuse, Mère du Prodigieux Ind. »
Les balles dansaient maintenant entre les mains de Thom en deux cercles entrelacés. Sa voix était presque une psalmodie et il tournait lentement sur lui-même en parlant, comme pour examiner les spectateurs et apprécier l’effet produit. « Je vous conterai la fin de l’Ère des Légendes, du Dragon et de sa tentative pour lâcher en liberté le Ténébreux dans le monde des hommes. Je conterai le Temps de la Folie, quand les Aes Sedai ont fait crouler le monde ; les Guerres des Trollocs où les hommes ont combattu les Trollocs pour la maîtrise de la terre ; la Guerre des Cent Ans où les hommes ont combattu les hommes et où les nations qui existent de nos jours se sont formées. Je dirai les aventures d’hommes et de femmes, de riches et de pauvres, de grands et de petits, de fiers et d’humbles. Le Siège des Colonnes du Ciel, Comment Maîtresse Karil a guéri son mari de son habitude de ronfler, le Roi Darith et la Chute de la Maison de… »
Brusquement, le flot de paroles et la jonglerie s’arrêtèrent en même temps. Thom avait simplement rattrapé les balles et cessé de parler. Sans que Rand l’ait remarquée, Moiraine s’était jointe aux auditeurs. » Lan était juste à côté d’elle, bien que Rand dût s’y reprendre à deux fois pour le voir. Un instant, Thom observa Moiraine du coin de l’œil, visage impassible et corps immobile, sauf pour faire disparaître les balles dans les vastes manches de sa cotte. Puis il s’inclina dans sa direction en déployant son ample cape. « Je vous demande pardon, mais vous n’êtes sûrement pas de cette région ?
— Dame ! souffla âprement Ewin. Dame Moiraine. »
Thom battit des paupières, puis salua de nouveau, encore plus profondément. « Encore pardon… heu… ma Dame. Je ne voulais pas vous manquer de respect. »